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8 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - L’après, c’est maintenant (2)

Par Joseph Rouzel, ancien éducateur, formateur, psychanalyste.

La clinique, que Michel Chauvière dans un article ancien de Lien Social décrivait comme le môle de résistance du travail social, une clinique avant tout de la rencontre humaine, a donné tous ses fruits, rassurant les uns et les autres et ouvrant à la dimension du partage. Les travailleurs sociaux retrouvent ainsi ce qui fait le fer de lance de leur métier : à savoir qu’on y fait des choses ensemble. Le partage de ces activités est le théâtre dans lesquels les dits usagers donnent à lire ce qui leur fait souffrance et envisagent des possibilités pour en sortir. Atelier de poterie, marionnettes, jeux d’eau, activités de groupe, soutien scolaire, démarches administratives etc. Le travail social se caractérise d’un « faire ensemble ». Tissu de relations, vivier institutionnel interdisciplinaire, aire de jeu, lieu de mise en scène des difficultés psychiques ou sociales, espace de trans-faire, aire de transition, partage du quotidien… les médiations, cœur des métiers de la relation humaine, favorisent les passages, les entre-deux, les intermédiaires qui structurent la vie d’un sujet, enfant, adolescent ou adulte. L’acte en travail social relève d’une forme de création, c’est un art. Encore faut-il que le contexte institutionnel et politique en favorise l’émergence. « Dans la vie de tout être humain il existe une troisième partie que nous ne pouvons ignorer, c’est l’aire transitionnelle d’expérience à laquelle contribuent simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure… Cette aire intermédiaire d’expérience, qui n’est pas mise en question quant à son appartenance à la réalité intérieure ou extérieure (partagée), constitue la plus grande partie du vécu du petit enfant. Elle subsistera tout au long de la vie, dans le mode d’expérimentation interne qui caractérise les arts, la religion, la vie imaginaire et le travail scientifique créatif. », précise Winnicott.

Le confinement a produit des effets. La dimension clinique avec des relations plus simples, plus varies ; la dimension institutionnelle, avec la mise en veilleuse des petits chefs ; la dimension politique avec le retrait des injonctions de bureaucrates totalement inadaptés, ont laissé place à une forme de communisme improvisé et vivant, une authentique démocratie directe inventée de toute pièce par ses acteurs.

Les deux écrits que je citais plus haut, ouvrent à cette dimension : nous n’en sortirons que par une mise en acte à nouveaux frais de la démocratie. Et la démocratie avant de poser les fondations du lien social, exige la mise en récit des pratiques de chacun. Seuls ces récits issus du quotidien produisent les arcanes subtils d’une société bien vivante. Il y a urgence dans ledit « après-confinement » à collecter ces récits d’une pratique inventive. Plutôt qu’une formalisation du travail social par le haut, c’est à une véritable élaboration in vivo que l’on a assisté. Bien sûr, je suis loin d’être naïf, tout ne fut pas rose. Il ne s’agit pas d’idéaliser, mais de dire et d’écrire ce qui est. De s’essayer à ce que Georges Perec désignait comme… la racontouse.

Dans la conclusion de son bouquin Baise ton prochain (1) qui donne à lire une analyse très fine des coulisses du capitalisme, mon ami le philosophe Dany-Robert Dufour se demande que faire pour résister à cette véritable destruction du monde et des humains ? Or il semble bien que seul un sursaut des peuples pour (re)prendre en main leur souveraineté pourrait, tout en s’appuyant sur les avancées des technosciences, changer la donne. « Une partie des techniques acquises lors du développement du capitalisme, au lieu d’asservir un grand nombre d’humains au point de les rendre surnuméraires, pourraient servir une toute autre fin : non plus l’exploitation, mais la libération. » Bref : l’idéal d’émancipation promu par Marx et quelques autres n’est pas mort. Dany-Robert Dufour prône l’avènement de « l’homme libre » au sens où l’entendaient les anciens grecs. Un homme nourri des arts libéraux (3) qui crée sa vie en permanence comme une véritable œuvre d’art qu’il inscrit dans le collectif. « A l’horizon donc, ce rêve, où la vie libérée du capitalisme, pourrait devenir un art de vivre. » Ce n’est que sous la pression populaire en force que le petit groupe qui dirige le monde se pliera à des impératifs économiques, sociaux, écologiques, garantissant la vie et la survie humaines. Évidemment le travail d’analyse du philosophe s’arrête à ce seuil. A chacun ensuite d’en tirer les conséquences.

(1) Dany-Robert Dufour, Baise ton prochain. Une histoire souterraine du capitalisme, Actes Sud, 2019.
(2) Les sept arts libéraux désignent une grande part de la matière de l’enseignement concernant les lettres latines et les sciences des écoles de second niveau de l’Antiquité, qui se poursuit sous diverses formes au Moyen Âge. (Wikipedia). Ce que plus tard on désigna comme « les humanités »… A repenser en fonction du savoir actuel.

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7 juillet 2020

🎥 Film - L’envolée

Bruit des corps qui s’échauffent, sautent et voltigent. Dans la salle de gym, Leight, jeune adolescente semble envahie par ces bruits. Elle n’arrive plus à s’échapper du trop plein, trop triste familial. Elle ne tournoie plus.

La réalisatrice Eva Riley filme par le menu, dans ce premier long métrage, cette douloureuse transition entre deux âges, à fleur de peau. La transformation d’une jeune fille qui prend des risques et cherche les limites. L’arrivée d’un demi-frère jusqu’alors inconnu va la bousculer, réveiller des sentiments enfouis.

Camera serrée près des visages, échanges de regards et dialogues retenus racontent la timide rencontre entre ces deux enfants en mal d’estime, de reconnaissance et d’attention. Le film entre dans la lignée des œuvres récentes sur ces adolescentes en transition, en équilibre entre l’abîme et l’envolée comme Alice T de Radu Muntean, le récent Benni de Nora Fingscheidt ou encore Antigone de Sophie Deraspe qui sortira en septembre.

L’envolée sort en salle ce 8 juillet. Voir la bande annonce et les séances


7 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - L’après, c’est maintenant (1)

Par Joseph Rouzel, ancien éducateur, formateur, psychanalyste.

Nous en sommes là dans beaucoup d’institutions. Une dérive gestionnaire, un management débridé, une organisation du travail taylorienne… auraient-ils eu la peau de ce qui fonde le cœur de la pratique en travail social : à savoir une clinique de la rencontre humaine, hors de laquelle tout acte technique s’avère porter à faux ? Mais la clinique elle-même ne se soutient que de son appui institutionnel, politique, éthique. Ledit « confinement », mettant en suspens ces pratiques de direction d’un autre âge, a vu dans maints établissements des merveilles d’invention et de création. Saurons-nous faire perdurer cet état de fait ?

« Allez-tout de suite chez le cardio  » m’a ordonné mon toubib. Ça m’a sauvé la peau. Deux opérations du cœur suivies d’hémorragies et nouvelles opérations. J’ai passé le confinement à me reposer… A réfléchir sur le sens de la vie. Quand on frôle la mort on mesure la fragilité de la vie, mais aussi sa préciosité. Tel Saint Paul sur le chemin de Damas, ça vous dessille les yeux.

Et j’ai beaucoup pensé à mes collègues travailleurs sociaux. Certains m’ont donné des nouvelles, j’ai appelé pour en prendre. Avec mes copains de l’association l’@P nous avons skypé toutes les semaines ; il y a eu un beau colloque de psychanalyse organisé à partir du Brésil où je suis intervenu. Bref s’il y a distanciation physique, il ne saurait y avoir distanciation sociale, contrairement à ce qu’a voulu imposer l’État. Le lien social continue à se tisser c’est ce qui nous tient vivants, sujets immergés dans des collectifs. On ne saurait penser l’un sans l’autre. L’homme est un animal politique dit Platon . Zoon politicon.

Deux écrits m’ont mis en marche pour penser l’après, mais il n’y a pas d’après ça commence tout de suite. Un bouquin fracassant d’Emmanuel Todd : La lutte des classes en France au XXI è siècle.(1) Et un article remarquable de Pierre Dardot et Christian Laval, paru dans le Monde du samedi 9 mai : « Aucune souveraineté d’état au monde ne permettra de prévenir les pandémies ». Il y en aurait bien d’autres, tant le confinement m’a laissé du loisir pour lire et écrire, mais ces deux-là m’ont marqué. Leur conclusion est la même : nous ne sortirons de cette crise qui ne date pas d’hier - la pandémie n’est que la pointe émergée de l’iceberg - qu’en réinventant la façon de vivre ensemble. L’état du monde catastrophique, ravagé par le capitalisme, a réduit tout ce qu’il a sur terre à l’état de marchandise, prônant la libre circulation des biens et des pulsions. Les modes de gouvernement n’étant plus que le bras armé de cet impératif socio-économique. Il s’agit de faire du fric avec tout. De passer toute activité humaine à la moulinette de la rentabilité : et notamment les services publics. Hôpitaux, écoles, et bien évidemment les établissements sociaux et médico-sociaux. Les modes de direction imposées par cette idéologie féroce ont gravement atteint le secteur du travail social. Un management débridé, froid et aveugle, a produit une profonde désaffection des professionnels pour leur travail. Leur engagement auprès desdits « usagers » s’en est ressenti. Déresponsabilisés, infantilisés, bombardés de protocoles plus absurdes les uns que les autres, soumis aux ukases et contrôles de technocrates complétement débranchés de la réalité (ARS, HAS…), mais aussi désorganisés dans leurs structures de représentation collective, les travailleurs sociaux ont fait le dos rond. D’aucuns ont quitté le métier, d’autres sont tombés en maladie. Ces métiers du social en effet ne tiennent que parce qu’on y croit, qu’on y réalise un idéal, qu’on y met en œuvre des valeurs, éthiques et politiques. Lorsque la seule valeur qui demeure, celle qu’impose le capitalisme, c’est la valeur marchande, comment soutenir le sens de son travail au quotidien ?

Et le petit virus couronné est apparu. Ce virus c’est un pur réel. Il vient faire effraction dans nos corps, nos pensées, nos relations, notre façon d’être au monde. Il a aussi bouleversé nos modes de prise en charge et d’organisation institutionnels. Les hiérarchies ont pris du plomb dans l’aile. Devant l’urgence les professionnels de base ont su se mobiliser. Les petits chefs ou grands manitous soit se sont mis en télétravail, soit n’ont eu d’autre choix que de suivre ceux qui combattaient au front en première ligne. Nous en sommes là. J’ai reçu moult témoignages de collègues qui ont fait preuve d’inventions géniales au quotidien ; les enfants, les jeunes et les adultes confinés avec les travailleurs de base (ES, ME, AMP…) ont montré une ingéniosité inédite et participé à la création de collectifs humains de vie et de survie. Retrouvant ainsi ce qui constitue l’essentiel du travail dit social. En maints endroits, l’organisation du quotidien autogérée par les collectifs professionnels-usager s’est révélées d’une efficacité redoutable. C’est une grande leçon qui nous pousse à repenser le l’institution avant tout comme un tissage relationnel.

(1) Emmanuel Todd, La lutte des classes en France au XXIe siècle, Seuil, 2020.

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6 juillet 2020

Disparition de Monique Maitte

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©MoniqueMaitte

Monique Maitte, figure de proue du collectif SDF Alsace, est décédée ce 4 juillet. Elle portait une parole forte pour défendre les droits des personnes à la rue, dénonçait les rouages infernaux de l’hébergement d’urgence, racontait comment la poésie l’avait maintenue en vie. Cette puissance de la poésie, elle l’amenait dans le documentaire de Simone Fluhr, Rivages, où elle témoigne avec pudeur de ses années de vie à la rue : « Renouer avec les larmes, c’est renouer avec la vie, avec soi-même d’abord. Il ne s’agit pas de pleurer sur soi, il s’agit de pleurer, de laisser couler ».

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Le documentaire Rivages en VOD https://www.filmsdocumentaires.com/films/5341-rivages

Nous avions recueilli son témoignage en 2013 pour un dossier intitulé « les mille et une conditions de l’hébergement inconditionnel ». Alors, elle nous livrait l’absence de réponses adaptées aux femmes victimes de violence : « On ne m’a proposé que de très rares solutions pour femme victimes de violences. Elles ne me convenaient pas. Je n’aimais pas être coupée du reste du monde, dans une ambiance de femmes victimes. L’hébergement collectif ne me convenait pas, avec à la tête un directeur paternaliste. Je n’arrivais pas à souffler. Aucun endroit dans ces lieux ne permettait que je me pose un peu. Je suis repartie à la rue en leur disant qu’elle serait plus facile pour moi, à l’époque ».

Elle fustigeait les dispositifs d’urgence et d’insertion : « Les gens sont triés, laissés de côté, rejetés, repoussés, où sont enfermés dans tout ce que l’on appelle « l’insertion ». Ils n’arrivent pas à bouger, à avancer, ils sont coincés dans l’hébergement d’urgence qui nous enlève presque la possibilité d’accéder au logement. J’ai réussi à avoir un logement à partir du moment où j’ai dit stop à l’hébergement d’urgence ».

Qu’est-ce qui aurait répondu, selon elle, le mieux à sa situation ? : « A l’époque, pour répondre à mes besoins, il aurait fallu un logement individuel avec un accompagnement. J’avais besoin d’aide et j’en avais conscience. On me conseillait alors de voir un psychiatre mais moi j’avais juste besoin de renouer avec l’humain. Le collectif sdf, que nous avons créé, a finalement répondu à ces besoins. Nous étions ensemble, mangions ensemble, nous soutenions quand l’un d’entre nous allait mal, puis repartions chacun chez soi dans nos logements. Je n’étais jamais seule grâce à ce collectif mais en même temps j’avais des pans entier de mes journées où je pouvais rêvasser, j’avais besoin de rêvasser, j’avais besoin de voir des gens de ma fenêtre, de les regarder vivre, de voir des enfants sans me mêler à eux, jusqu’au moment où j’ai pu me mêler à eux de nouveau ».

En 2010, elle avait publié un premier recueil de poésie intitulé De la rue à la vie. Sur son blog, poésie sans domicile, qu’elle appelait son cahier de brouillon, elle écrit en 2019 : « Je reste dans la marge, hors temps, dans l’ombre, entre deux rives et le murmure des absents ».


6 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Finir ensemble ? Episode n°6

Par Christian Glasson, Educateur spécialisé.


De l’absence à la juste présence

Durant le confinement, les préconisations sanitaires ont primé sur les droits de visites des enfants auprès des parents. Elles furent suspendues pour la plupart. Pourtant, nous avons constaté que de façon paradoxale l’expression d’un manque de la part des enfants fut quasiment absent. Je pouvais observer combien, dans une large mesure, ils furent même apaisés.

En échangeant entre nous à propos de cette situation, un certain nombre de professionnels réfléchirent à la pertinence d’un contact direct parents/enfants à tous prix, quoi qu’il en coûte aux uns et aux autres, en termes de désolation ressentie de façon répétitive. Et si en favorisant ce droit de visite, nous ne renforcerions pas, par la même occasion, le sentiment de culpabilité chez les enfants, au vu de ce qui leur paraît impossible à vivre ? Les conditions du confinement n’ont-elles pas reposé tout simplement les questions la fois du maintien du lien parents-enfants, du manque supposément vécu par les enfants vis-à-vis de leur famille, ainsi que de « la juste assez bonne présence » ?
Un échange téléphonique entre un enfant et sa mère vint illustrer ce propos :
Le parent : « Tu me manques ! »
Le fils : « Je te manque aussi. »
L’enfant ne vient pas nécessairement exprimer cet état de manque. Ce serait en réponse à
l’adulte qu’il viendrait en parler, en écho de ce que son parent lui dit tout en abondant dans
son sens, en renforçant son symptôme. Le parent viendrait raviver la béance alors que
l’enfant parvient à se satisfaire d’une « assez bonne distance, sans trop de présence ».
Toutefois, afin de rapprocher les uns et les autres, un dispositif assorti d’un planning de coups de téléphone a été instauré ainsi que de la mise en place d’appels en vision. Ici dans ce cas de figure, ces dispositions venaient surtout à nouveau rassurer les parents exprimant un réel besoin d’avoir accès à la perception physique de leurs enfants.

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

De la lassitude au besoin d’échange avec l’extérieur

Fernand Deligny nous dit que « cette petite parcelle tout à fait minuscule du globe terrestre où marchent et courent des enfants dont les trajets sont tracés, ligne d’erre, ne prétend pas ensemencer toute la surface et ne tient pas du tout à une globalité où l’absolu idéologique se retrouverait endémique. » (16) Ce que nous faisons, ici et maintenant, n’est pas forcément transposable ni dans le temps, ni dans l’espace. Ailleurs, il indique qu’«  une tentative n’est pas une institution en ce sens que la tentative est un petit ensemble, un petit réseau souple qui se trame dans la réalité comme elle est, dans des circonstances comme elles sont, allant même à la rencontre d’évènements assez rares, qui ne peuvent pas être créés arbitrairement. » (17) Toute organisation s’enkyste très vite si elle n’est pas alimentée par ce qui vient au jour le jour. Ce qui a fonctionné hier ne fonctionnera pas nécessairement aujourd’hui. C’est peut-être ce que nous pensions à partir de cette nouvelle donne inédite. L’organisation du départ serait forcément pérenne. Je ressentais une certaine lassitude, dès la troisième semaine. Il s’agissait d’impulser autre chose, mais quoi ?

C’est en échangeant à ce propos, au téléphone, avec l’intervenant en atelier de conceptualisation de la pratique, qui nous octroie une écoute bienveillante venue de l’extérieur, qu’il m’est apparu important de m’inspirer justement de Deligny et de Freinet avec ses correspondances (18). À notre façon, pour une raison sanitaire, nous sommes, les enfants et les professionnels, reclus derrière la délimitation de l’établissement où nous exerçons, tout comme eux le furent pour des questions d’absence de voies de communication. À leur manière, nous nous sommes dit qu’il s’agissait de nous nourrir d’autres expériences, en cette période si particulière, de faire sentir aux enfants et aux éducateurs que nous n’étions pas isolés dans cette situation, tout en les faisant s’exprimer au sujet de ce que nous vivions et ressentions. Cette extériorité et ce partage du vécu de chacun, nous permettraient à la fois de nous sentir moins isolés et de nous apercevoir que nous vivions des circonstances particulières. Une stagiaire parmi nous s’est emparée de cette idée et a entrepris cet échange. Elle se mit à récolter les productions (dessins, écrits) des enfants et adultes qui le désiraient, dans un carton faisant office de boîte aux lettres, avant de l’amener directement à destination d’une maison d’enfants par l’intermédiaire d’une de ses connaissances. En retour, nous reçûmes leurs créations par le même procédé : de main à la main, de personne à personne. Cette expérience pourrait se multiplier, se prolonger. Car outre toutes les peurs, les inquiétudes, par-delà les manques de gants et de masques, ici et là, qui furent et sont, à n’en pas douter, source de stress, de tensions interpersonnelles que cette crise a pu susciter, que ce soit entre les enfants, entre les adultes, ou entre les enfants et les adultes, il s’agit de mon point de vue de nous enseigner les uns les autres, de ce que cette situation a produit dans nos pratiques, et de ce que nous pouvons en retenir pour la suite. En effet, "on ne peut savoir, si après le confinement, les conduites et idées novatrices vont prendre leur essor (…). "(19) Ou allons-nous nous laisser submerger par le retour à l-a-n-o-r-m-a-l-e ?

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

Post-scriptum : Nous l’appellerons du nom qu’elle porte sur une bague : Magalie. Elle nous a rejoint dès les premiers jours du confinement. Depuis elle ne nous a plus quittés. Malgré les tourments qu’elle a subis, infligés par quelques enfants faisant montre de trop d’affection possessive, se l’arrachant à qui mieux-mieux, lui courant derrière. Elle s’est même pris un ballon à pleine vitesse, il est vrai qu’on ne se promène pas impunément sur un terrain de foot. Les enfants ont fini par adopter un savoir-faire avec elle, de sorte qu’elle n’hésite pas à les approcher, aucunement farouche.

Ces derniers jours, lorsque tout le monde se retrouve à l’intérieur de la maison, elle s’aventure jusqu’à la porte d’entrée semblant ne pas comprendre que nous la laissions seule la nuit dehors. Les enfants, au fil des jours, lui prodiguent tous les soins adéquats, ils pensent également à la nourrir. Chaque matin c’est à qui trouvera le dernier œuf pondu. La poule, à sa manière, est confinée en trouvant refuge dans notre maison d’enfants, malgré le tumulte orchestré au quotidien par les 26 enfants restés parmi nous, durant cette période inédite. Elle donne à voir, à elle toute seule, tout l’intérêt que peut présenter la présence d’un animal parmi les enfants, au sein d’une structure comme la nôtre, en termes d’évolution de leur savoir-être, avec ce qui leur paraissait à priori étrange.

(16) Fernand Deligny, Œuvres, Carte prise et carte tracée, L’Arachnéen, Paris, 2007, p.138.
(17) Fernand Deligny, Œuvres, L’Arachnéen, Paris, 2007, p.705.
(18) C. Freinet, H. Alziary, (1945), Les correspondances interscolaires, B.E.N.P., n°32, éditions de l’Ecole Moderne Française, « J’ai senti là, tout de suite, les possibilités
(19) Edgar Morin, Le Monde du 19-20 avril 2020, pages idées, Cette crise devrait ouvrir nos esprits depuis long-temps confinés sur l’immédiat.

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3 juillet 2020

★ INITIATIVE - Quartiers populaires • Les gosses de la compagnie Tamérantong ! dans la télé

La compagnie Tamèrantong !, constituée d’une centaine d’enfants des quartiers populaires d’Ile-de-France, a lancé une chaine de télé durant le confinement. Au programme : partage, vivacité et humour.

La chaîne TMC TV (TaMèranConfinement) est née durant la crise sanitaire à partir des échanges entretenus à distance entre la Compagnie Tamèrantong ! et les enfants et adolescents des troupes de Mantes-la-Jolie (Yvelines), Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et Paris-Belleville. Au fil des jours, les familles, les partenaires de terrain et les compagnons de route de Tamérantong ! - écoles, collèges, centres sociaux, associations, compagnies de théâtre, collectifs artistiques... en passant par les amis rencontrés lors des grandes tournées des spectacles dans les bidonvilles slovaques, l’Italie solidaire et le Chiapas au Mexique – se sont associés au projet et retrouvés sur TMC TV.
«  L’idée fut d’abord de garder le lien humain entre nous tous mais aussi d’impulser une dynamique joyeuse et créative malgré tout, explique l’équipe. Nous avons alors invité tout le monde à nous envoyer des traces artistiques de sa vie confinée (dessins, photos, vidéos, impros, musique, chansons, etc.) et en avons reçu plusieurs centaines durant les trois mois de confinement. » L’équipe a alors jugé important d’en faire un objet-vidéo pour permettre à ce moment de partage de perdurer et pour fédérer ces énergies productives - qu’elle a dû trier et organiser : la première version durait 55 minutes -. Ainsi est née TMC TV.

Un autre visage des quartiers pop

« Nous avons alors décidé de rendre cette télé publique pour mettre en avant l’autre visage des quartiers populaires : celui de la fraternité, de la solidarité, de l’humour, de l’imagination, de la diversité, des initiatives d’entraide lancées par et pour les habitants, poursuit l’équipe. Un petit souffle revigorant et réparateur face au média bashing si loin de la réalité, de l’analyse, de l’apaisement et de la réconciliation. »

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Tamèrantong ! c’est le feu sacré du théâtre,
la discipline martiale, l’énergie punk,
la poésie du Kung-Fu, le vif des quartiers,
la turbulence des mômes, la révolte des Voraces,
la fantaisie sportive, l’offensive de la plume,
la vaillance et la largesse des chevaliers errants,
les farces à Nasreddine Hodja et la force invincible du travail d’équipe.

Tout ça oui. Rien de grave.

Durant le confinement, les enfants ont aussi participé à un « confi-clip » sur l’hymne de la compagnie Tamérantong ! depuis ses débuts en 1992 et composé par le groupe de punk rock et rock français Ludwig von 88.

À lire aussi :
• À la rencontre des Roms Slovaques, Lien Social n°1254 – 1255 du 25 juin 2019.

• Dossier La compagnie Tamèrantong ! forme des enfants bien dans leurs baskets, Lien Social n° 661 du 10 avril 2003.


3 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Finir ensemble ? Episode n°5

Par Christian Glasson, Éducateur spécialisé.



Du lieu de « dépoz »

L’initiative de la direction, après avoir entendu l’expression, au sein de l’équipe éducative, d’un sentiment d’abandon, un temps de croisement de chacun, un temps de rencontre, a été mis en place : il s’agit du lieu de « dépoz ». C’est au moment où le passage de relais se déroule en temps normal. Chacun amène ce qui s’est déroulé jusqu’à la mi-journée, ce qu’il envisage pour la suite de la journée. Les difficultés rencontrées et les succès de ce qui a été entrepris sont abordés. La présence des cadres, du directeur sur ce temps permet une représentation forte d’une mise en commun de « chaque-un » pour donner une couleur d’ensemble. L’anthropologue Bruno Latour souligne à propos du virus qu’il « n’a pas d’autres capacités que de point à point, de personne à personne, de pixel à pixel, mais néanmoins il dessine une figure globale. » (10) Juste avant, il précise qu’en respectant les gestes barrières « chacun de nous, en restant chez nous, nous intervenons, nous redessinons une forme d’action globale ». Suivant le même mouvement, le confinement dû au virus favorise ici cette implication de « chaque-un » non seulement pour ce qui concerne les gestes barrières mais, avant tout, pour favoriser une dynamique d’ensemble féconde, où les uns et les autres « trouvent à s’exprimer dans leurs meilleures manières de faire, d’être là : (coupes de cheveux prodiguées par certains éducateurs, repas confectionnés par d’autres, ingéniosité manuelle, capacité d’organiser des jeux, permanence et constance ainsi que patience). Cette présence, y compris des membres de l’équipe de direction, durant ces temps repérés, vient atténuer le rapport hiérarchique par l’illustration concrète, en s’affichant à la rencontre des autres, que nous traversons des préoccupations similaires et communes. Les enfants entreprennent leur après-midi autour de nous, tout en percevant cette rencontre.

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

Le temps libéré pour un espace de création

La période du confinement nous a donné l’occasion d’appréhender un temps moins contraint, non mesuré par des impératifs venus de l’extérieur. Elle nous a conduits à nous retrouver de façon plus prégnante non seulement entre nous, mais aussi chacun avec soi-même, sans devoir nous préoccuper de la part hétéronome de l’institution. Cet emploi du temps d’ordinaire subi, c’est à mon tour d’avoir une plus grande emprise sur lui en lien avec les enfants, en inventant, en bricolant (11), en reprenant goût au partage fondamental avec eux, en ayant l’intime conviction de les accompagner dans l’épreuve du quotidien.
J’aborde les journées, depuis quelques semaines avec les enfants, en leur laissant une latitude pour s’emparer ou plutôt pour habiter leur lieu d’existence. Ils parviennent ainsi à l’explorer, à y laisser une marque de leur part. Lorsqu’ils sont partants pour tondre l’herbe du terrain de foot (Clément, Francisco, Théo, Axel, Orianne, …), j’instaure les conditions afin que cela soit rendu possible. Je les ai entendus échanger entre eux par rapport à cette envie de leur part d’améliorer leur cadre de vie, ici de jeu, et plus encore de leur souhait de s’organiser pour intervenir (dans le sens de prendre part volontairement à une action, (…), y jouer un rôle, entrer en jeu). (12) En somme ils se montrent avec leurs capacités, sous un jour où les regards des autres les mettront en relief, en valeur. Dahmane, notamment, féru de foot, viendra les remercier d’avoir fait en sorte que le terrain reprenne une belle allure. Sur un autre plan, à la suite de l’une de leurs explorations du lieu où ils vivent, certains d’entre eux ainsi que d’autres viennent me trouver pour nettoyer un ancien réservoir d’eau, situé le long du ruisseau. Ils s’étaient rendus compte que, non seulement le bassin était encombré de terre, mais que le canal d’amenée (13) était obstrué. Ils avaient tout simplement l’idée de libérer la circulation de l’eau afin d’en augmenter le débit à l’endroit du trop-plein. Nous pourrions, selon eux, nous en servir pour actionner notre roue à eau en bambou que nous avions laissée en jachère, ne sachant pas où l’installer. En rendant leur action faisable, en les accompagnant, je leur ouvre ici à nouveau le moyen d’agir.

Tony Lainé nous indique que « pour agir, il faut concevoir les rapports des choses dans l’espace. C’est également le temps, le rythme, la succession, la causalité, c’est-à-dire les rapports qui enchaînent les différents phénomènes les uns aux autres (…). (…) c’est par l’action propre de l’enfant sur les choses que sa personnalité psychologique et intellectuelle se réalise. » (14) Tout comme autour de la tondeuse, ici en s’emparant de pelles, pioches, bêches, après en avoir parlé ensemble, avoir « articulé la parole avec l’activité » (15) ils entreprennent, ils s’activent et laissent une trace de leur imagination. En y retournant, Théo me dira que depuis que nous avons travaillé, l’eau est devenue plus claire et coule plus abondamment. Ce temps retrouvé nous permit d’explorer le lieu, de rencontrer parfois l’ennui, cet ennui si propice à l’imaginaire sans lequel il n’y a pas de création, ou si peu.

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

(10) Bruno Latour, France Inter, L’invité du 8h20, 3 avril 2020, https://youtube/KtmmfWZb8Ww
(11) Le bricoleur selon Claude Levi Strauss, dont « la règle est de toujours s’arranger avec les moyens du bord, c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet en particulier, mais c’est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. » La pensée sauvage, Plon, Paris, 1962, p.27
(12 h ttps ://www.cnrtl.fr/definition/intervenir
(13) Partie en amont d’une voie d’eau permettant d’amener l’eau, ici vers un réservoir, ailleurs vers une roue per-mettant d’actionner le mécanisme du moulin
(14) Tony Lainé, L’agir, Vers l’éducation nouvelle (1973), n°276-277, VST-Vie sociale et traitements 2007/1 (n°93), https://www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2007-1-page-14htm#re2no2
(15) Ibid.

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2 juillet 2020

■ ACTU - Hébergement d’urgence • L’après crise.

Le 10 juillet approche. Cette date charnière soulève de nombreuses questions pour les personnes à la rue hébergées pendant l’état d’urgence sanitaire qui prend fin à cette date. « Nous sommes inquiets », souligne Christophe Robert de la Fondation Abbé Pierre, membre du collectif des associations unies réuni ce jeudi pour questionner l’après crise sanitaire.

Pendant le confinement, les 14 000 places du plan hivernal ont été prolongées et 21 000 places ouvertes pour répondre à l’urgence sanitaire. « Un effort significatif », souligne Florent Gueguen de la Fédération des acteurs de la solidarité qui s’est traduit par une forte diminution des appels au 115, « De mars à mai, c’est 70% d’appels en moins et quasi aucune demande non pourvue à Paris par exemple alors qu’avant le confinement il y avait une crise structurelle et beaucoup de familles avec enfant ne trouvaient pas d’hébergement ».

Pour lui, cela montre qu’il n’y a pas de fatalité. « Quand il y a une volonté politique d’ouvrir des dispositifs, quand un travail partenarial est mené sur les territoires avec les associations pour que les personnes soient hébergées, accompagnées, quand il y a un système de vigilance pour que chaque personne se voit proposer une solution, on arrive à diminuer le nombre de personne à la rue ».

Date pivot

La menace du 10 juillet inquiète les acteurs de terrain qui appellent à prolonger l’effort pour éviter le retour au monde d’avant. Le ministère du Logement semble avoir devancé l’alerte puisque ce même 2 juillet il annonçait une circulaire aux préfets pour que toutes les places ouvertes soient maintenues « tant que des solutions alternatives ne seront pas trouvées ». « La fermeture de places devra être conditionnée à des solutions de relogement », indique Julien Denormandie. De même, la circulaire demandera aux préfets que les procédures d’expulsion locative « soit adossée à des propositions de relogement opérationnelles ».

Si le collectif des associations unies « prend acte de cette volonté politique forte », il s’interroge sur son application concrète sur le terrain : « A Paris, par exemple, 2000 places sont menacées de fermeture et pour l’instant nous ne savons pas par quoi elles seront remplacées », avance Florent Gueguen. L’inquiétude se porte aussi vers ceux qui sont toujours sans solution. A Bordeaux, Florence Lamarque, responsable du Samu social, observe l’arrivée à la rue de ceux qui subissent de plein fouet la crise : travailleurs pauvres, saisonniers ou intérimaires qui vivent souvent dans leur camion ou leur voiture. « Ils sont d’autant plus invisibles qu’ils ne veulent pas se montrer et n’appellent pas le 115 », souligne Florence Lamarque.

Sortir de l’urgence

Au-delà de l’ouverture de places d’urgences, le collectif souhaite une réflexion sur des réponses pérennes, notamment en donnant plus de moyens à la politique dite du Logement d’abord. « Il faut des solutions dignes et durables et pas simplement des nuitées d’hôtel qu’on va fermer et ouvrir en fonction des températures l’hiver et désormais de la survenue de virus », insiste Christophe Robert de la Fondation Abbé Pierre. Le collectif Alerte à son tour réclame des mesures significatives pour répondre à la crise sociale qui se profile : revalorisation et ouverture du RSA au moins de 25 ans mais aussi suppression des freins à l’application du DALO, sécurisation de l’aide alimentaire pour que la « reconstruction sociale et solidaire » annoncée le 14 juin par le Président, Emmanuel Macron, « se traduise effectivement en actes ».


2 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Finir ensemble ? Episode n°4

Par Christian Glasson, Educateur spécialisé.

La cour entre kermesse et échoppe

Les après-midis, la cour de la maison d’enfants prend une allure de kermesse ou de ces recoins des vieux centres des villes où s’étalent les devantures des échoppes des artisans. En effet, le climat exceptionnellement beau durant les quatre premières semaines aidant, après le temps du repas de midi, les animations émergent : celles à l’initiative des enfants et des adolescents, celles proposées par des membres de l’équipe éducative. Un chamboule-tout ici dont les projectiles auront été confectionnés par les lingères à base de vieilles chaussettes, et les boîtes de conserve provenant de la cuisine, amusera en mesurant l’habileté et l’adresse de celles et ceux qui s’essayeront. Les vélos, trottinettes, skates occuperont un grand nombre à faire des circuits interminables autour de la rangée de tilleuls centenaires. C’est aux abords de cet espace qu’à l’initiative de quelques éducateurs et de l’homme d’entretien, après avoir entendu l’intérêt exprimé par Axel et Théo pour une telle réalisation, qu’un tipi géant en bambou a été érigé, ainsi qu’une passerelle à partir de la même matière.

Une roue à eau est en gestation. Les tables de ping-pong se déploient à leur tour et permettent aux plus aguerris de marquer des points. Celles et ceux qui s’initient, apprennent des plus habiles en les rattrapant très vite. Des jeux de société ou des ateliers de dessin sont organisés avec plus de calme, à l’adresse des enfants, non seulement par les éducateurs mais aussi par les maîtresses de maison.

Plus loin, dans le coin de deux ailes de la maison, le bruit d’une ponceuse et d’une scie sauteuse, d’un marteau sur les clous, va attirer les regards. Mais que font-ils ? Un meuble- banc pour y ranger les chaussures de foot est assemblé à partir de bois de palettes. Curieux ou vraiment intéressés, une dizaine d’enfants et de jeunes seront venus pour se risquer au maniement des outils, (ponceuse, scie sauteuse, perceuse) et surtout afin d’accélérer sa conception.

Deux après-midis jusqu’à maintenant auront permis de confirmer et d’affirmer les capacités de certaines aînées à animer un jeu de piste ou une chasse au trésor grandeur nature, ainsi qu’un cache-cache géant, en exploitant tout l’espace environnant de la propriété. Chacun y met du sien selon ses propres appétences. Des pôles d’attraction invitent les enfants et adolescents à se risquer, sans avoir à craindre le jugement. Ils se situent par rapport à eux-mêmes. C’est ainsi que deux ou trois d’entre eux ont réussi à monter sur un vélo pour la première fois, que d’autres émettront des idées de bricolage à partir de ce qu’ils voient se réaliser.

Les membres de l’équipe éducative se découvrent sous un autre jour, en laissant dévoiler des talents cachés. Les cuisiniers accueillent durant cette période un des jeunes ayant choisi cette voie de formation. Ça lui permet de rester dans la pratique et de valider quelques examens pour son année. Il est valorisé aux yeux de tous, d’autant qu’il confectionne, à la demande des professionnels, une partie des plats et des desserts. Ensemble, ils agrémentent le matin d’une Pause-café ainsi que l’après-midi d’un goûter fait Maison pour tout le monde.

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

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(Plus de précisions)


1er juillet 2020

« LE CARNET DE ROUTE D’UN(E) MIGRANT(E) » UN PROJET PÉDAGOGIQUE ALTERNATIF (2)

PÔLE FORMATION & RECHERCHE
Institut Saint-Simon

Par Fatna BELGACEM, Formatrice sur le site d’Albi

Formatrice auprès des futur(e)s éducateur(trice)s spécialisé(e)s à l’Institut Saint-Simon - Arseaa (organisme de formation en Travail Social), j’ai dû, en raison de la crise sanitaire et du confinement, m’adapter à de nouvelles modalités pédagogiques de formation à distance.
Afin de ne pas coller au schéma classique de la transmission descendante du savoir, avec des cours magistraux parfois trop théoriques, j’ai souhaité mettre en œuvre une pédagogie active.
Ainsi, pour permettre aux étudiant(e)s de travailler sur la thématique des droits des migrant(e)s, plus précisément autour des représentations des statuts des étranger(ère)s (sans papiers, demandeurs d’asile, réfugié[e]s…), j’ai inventé et proposé une démarche différente à travers une projet de travail collectif intitulé « Le carnet de route d’un(e) migrant(e) ».

Les étudiant(e)s et apprenti(e)s de première année de la promotion 2019-2022 du site d’Albi ont se sont prêté(e)s à cet exercice pédagogique ; je les en remercie. Par groupes de quatre ou cinq, ils (elles) durent imaginer puis écrire en détail le parcours migratoire d’une personne à la recherche d’une terre d’accueil, en décrivant son profil, en indiquant les causes de son départ de son pays d’origine, en racontant les étapes et les péripéties de son parcours, en indiquant les moyens de transport utilisés, en précisant les conditions de son arrivée en France ou dans un autre pays Européen, etc…

Afin de produire son exercice, chaque groupe devait s’appuyer sur des textes internationaux, européens et nationaux pour défendre les droits des personnes qui demanderaient l’asile et, donc le statut de réfugié. Chaque groupe devait également prendre en considération les dispositifs humanitaires existants pour accueillir les personnes migrantes.

À l’issue de ce travail écrit, une restitution orale a été réalisée devant l’ensemble de la promotion. La diversité des récits à la fois fictifs et réalistes présentés pendant environ vingt minutes a permis à l’ensemble des apprenant(e)s d’entrevoir combien les parcours migratoires s’apparentent souvent – sinon toujours – à de véritables « parcours du combattant », et que les lois, hélas, ne protègent pas systématiquement les personnes migrantes.
À travers cet exercice qui comporte une dimension ludique, plusieurs objectifs sérieux étaient visés : travailler en groupe ; travailler les représentations individuelles et collectives ; identifier et exploiter des ressources pertinentes ; être à la fois imaginatif et réaliste ; acquérir des connaissances à propos des droits des migrant(e)s, des systèmes frontaliers, des textes législatifs ; expérimenter l’écriture collective ; restituer son travail à l’oral.

En lisant les écrits des étudiant(e)s, à la fois créatifs, de bonne facture et qui renvoient à ce qu’il y a de plus profond dans l’humain, j’ai pensé qu’ils méritaient d’être partagés. Dans une volonté de valoriser leur travail, j’ai alors pensé à Lien Social, qui a répondu favorablement…
Au sein de notre organisme de formation, ce travail sera mis en perspective dans la cadre de conférences auxquelles nous commençons à réfléchir avec les étudiants.


Par Emilie Vidal, Elise Guybert, Zélie Mobian, Auriane Liénard

Fuir la Syrie en guerre


Je vivais à Alep. J’avais 17 ans. Notre quotidien était rythmé par les bombardements, la violence, la mort. Je vivais avec mon père, ma mère et deux de mes petits frères, dans une petite bicoque en ruine. Mes deux grands frères étaient déjà partis à la poursuite d’un rêve occidental depuis presque deux ans. Nous étions sans nouvelle d’eux depuis, mais ils étaient évoqués en héros, en sauveur. Mon père disait souvent que s’ils ne donnaient pas de nouvelle, c’est qu’ils travaillaient dur pour pouvoir nous envoyer de quoi vivre une vie meilleure, et fuir dans les campagnes.

C’était le 4 avril 2016. Je m’en souviens, j’entends encore les bruits des bombardements plus proches encore que d’habitude. Je revois les flammes, les détonations, les corps inertes de mes parents. C’était le 4 avril 2016 et j’ai perdu les êtres les plus chers de mon existence. Je me suis retrouvée à la rue, avec mes deux petits frères, 8 et 10 ans. Je me suis battue pour continuer à les faire manger, au moins un peu, pour continuer à nous maintenir en vie. Un oncle nous a beaucoup aidé je me souviens.
Et puis j’ai rencontré Leila. Elle était grande, belle. Elle s’habillait bien et elle portait toujours des boucles d’oreille, je me souviens. Elle parlait bien et elle connaissait beaucoup de choses. Une bulle d’oxygène dans ce quotidien si rude. Elle m’a aidée à nous cacher, à nous trouver un semblant de toit, à manger. Elle parlait beaucoup de l’occident, de la France surtout, je me souviens… Elle me disait que là-bas, il est plus facile de trouver du travail et que les maisons sont belles, grandes et qu’elles ne sont pas toutes démolies. J’en rêvais la nuit, j’alimentais de ces anecdotes les histoires que je racontais à mes frères. Je leur promettais qu’un jour, nous aussi, nous y irions, nous aussi nous rejoindrions nos aînés.
Un jour, elle m’a proposé de partir. Elle avait une super opportunité pour moi : des grandes chaînes d’hôtel françaises employaient des jeunes femmes pour aider à l’entretien des locaux. C’était bien payé, ça pouvait m’aider à récolter les fonds pour permettre à mes petits frères d’un jour me rejoindre. Les questions ne manquaient pas… Comment j’allais pouvoir faire pour aller jusqu’en France ? Qui allait s’occuper de mes petits frères ? Là encore, Leïla s’est montrée très prévenante, rassurante. Pour les sous je n’avais pas à m’inquiéter, elle m’aiderait et je pourrais commencer à travailler pendant les différentes étapes du voyage. Pour mes frères, elle avait un ami qui s’occuperait d’eux, dans les abords d’Alep.
Je suis partie en 2018. Leïla m’a présentée un groupe de jeunes filles d’à peu près mon âge, qui partait à mes côtés, dans la poursuite du même idéal. Elle nous a présenté un homme, Bassem je crois. Il nous a expliqué qu’il ne nous faisait pas payer le voyage jusqu’en Turquie, à condition que l’on travaille six mois pour lui là-bas, avant qu’il ne nous aide à continuer notre parcours. C’était le prix à payer pour accéder à notre rêve occidental. On a accepté.
Juin 2018. Arrivées à Istanbul. Ici, la prostitution est légale, mais uniquement au sein de maisons closes. Nous avons très vite compris que nous n’étions pas là pour faire des ménages. Après quelques brèves explications, Bassem nous a laissées entre les mains de plusieurs hommes, qui nous ont dispatchées dans toute la ville. Le message était clair, nous devions ramener un minimum de 50 livres turques par jour, sinon quoi, nous ne pouvions pas rentrer le soir. Rentrer dans un petit appartement, où nous vivions à 12 dans une petite pièce à vivre, sans intimité aucune. Certains soirs, des hommes, des inconnus, venaient et nous battaient, exigeaient des passes sans contrepartie financière. Bassem restait là, sans rien dire et saluait les hommes à leur départ. Nous ne mangions qu’un peu, un repas par jour, et encore. Nous multiplions les passes. Une passe ne devait pas dépasser 7 livres turques, et nous devions donc les enchaîner pour parvenir à atteindre les objectifs de Bassem.
Ça a duré presque 9 mois. 9 mois de peur. Peur d’une grossesse, peur que ça ne s’arrête jamais, peur que mon rêve d’occident soit anéanti pour toujours. Un jour, j’ai entrevu la porte de sortie. Un client, qui venait me voir régulièrement, m’a parlé d’un contact à lui qui permettait à des gens dans ma situation de quitter la Turquie. Pleine d’espoir, je me suis mise à augmenter le nombre de passes, et à ne pas tout reverser à Bassem, pour mettre de côté et ainsi partir à son insu.
C’était le jour J, après avoir rencontré le passeur Talal par le biais d’un client régulier, j’allais enfin sortir de ce réseau qui me faisait de plus en plus souffrir. Mais j’avais peur. J’étais au courant que si on m’arrêtait alors que je tentais de rejoindre la Grèce, c’était retour à la case départ pour moi et retourner à Istanbul me terrifiait. Je n’ose même pas imaginer ce que Bassem m’aurait fait s’il m’avait retrouvée. Quitter la Turquie n’était pas une mince affaire, Bassem nous avait prévenu : l’UE apporte son soutien financier à la Turquie en échange de quoi cette dernière limite de beaucoup la perméabilité de ses frontières... Le trajet est loin dans mon esprit, peu de souvenirs me parviennent… Je me souviens de longues heures d’incertitude, de la faim, de la soif.

Arrivée en Grèce, je me suis rapidement retrouvée dans un camp avec d’autres migrants. Je vivais sous une petite tente qui ne me protégeait pas du froid. J’avais faim et pas accès à l’eau potable mais je suis restée là-bas plusieurs semaines. J’ai pu rencontrer Hasnaa qui avait le même rêve que moi. Ensemble, nous avons quitté le camp pour nous rendre en Italie. Mais là aussi, il fallait payer. J’ai donné mes toutes dernières économies au passeur pour faire le trajet en bateau. C’était plutôt un pneumatique sur lequel nous étions une centaine. Des enfants, des bébés. J’ai eu peur pour ma vie et j’ai prié tout le long mais nous avons réussi à rejoindre la côte. Nous sommes arrivés à Lecce, une petite ville au sud de l’Italie.


Nous avons été interceptés dans les eaux italiennes, alors que notre embarcation menaçait de virer de bord. Une fois à terre, plusieurs visages ont défilé. J’étais désorientées, mes souvenirs sont vagues. Il me semble qu’il y avait des soignants, avec une croix rouge sur des brassards et sur leur veste, des policiers aussi …

Aujourd’hui, je suis bloquée en Italie, menacée d’expulsion, en attente d’une réponse concernant ma demande du statut de réfugiée… Les associations et nos différents interlocuteurs nous ont déconseillé de partir. Ils nous ont parlé d’un règlement, le règlement de Dublin. Ils nous disent qu’à cause de cette loi, on ne peut plus partir, parce que les autorités ici ont déjà nos empreintes et qu’ainsi, partout où elles seront prises ailleurs, on nous renverra en Italie… Heureusement, ici, malgré la loi anti-immigration de 2018, des associations se battent pour qu’on nous accueille dignement, nous les migrants. Aujourd’hui, je suis hébergée dans le centre d’accueil de Macurano, plus au Sud de l’Italie, et j’apprends l’italien, pour mettre toutes les chances de mon côté. C’est d’ici, entre ces murs, que j’ai pu écrire ces lignes pour conter mon histoire, dans ce petit carnet qui ne me quittera pas pour la suite de mon périple… Je tenterai coûte que coûte de rejoindre la France, réaliser mon rêve pour offrir un avenir à mes frères.