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25 juin 2020

■ ACTU - Sexualité en séjours adaptés • L’amour à la page ?

Les séjours adaptés permettent aux personnes avec un handicap intellectuel de vivre une parenthèse hors institution ou famille. L’été est souvent synonyme d’amours de vacances, ces personnes peuvent-elles les vivre sereinement ?

L’heure des vacances d’été a sonné. Les personnes en situation de handicap intellectuel s’inscrivent ou se font inscrire par les associations gestionnaires d’établissements ou les parents dans des séjours adaptés collectifs ou en milieu ordinaire (campings, centres de vacances), organisés par des associations et des organismes spécialisés.
Durant ces vacances à la mer, à la montagne où à la campagne, ceux-ci prennent-ils en compte la vie affective et sexuelle des vacanciers ? « Oui, nous militons pour un accompagnement global de la personne handicapée et ces questions en font partie. Nous inscrivons donc les adultes dans les séjours adaptés agréés par le Conseil national des loisirs et du tourisme adapté (CNLTA). Leurs animateurs encadrants suivent obligatoirement deux journées de sensibilisation au handicap qui abordent la vie affective et sexuelle », explique Luc Gateau, président de l’Unapei. Une sensibilisation préconisée par les textes règlementaires.
Cependant, ces questions ne seront vécues sereinement que si les professionnels les ont travaillées en amont tout au long de l’année. « Dans nos associations, ils sensibilisent au consentement, à la contraception, au désir de grossesse, ce qui n’est pas forcément le cas des parents dont l’enfant majeur vit à domicile  », poursuit Luc Gateau. Ces discussions n’étant pas forcément faciles à concevoir pour eux, les équipes des structures gérées par l’Unapei organisent des rencontres avec eux et leur enfant adulte pour évoquer ses désirs et besoins «  Pour les parents, apprendre que leur enfant, même majeur, est amoureux nécessite souvent un accompagnement, des explications pour que ce dernier vive sa vie affective le plus sereinement possible, évoque le président de l’Unapei. L’été constitue une parenthèse, le séjour peut devenir un moment de découverte pour ces adultes en situation de handicap intellectuel. Nous parlons beaucoup de société inclusive, nous n’avons donc pas à les traiter comme des enfants qui n’auraient pas accès à une vie affective et sexuelle. »

Couples vacanciers

« Cette question est de plus en plus prise en compte dans la société et de façon systématique dans les séjours organisés par les organismes de vacances adaptées affiliés au CNLTA, complète Pascaline Martineau, sa déléguée générale. Nous inscrivons d’ailleurs beaucoup plus de couples qu’il y a quelques années. Les organismes apportent une attention toute particulière au respect de l’intimité et de la vie affective des vacanciers accueillis et forment leurs équipes en ce sens. »

Les dossiers d’inscription et la fiche sanitaire fournissent aussi des indications (contraception, vie de couple, etc.). Si les animateurs encadrants des séjours adaptés agréés par le CNLTA rencontrent des difficultés liées à ces questions, ils peuvent solliciter un référent de l’organisme organisateur disponible tout au long du séjour, un éducateur du foyer de vie de l’adulte ou sa famille.


Consignes sanitaires de la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) concernant l’organisation de séjours de vacances adaptés aux personnes en situation de handicap

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À retrouver, les dossiers consacrés par Lien Social au thème Sexualité et handicap :
L’autre libération sexuelle - Lien Social n°1241
Le handicap selon Eros - Lien Social n° 1187
Sexualité et handicap : dépasser les bonnes intentions - Lien Social n° 1163

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Quatre vidéos accessibles à tous pour aborder la sexualité par le Centre ressources handicap et sexualité avec sous-titres et LSF
https://cerhes.org/4-videos-accessibles-a-tous-pour-aborder-la-sexualite/

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Le 9 octobre 2020, le CNLTA organise la formation « Sexualité et handicap en séjour de vacances adaptées », en direction des professionnels des organismes de vacances adaptées.


25 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Confinement chauffant (5)

Par JS, chef de service éducatif

Tenir. Une référente de l’ASE nous appelle.
- Bonjour, c’est au sujet de l’orientation d’un jeune. On lui a trouvé une place dans un foyer.
- Ah oui, lequel ?
- Celui à côté de chez vous.
- Celui-là ! Non, ce n’est pas possible, il n’est pas assez étayant et ça dysfonctionne ! Je n’ai rien contre ce foyer en difficulté, mais si ce jeune est orienté là-bas, c’est un désastre pour lui, il ne tiendra pas le choc. Orienter, c’est notre boulot, mais on prend en compte les besoins fondamentaux des gamins, non ? C’est inscrit dans la loi de 2016. On réaffirme ce à quoi on tient et on porte la loi.
- Si c’est ça, j’arrête de travailler dans le secteur.
- Ok, j’annule cette orientation, monsieur le chef de service et on programme une synthèse à distance pour réfléchir à la structure la plus adaptée.
- Merci, madame la référente de l’ASE.

Ça fait du bien et ça repart : nouveaux accueils, clinique éducative, administratif, réparations, bricolage, écrits, réunions, protocoles sanitaires, affichage, gestion des stocks, sécurité, réfléchir, se soutenir, tenir encore et toujours. Une directrice d’un autre service nous livre des masques, ça va durer ! Je craque, mais je me retiens de m’effondrer en larmes. C’est comment le burn-out ? C’est proche ! Le déconfinement approche.
Va falloir penser à accueillir des gamins en plus, avec le déconfinement. Et nos autres missions ? Nous ne sommes pas qu’une succursale de l’ASE. Alors, on planche dessus pour ne pas attendre de se faire bouffer par la machine. Le service est également une PAEJ (5). Les appels de jeunes et de familles lessivées par le confinement arrivent. Après la vague virale, le raz-de-marée de la crise sociale où les gamins seront les premiers à payer la facture. Ils la paient déjà et depuis longtemps. « 35% d’appel en plus au 119 (6) par rapport à la même période l’an dernier. La semaine du 13 avril, 14 531 appels ont même été enregistrés, et jusqu’à 2 000 en une journée  » (7). Vertigineux ! « Avec le stress lié au confinement et à la crise sanitaire, il y a une augmentation des violences, déjà documentée dans les situations de guerre notamment  » (8). Si nous ne sommes pas en guerre, les conséquences seront les mêmes.

Proposer. Comment répondre, si nous ne pouvons pas accueillir physiquement ? L’accueil concerne juste l’hébergement. On peut garder des places pour accueillir des gamins en direct sans passer par l’ASE, comme on faisait avant ? La machine est en marche, la prise de pouvoir est en route. C’est comme nos libertés individuelles, va falloir ferrailler pour les récupérer.
En comité restreint, l’éducatrice, la psychologue et moi-même écrivons une proposition afin d’aller au-devant des besoins et de résister aux injonctions : rappeler les collèges et les lycées de notre sectorisation, mettre en place une permanence téléphonique, il nous faut des éducateurs en plus. Qui va revenir ? Aucune idée. Proposer des médiations par téléphone ou par visio-conférence pour les personnes demandeuses. On travaille aussi avec la libre adhésion. Et les jeunes majeurs ? Ça coince. Notre partenaire d’hébergement est fermé. Il rouvrira, mais quand ? On adresse nos propositions à la directrice qui les inscrira dans le plan de continuité de l’activité du service.

Anticipation. Je contacte toutes les personnes de l’équipe. Ça me prend plusieurs heures. L’incertitude demeure. Les comorbidités sont à prendre en compte à l’heure du virus. Impossible de s’exposer pour certains. D’autres vont revenir mais au compte-goutte. Il faut penser à les accueillir et à les rassurer. Le front est invisible, il n’y pas de tranchée mais la menace est là. D’ailleurs, dans la rue, c’est déjà dé confiné, il fait beau. Ça craint !
Le fonctionnement du service a été profondément modifié et ceux qui vont revenir vont devoir trouver des nouveaux repères. Pas question de les balancer dans l’arène sans préparation. Et les remplaçants présents depuis le début ? Hors de question de les prendre, puis de les jeter avec les retours à venir. Ils continueront à travailler pour le service mais de manière moins importante. Alors, je leur écris. J’explique la nouvelle organisation, sans vraiment savoir si elle est viable. Ils répondent encore présents. Moins d’heures, ça va faire du bien finalement. On ne pouvait pas continuer sur ce rythme où on a tous explosé les compteurs.
Avec l’expérience de ces semaines, il y a qu’une seule chose que je sais, c’est l’incertitude. Et ça va durer ! J’imagine un nouveau planning que je soumets aux éducateurs sur le retour. C’est une proposition, on continue dans la démocratie participative et on fait confiance à l’intelligence collective. La directrice valide et encourage ce fonctionnement.
Des éducateurs qui ne reviendront pas bosser tout de suite me demande en quoi ils peuvent être utiles. Je n’en sais rien. Si ce n’est de garder le lien entre eux, d’appeler ceux qui sont sur le terrain. Mais la culpabilité de ne pas pouvoir venir aider et de ne pas pouvoir mettre la main à la pâte suinte.


(6) Permanence d’Accueil et d’Ecoute Jeunes.
(7) Service national d’accueil téléphonique de l’enfance en danger.
(8) Sophie Boutboul, Enfants maltraités : le risque d’un raz-de-marée à la sortie du confinement. Médiapart, Edition du 8 mai 2020.
(9) Karen Saldier citée par Sophie Boutboul, ibid.

(à suivre)

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
(Plus de précisions)


24 juin 2020

✖ TRIBUNE - Des droits de l’enfant bien représentés

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Les mandats de Jacques Toubon, défenseur des droits et de ses adjoints, dont Geneviève Avenard, défenseuse des enfants, touchent à leur fin. Le 24 juin, des associations et des jeunes engagés ont adressé une lettre ouverte au président de la république concernant le choix de leurs successeurs.

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Monsieur le Président de la République,

Alors qu’étaient célébrés le 20 novembre dernier les trente ans de la Convention relative aux Droits de l’enfant (CIDE), nous faisions tous le constat des avancées permises par l’existence de ces droits, mais également du chemin qui reste à parcourir pour que chaque enfant bénéficie de leur effectivité. Vous-même le rappeliez dans votre discours à l’Unesco, la lutte en faveur des droits de l’enfant et de l’enfance en général « est un combat de longue haleine qui supposera beaucoup de mobilisation ».

En ce sens, nous – enfants et jeunes, associations, fédérations et personnalités qualifiées œuvrant en faveur des droits de l’enfant – pensons que cette mobilisation s’incarne notamment dans l’institution du Défenseur des Droits, devenue aujourd’hui incontournable et indispensable dans ce combat pour le respect des droits de chaque enfant.

D’ici au 17 juillet prochain, il vous reviendra, Monsieur le Président, après approbation des deux chambres du Parlement, de désigner le.la successeurˑe de Monsieur Toubon dont le mandat et ceux de ses adjoint∙e∙s, au premier rang desquel∙le∙s Madame Avenard, Défenseure des enfants, prendront fin. Votre choix sera fondamental, à la fois pour que l’institution poursuive dans la voie engagée par ses prédécesseurˑeˑs, mais aussi pour qu’elle aille plus loin et relève le défi de l’effectivité des droits pour touˑteˑs. À cet égard, nous saluons l’action et l’engagement de Jacques Toubon et Geneviève Avenard qui ont œuvré activement pour sortir de l’ombre le sujet de l’enfance mais aussi celui de la jeunesse. Fortˑeˑs de l’expérience que nous avons eue en travaillant avec cette institution, nous portons un intérêt tout particulier à cette nomination et attirons votre attention sur les qualités qui nous paraissent essentielles à prendre en compte dans le choix du.de la prochainˑe Défenseurˑe des Droits et de ses adjointˑeˑs, sous le prisme des droits de l’enfant et des jeunes. Ils légitiment toute notre vigilance.

Impartialité et indépendance

Tout d’abord, l’impartialité et l’indépendance doivent être un prérequis pour que l’institution qu’est le Défenseur des Droits puisse mener à bien sa mission et jouer son rôle de vigie au sein de notre démocratie. Aussi la personne nommée doit être suffisamment légitime et charismatique pour pouvoir exercer pleinement sa capacité d’auto-saisine et prendre les décisions courageuses, parfois clivantes, qu’impose la défense de nos droits. Jacques Toubon et Geneviève Avenard n’ont pas hésité à se positionner sur le sujet des violences au sein des institutions publiques commises sur les enfants (novembre 2019), à prendre position sur la gestion du démantèlement du camp de Calais (2015 - 2016) ou sur la situation des enfants à Mayotte (2017 puis 2020). Nous pensons que ces prises de positions affirmées ont contribué grandement à une meilleure effectivité des droits des enfants. L’indépendance de l’institution incarnée par le la nouveauˑelle Défenseurˑe des Droits doit également être garantie par l’octroi de moyens suffisants, nécessaires à l’exercice de sa mission, comme recommandé par le Comité des droits de l’enfant dans ses observations à la France en 2016.

Il va sans dire que les droits de l’enfant, insuffisamment connus et respectés, devraient selon nous être une priorité du mandat duˑde la prochainˑe Défenseurˑe des Droits. Pour cette raison, nous appelons à ce que la personne nommée ait à cœur de défendre et promouvoir les droits de l’enfant. Pour ce faire, il doit pouvoir s’appuyer sur unˑe futurˑe Défenseurˑe des enfants, véritable expertˑe de leurs droits et en lien avec les réalités de terrain. Cette personne doit être en mesure de défendre et accompagner touˑteˑs les enfants et les jeunes, y compris ceux∙celles en situation de vulnérabilité (enfants en conflit avec la loi, accueilli∙e∙s en protection de l’enfance, en situation de handicap, mineur∙e∙s non accompagné∙e∙s etc.), pour les rendre acteur∙rice∙s de leurs droits et en mesure d’exercer leur citoyenneté pleine et entière. Nous pensons qu’en plus de mettre en avant l’enfance, il serait souhaitable que l’institution défende et associe plus visiblement la jeunesse dans sa globalité, dont on sait que l’accès aux droits est également empêché par certaines vulnérabilités. La question des droits de l’enfant ne s’arrête pas à l’âge couperet de 18 ans ; comme l’a encore une fois démontré l’actualité récente et l’interdiction des sorties sèches votée par le Parlement afin de protéger les jeunes majeurˑeˑs prisˑes en charge par les départements durant la crise sanitaire. La jeunesse mérite une attention forte avant et après 18 ans.

Il est également important que leˑla futurˑe Défenseurˑe des Droits soit capable d’incarner l’institution afin d’accroître sa visibilité et sa notoriété, notamment sur le sujet des droits de l’enfant auprès du grand public et des enfants en particulier. L’enquête « Accès aux droits » (1) rapporte que seulement 2 % des personnes interrogées sont en mesure de citer spontanément l’institution du Défenseur des Droits comme un des acteurs de défense des droits de l’enfant. En conséquence, trop peu de citoyen∙ne∙s savent qu’ilˑelleˑs peuvent leˑla saisir sur la question de l’enfance, laquelle ne représente que 2,8 % des réclamations enregistrées par l’institution en 2019. La fonction de Défenseurˑe des Enfants doit elle aussi être beaucoup plus visible, médiatisée et connue du grand public et des enfants et des jeunes afin qu’ilˑelle devienne, pour reprendre l’expression des enfants, unˑe « super hérosˑïne » pour défendre touˑteˑs les enfants de la République et leurs droits. Aussi, le∙la prochain∙e Défenseur∙e des Droits devra encore accentuer la promotion des droits de l’enfant, encore trop méconnus du grand public et des enfants eux-mêmes ; la campagne menée en 2019 sur les médias ou le développement des JADE (2) sont des expériences positives à poursuivre et consolider.

Par ailleurs, nous souhaitons que leˑla futurˑe Défenseurˑe des Droits s’inscrive dans une posture d’écoute, de dialogue et poursuive une collaboration active avec les organisations de la société civile. Il nous semble important qu’elle s’engage à consolider les bases posées pour la participation effective des enfants et des jeunes ; notamment en pérennisant le dispositif mis en place au niveau national en 2019 en lien étroit avec les associations. Nous appelons à ce que s’instaure un dialogue régulier avec les enfants et les jeunes, et qu’un comité de jeunes pérenne soit créé. Pour aller plus loin, nous recommandons également que deux jeunes soient désigné∙e∙s pour siéger officiellement au sein du collège de défense des droits de l’enfant durant la prochaine mandature.

Enfin, leˑla futur.e Défenseurˑe devra se mobiliser pour promouvoir et soutenir la défense des droits de l’enfant aux niveaux européen et international à travers les réseaux de l’AOMF (3) ou d’ENOC (4) ; mais aussi plus largement dans les pays partenaires de la France. Encore trop peu de pays sont dotés d’institutions indépendantes de défense des droits de l’enfant. Pour cela, nous, enfants et jeunes, associations et fédérations pensons que la France doit promouvoir les droits de l’enfant partout et sans restriction et encourager – notamment dans le cadre de sa politique de coopération pour le développement – ses États partenaires à créer ou consolider de telles institutions et à y allouer les fonds nécessaires.

À travers cette lettre ouverte, Monsieur le Président, nous tenons à vous témoigner de notre attachement à cette institution, à son rôle prépondérant dans le bon fonctionnement de notre démocratie. La situation des enfants mérite une attention accrue des pouvoirs publics : en France, 3 millions d’enfants vivent en situation de pauvreté dont 600 000 sont mal logéˑeˑs ou encore, dans le monde, 265 millions d’enfants sont encore non scolarisé∙e∙s. Cette liste n’est pas exhaustive et vous savez bien que, sans intervention ciblée en faveur des enfants et des jeunes et de l’effectivité de leurs droits, les inégalités de destins ne cesseront de se perpétuer.
Nous comptons sur vous pour que la promotion et l’effectivité des droits de l’enfant guident votre choix au moment de désigner le∙la futur∙e Défenseur∙e des Droits.

Veuillez recevoir, Monsieur le Président de la République, l’assurance de notre considération distinguée.

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(1) Enquête sur l’accès aux droits – Place et défense des droits de l’enfant en France – 2017 – https://juridique.defenseurdesdroits.fr/doc_num.php?explnum_id=16475
(2) Jeunes Ambassadeur∙rice∙s aux Droits de l’Enfant
(3) Association des Ombudsman et Médiateurs Francophones
(4) European network of Ombudspersons for children

Retrouvez les membres du comité de rédaction de cette lettre rédigée à l’initiative de de SOS Villages d’Enfants (Anacej, Repairs ! 94, Unicef, Uniopss, etc.) et leurs très nombreux soutiens :
https://www.sosve.org/actualites/lettre-ouverte-au-president-de-la-republique-au-sujet-de-la-nomination-du%cb%91de-la-prochain%cb%91e-defenseur%cb%91e-des-droits/


24 juin 2020

★ INITIATIVES - Colette magnitude

Il y a quarante, la chanteuse et musicienne Colette Magny faisait paraître un disque «  je veux chanter », récolte d’une longue collaboration patiente et attentive avec les enfants de l’IMP de Fontenoy-le-château dont elle était voisine. Des semaines et des semaines d’improvisations collectives, de chantiers sonores, de confidences à peine chantonnées, de textes d’enfants lus ou mises en musique avec le souci de ne pas altérer, « embellir » ces paroles singulières, poétiques, crues. Au final, une façon de faire entendre des registres de la condition humaine qui, de la détresse à la grande ferveur, de la difficulté à être je, s’incarnent dans l’expression de ces gamins « qui ont rien dans le coco ». Pas de pathos-pathologie les concernant, même si l’on y parle aussi des effets de la vie institutionnelle et de la méchanceté des « normaux ».

On peut désormais écouter cette œuvre sous forme de CD, un parmi l’anthologie de toutes les chansons de cette dame magnificente qui a toujours su donner du lyrisme et de l’allure auxquels elle s’est associée.

Denis Decourchelle, ethnologue


24 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Confinement chauffant (4)

Par JS, chef de service éducatif.

Reprise. Masque vissé sur le visage, gel dans la poche, je sors de chez moi pour gagner la zone de combat. Coup de bol, je n’habite pas loin, j’y vais à pied. La proximité, ça aide parfois, je n’ai pas à prendre le métro.
Dans mon quartier, on sent la misère tomber et ses stigmates sont visibles. Beaucoup de vitres de voitures sont brisées, les intérieurs ont été mis à sac. Les pneus sont à plat. Le soir, dans la rue, quand je regarde par la fenêtre, il n’y plus que les toxicomanes qui errent. Les cabanes de chantiers sont squattées. Là, c’est la version the walking dead urbain. Allo, le CAARUD (1) ? Personne ne répond. Celui de mon quartier est fermé, c’est écrit sur la porte qui a été condamnée par une planche en bois. Et à côté, il est inscrit au feutre : « Mais qui a pu faire ça  » ? L’angoisse.
J’arrive au service. Les éducateurs m’ouvrent, les jeunes dorment. C’est calme. On discute. Ce lieu devenait un mythe avec la distance. Sur le mur, papa-radiateur a fait avec les jeunes un pochoir : « Confinement 16 mars 2020 », le nom du service et les prénoms de tous. Il fallait laisser une trace de leur passage dans ce moment stupéfiant. Je le prends en photo. Je regagne mon bureau. Pour faciliter les choses, l’hébergement de nuit et les bureaux de jour ne sont pas au même endroit. La bonne distance est garantie !
Quand je rentre dans les locaux, le temps semble s’être arrêté. Le frigidaire est plein de bouffe périmée, les plantes vertes font la gueule, les prénoms des jeunes accueillis inscrits au tableau n’ont pas bougé depuis plusieurs semaines. Du jamais vu. Je fais le tour, les poubelles n’ont pas été vidées. Tout a été laissé tel quel. Une inscription sur un des tableaux : « Fin des admissions jusqu’au nouvel ordre mondial  ». Ça ressemble à la plume de papa-radiateur. Est-ce que c’est ça le début de la fin de notre monde ?
Je m’assois derrière mon bureau. Par où je commence ? Comment je me réorganise ? Lost in translation ! Je mets trois jours à trouver des repères et à ne pas surtout pas m’habituer à cette situation. Là, je refuse de m’adapter, je préfère être dans la résilience. Je mets de la musique.

Quotidien. C’est parti en vitesse de croisière entre 10 et 12 heures de travail chaque jour, on verra après pour les vacances. De toutes façons, on est assigné à résidence sauf pour bosser. Les éducateurs enchainent aussi les heures. Notre femme de ménage galère dans les transports pour venir travailler. Les métros se font rares. Son matériel pour tenir le service n’est pas terrible. Elle ne dit rien, elle bosse. Encore une chose à régler : donner les bons outils aux personnes.
Lors de ma première semaine, nous faisons des réunions tous les jours avec les éducateurs et les gamins. On essaie la démocratie participative pour de vrai. Les gestes barrières à la sauce éducative en introduisant la notion d’altérité avec des masques chirurgicaux : En les mettant, chacun protège l’Autre.
Et les FFP2 (2) ? Ils sont réservés à l’industrie, même pas aux soignants. Alors, pour nous, tu rigoles ! Ce n’est pas grave, ils sont moins intéressants sur le plan éducatif et les travailleurs sociaux sont animés par le don de soi ! Je demande quand même. Le ridicule ne tue pas. Le Corona, si ! Mort de rire une fois de plus ! D’accord, je vais contacter Renault et Michelin (3).
On continue. Les règles de vie et de sortie, le ménage des chambres, la collation du soir avant de se coucher, la consommation de stupéfiants interdite dans les locaux mais qui donne faim.
- Comment ? Vous cautionnez la consommation de cannabis ?
- Non, pas du tout. Mais les jeunes fument, c’est une réalité. Nous ne sommes pas une consultation cannabis. On met les jeunes au travail quant à leur rapport au produit, mais on y va piano tout de même. C’est le confinement. Et puis, on essaie d’être le moins hypocrite possible. Vous avez une autre idée ?

On continue. L’amélioration du quotidien : de meilleures céréales, de la crème hydratante pour la peau, une console pour se consoler, un sac de boxe, une barre de traction… Faut que je voie le budget avec la directrice.
Mais, ça ne suffit pas. Preuve que la demande se situe ailleurs. Deux gamins sont mal, alors ils mettent le service à mal. Les éducateurs et d’autres jeunes demandent du cadre. On le pose avec souplesse, mais fermeté. Ne nous obligez pas à arrêter votre prise en charge ! La loi est dure mais c’est la loi ! L’adage du service, on va au bout de ce nous pouvons faire avec les moyens que nous avons. On vous le dit, à l’impossible nul n’est tenu. Bien qu’on s’en rapproche un peu plus chaque jour.
Ils continuent à fumer des joints dans leur chambre, sortent par les fenêtres, introduisent une personne étrangère au service, partent dehors au-delà de l’heure autorisée à l’autre bout de la ville, harcèlent et rackettent un autre gamin pour acheter de l’alcool. Stop ! Maintenant, on appelle la police. Ils fuguent simultanément, on arrête officiellement la prise en charge. Échec. On se retrouve à nouveau avec trois gamins. D’autres demandes d’admissions arriveront plus tard. On souffle le temps d’un week-end.

Soutenir. Je n’en finis plus de remercier les éducateurs et de leur transmettre ma gratitude. C’est sincère, mais au bout d’un moment, ça risque de devenir pathétique. La dimension hiérarchique ? Je ne la vois plus. D’ailleurs, pas sûr de l’avoir vu un jour. C’est ma tendance libertaire, sans doute. Mais pourquoi je suis « chef », alors ? Un paradoxe, peut-être, à résoudre. La solidarité et l’entre-aide, je ne vois que ça. « De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables  » (4). On est donc entre adultes responsables, avec des gamins à apaiser. Moi aussi, j’ai besoin d’être gratifié. Ça arrive : « Je tenais à vous remercier pour votre soutien et votre présence à toute épreuve. C’est un réel plaisir de travailler à vos côtés ». Que ça fait du bien !

(1) Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction de risques pour Usagers de Drogues.
(2) Filtering Facepiece. Je viens d’apprendre quelque chose. En français, pièce faciale filtrante.
(3) Yann Philippin, Caroline Coq-Chodorge et Antton Rouget, Masques FFP2 : des salariés de l’industrie mieux protégés que les soignants, Médiapart, le 24 avril 2020.
(4) Jacques Lacan cité par Joseph Rouzel, Le transfert dans la relation éducative, 2002, Dunod.

(à suivre)

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23 juin 2020

★ INITIATIVES - Quelle place pour les pratiques culturelles ?

Afin d’outiller les intervenants sociaux dans leurs pratiques professionnelles en cette période de réaménagements nombreux, la fédération des acteurs de la solidarité et l’ANAS se sont associées pour élaborer des mini conférences de témoignages en ligne sur des sujets clés et pour lesquels intervenants sociaux de tous métiers ont dû s’adapter, innover et faire évoluer leurs pratiques. L’idée générale est de se poser ensemble la question de ce que nous retenons de cette période de confinement en matière d’intervention sociale. Cette quatrième session s’est déroulée sur le sujet de la place et de l’importance des pratiques culturelles au cours de cette crise. En effet de nombreuses modalités et initiatives de soutien grâce aux pratiques culturelles au sens large ont vu le jour durant cette période pour proposer malgré des conditions d’interventions particulière des modalités d’accès, de partage et de mobilisation de ressources culturelles dont il peut être intéressant de se demander ce que nous en retiendrons à l’avenir.

Les intervenants ayant participé directement aux échanges :

Nathan Lesein, Animateur au sein du service des Lits Haltes Soins Santé St Michel
Samu Social de Paris

Hugues Bru, Directeur adjoint des Petits Débrouillards PACA

Lydie Bimont, Directrice de Culture du Coeur 94

Michel Lelievre, Plasticien et animateur culturel au sein d’associations d’accompagnement social

A l’animation des échanges :
Christophe Anche membre de l’Association Nationale des Assistant de Service social (ANAS) et Stephane Assezat, coordinateur national du programme Respirations

Ressources :

Le kit Respiration, ressources pour s’aérer, se divertir et apprendre en famille : https://rb.gy/6u9y0v
La campagne d’accès aux ressources permettant l’accès à la culture menée par le programme Respiration en partenariat avec Emmaüs Connect et Emmaüs France : https://rb.gy/sh4ski
Le projet « Allo-l’artiste de l’association Cuture du cœur » : https://rb.gy/1wliw7
La plateforme D-block des Petits Débrouillards : https://www.d-bloc.org/
Le site internet des Petits débrouillards : https://www.lespetitsdebrouillards.org/index.php
Le site internet de Culture du cœur : https://www.culturesducoeur.org/
Le site de l’ANAS : https://www.anas.fr/


23 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Confinement chauffant (3)

Par JS, chef de service éducatif.

(résumé des épisodes précédents : lors des premières semaines deux éducateurs de ce foyer d’accueil d’urgence pour adolescent(e)s ont vécu 24h/24h avec un même groupe de gosses (presque) stable, pendant près de 20 jours puisque l’un d’entre eux était symptomatique. L’éducateur jette l’éponge.)

Ça insécurise gravement son binôme, ce qui est logique. Elle ne veut plus faire des tranches de travail de 48h sans son collègue et elle veut rentrer chez elle le soir. J’aurais fait pareil. Je cherche encore plus. J’appelle les remplaçants habituels de notre service et là, ça match ! Je n’y croyais pas. Les personnes répondent présentes et je me retrouve avec six éducateurs prêts à se relayer 24h/24h.

Relance. Maintenant, il faut mettre sur pied un planning (deux éducateurs en permanence le jour et la nuit), prendre le rythme du fonctionnement, continuer ce qui a été impulsé, se protéger encore plus tout en étant dans la relation. La bonne distance articulée à la bonne proximité ! Je passe des heures devant mon ordinateur, au téléphone, j’envoie les demandes de contrats au siège. Les éducateurs se relaient par tranche de 12, 24 et 48h. L’association suit. Les éducateurs assurent. Notre volontaire se rétablit tranquillement et papa-radiateur se pose quelques jours chez lui, entre insomnies et sommeil abyssal.
Un matin, il prend le volant de sa voiture pas très fiable (normal avec la paie d’un éducateur), y met son vélo au cas où elle tombe en rade et vogue rejoindre sa famille en Bretagne. Il y arrive sans encombre. Chapeau le funambule et merci !
Un autre travail s’organise. Je dois aussi trouver d’autres repères. Créer du lien à distance avec des personnes que je connais moins. La situation me semble difficilement tenable. Le télétravail est un piège aliénant. D’autant que je bricole depuis le début avec mon vieux PC. Il n’y a pas de début, pas de fin. C’est terrible, le rêve du néolibéralisme !
Une infirmière-puéricultrice d’une Protection Maternelle et Infantile du quartier s’est portée volontaire pour venir soutenir les éducateurs.
- Bienvenue ! Mais quelles sont vos intentions ?
On devient méfiant à force.
- Ne vous inquiétez pas, je sais que vos tutelles m’instrumentalisent pour savoir comment ça se passe chez vous mais je ne suis pas dupe et je vous le dis.
Le courant passe. Elle nous donne un sacré coup de main pour le renouvellement du traitement de cheval de notre jeune convalescent. D’ailleurs, il doit être testé en prévision d’une hospitalisation. Sa pathologie récidive. Le verdict tombe. Partiellement positif, c’est nouveau ! Il a ou a eu le virus, on ne sait pas trop. On nous rassure presque, le jeune se questionne, personne ne veut lui dire puisque c’est incertain.
- Il faut que tu refasses un test car les résultats de celui que tu as passé ne sont pas nets ! Et vous, gardez bien en place votre protocole sanitaire et ça ira.
- Oui, merci. C’est rassurant.

Son hospitalisation est différée et il repassera deux autres tests pour que le dernier soit enfin entièrement négatif.
- Et les éducateurs ? Ils peuvent être testés ?
- Ils ont des symptômes ?
- Non.
- Alors ça ne sert à rien.
- Et le jeune qui a eu des symptômes au début du confinement, il peut ?
- Non, c’est trop tard maintenant.
- Ah, ok ! Merci quand même.

Certaines positions sont difficiles à comprendre pour ne pas dire révoltantes. L’euphémisme fait partie de nos stratégies d’écriture, j’avais oublié. Et on continue à vivre et à travailler dans l’incertitude organisée. Protection de l’enfance oblige. Je reviendrai à la charge plus tard, ce n’est pas grave. Enfin si, mais on est habitué !
Je n’ai plus de symptômes, il est temps d’aller au front surtout que deux jeunes ont été accueillis. Ça fume et transgresse grave. La connexion Internet tombe en rade dans le service. En période de confinement, ça craint. D’autant qu’on est complétement dépendant à ce télélien ! Allo le siège, ça répond toujours. Notre informaticien confiné assure et notre directrice générale garantit la livraison en direct de la nouvelle box, la classe ! Une semaine pour remettre en route la connexion. Encore une chose de réglée mais qui nous a pris un temps fou pour trouver la solution.
La moindre chose devient vite chronophage en cette période : trouver les infos manquantes, comprendre le fonctionnement de telle machine, les mots de passe, le numéro de téléphone de telle ou telle société. Elle est où la clé du bureau ? et ainsi de suite chaque jour…
Avant mon retour, on élabore de nouvelles règles, on structure le temps pour limiter le désœuvrement des gamins mais aussi de l’équipe. On met en place des téléréunions éducatrice, psychologue, chef de service. Je vois en direct un gamin monter dans les tours pour une cigarette. Le confinement pèse sur tout le monde ! Je soutiens toujours à distance notre éducatrice bretonnante qui éprouve la relation transférentielle et voit son cadre de référence vaciller. Ça gite sacrément mais ça tient malgré la dureté du travail ! Y a du talent, de l’abnégation et beaucoup de pudeur ! Bravo l’artiste ! Il faut prendre soin d’elle. Elle porte beaucoup sur ses épaules et se rend compte qu’elle avait choisi l’urgence pour se protéger de la relation.
Manque de chance, on ne la fait pas à l’envers au Corona. Encore un paradoxe ! Ce virus est un destructeur de lien social et elle se retrouve au cœur du métier grâce, à cause de lui. Tous les paradoxes ne sont pas à résoudre, je suis d’accord.

Retour. Je prends ma voiture pour revenir de mon confinement normand. Sur la route, personne. Ça sent la fin du monde version the walking dead bucolique.
Au péage, un policier ne comprend pas pourquoi je rentre. Pour travailler, monsieur le policier, comme le demande notre président : «  confinez-vous, mais travaillez ». C’est le « en même temps » macronien. Là, impossible de résoudre ce paradoxe injonctif. Le policier continue :
- oui mais on est dimanche, monsieur.
- C’est pour prendre mon travail demain matin, monsieur le policier.
- Oui, mais on est dimanche, monsieur.

Bon, je me sens obligé de sortir l’artillerie lourde. J’étais en arrêt maladie et confiné en Normandie.
- Très bien monsieur, circulez !

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

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(Plus de précisions)


22 juin 2020

★ INITIATIVES - Retour sur terre ou … à la terre ?

On ne pourra pas dire que la Prévention spécialisée ne mène pas à tout … même au jardinage.
Ringard de proposer aux ados de planter des plants de tomates, de potiron ou de citrouille ? Et pourquoi pas après tout, si le monde d’après portait sur un retour à la nature, à la protection de l’environnement. Des carrés potagers partagés ont été installés par la municipalité au sein d’un espace de Sallaumines. L’occasion d’en faire un lieu d’échanges, de convivialité, de mixité sociale et de créativité... un bon prétexte pour rompre l’anonymat, favoriser les rencontres et nouer des liens entre les habitants du quartier quel que soit leur âge, leur culture et leur milieu social.
Le club de Prévention Avenir des Cités a décidé d’investir ce lieu et d’y anime des ateliers jardinage avec les jeunes qu’il accompagne.
Pour en faire profiter tout le monde, il a publié deux tutos sympas. Y’a plus qu’à essayer !


22 juin 2020

🎥 Film - Benni

Les cinémas rouvrent leurs portes. Les films fauchés par le confinement retrouvent le grand écran. C’est le cas de Benni, film allemand de Nora Fingscheidt. Il devait sortir le 18 mars, il sera à l’affiche ce 22 juin.

Un visage d’ange aux cheveux blonds dissimule celle qui « explose le système ». Benni, petite fille de 9 ans, pousse à bout toutes les institutions allemandes de protection de l’enfance. Passée de foyer en foyer, elle multiplie les accès de violences, les passages à l’acte, les mises en danger de soi et des autres, hurle sa colère et cache mal, lorsqu’elle se calme, sa détresse derrière son sourire adouci.

Pour faire ce film - dont le titre original, « system sprenger, exploseur de système » pose bien la problématique - la réalisatrice Nora Fingscheidt s’est immergée pendant plusieurs semaines dans diverses institutions de la protection de l’enfance allemande : foyer, accueil d’urgence, service de pédopsychiatrie pour « cerner les enjeux de l’accompagnement social ».

Les 400 coups de François Truffaut ou Mummy de Xavier Dolan l’ont inspirée pour donner à voir cet enfant en rupture, en rejet total du monde des adultes.
Tous se révèlent incapables – même les professionnels - de construire un cadre suffisamment sécurisant ou de se pencher sur la douloureuse relation de la fillette avec sa mère en grande détresse. Le départ de la petite fille pendant trois semaines en forêt avec un auxiliaire de vie scolaire qui semble, un temps, seul capable d’entrer en relation avec elle, questionne : séjour de rupture bénéfique ou mesure éducative risquée ?

De quoi nourrir des échanges entre travailleurs sociaux. En Allemagne, ce film indépendant avait enregistré avant la crise sanitaire 600 000 entrées, rare pour un pays moins cinéphile que la France. « Ce succès est en partie dû aux travailleurs sociaux », avance la réalisatrice « parce qu’il ouvre le débat sur ce qui pourrait améliorer la prise en charge des enfants en souffrance ».


22 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Zone rouge, Mai 2020. Quelques heures avant le déconfinement.

Par JS, chef de service éducatif.

Précision : « Ce texte est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière » (1) ou presque.

États d’âme d’un chef de service éducatif, mais pas que...

Contexte. J’occupe les fonctions de chef de service éducatif dans un service d’accueil d’urgence pour adolescents en rupture familial, fugueurs, en errance. Les jeunes sont adressés par l’ASE (2), mais ils peuvent également se présenter spontanément à notre service pour demander une mise à l’abri. En général, ils restent peu de temps, puisqu’ils sont orientés vers d’autres structures assez rapidement (foyers, familles d’accueil, lieux de vie) ou retournent parfois dans leur famille après un travail de médiation.
Malheureusement, beaucoup d’entre eux fuguent. Au-delà de leurs problématiques individuelles, ce passage à l’acte récurrent interroge fortement l’organisation des dispositifs de la protection de l’enfance. Autant dire, que ce que nous traversons actuellement intensifie ces interrogations.
Je souhaite donc apporter ici le témoignage de mon vécu auprès des éducateurs et des jeunes accueillis depuis le début de la crise sanitaire. Ce témoignage servira de base à une réflexion sur le sens même de notre travail mis à mal par la logique gestionnaire et qui, dans le contexte actuel, voit ce malaise s’accélérer et s’amplifier. Cela n’est pas sans rappeler ce qu’écrivaient Michel Lemay et Maurice Capul sur la fonction éducative de révélateur des malaises individuels et sociaux : « L’éducateur ne tarde pas à reconnaitre, au fil des années, que bien des manifestations problématiques, soit prennent leurs sources dans une déstructuration du tissu social, soit sont profondément aggravées par les conditions de vie. Il lui semble alors presque scandaleux de vouloir réadapter le sujet à une microculture qui sécrète le désordre » (3). Il me semble qu’au bout de ces années, nous arrivons aujourd’hui au paroxysme de ce scandale.

Position. Le service dans lequel je travaille, accueille depuis le confinement un petit groupe d’adolescents. Le conseil d’administration de notre association a décidé de diviser par deux notre capacité d’accueil maximale en raison de l’absence d’éducateurs titulaires et afin de limiter la propagation du virus. L’objectif était également de maintenir ce petit groupe plus à même de supporter le confinement, en privilégiant un noyau d’éducateurs volontaires et en limitant de fait, le recours à une multiplication d’intervenants différents.
Il s’agissait de réussir à articuler la clinique éducative en privilégiant la permanence de mêmes adultes avec les exigences sanitaires. Lors des premières semaines, deux éducateurs ont vécu 24h/24h avec un même groupe de gosses (presque) stable, pendant près de 20 jours puisque l’un d’entre eux était symptomatique. Chapeau les collègues !
Nos missions venaient donc d’être considérablement bouleversées. Ce n’étaient pas sans nous poser des questions bien que cela nous rassurait considérablement de pouvoir stabiliser un groupe. Quid cependant des gamins qui auront besoin d’être mis immédiatement à l’abri ? D’autant que nous nous doutions que le confinement allait faire exploser pas mal de familles déjà fragiles. Ainsi, nous entrions dans un paradoxe, tout au moins au niveau de la réflexion dans un premier temps, comment accueillir en urgence en période de confinement ?
De mon côté, je me suis retrouvé également en quarantaine après avoir développé des symptômes suite à l’accueil d’une gamine malade juste avant le confinement. Normal, les cadres, ça se planque ! La jeune, elle a été orientée dans un foyer le lendemain qui, parait-il, aurait fermé quelques jours après. Nos chères tutelles nous ont imposé cet accueil, sans autre aide que la nôtre ! Courage, tenons !
- Et les masques ?
- Vous en aviez prévu avant la razzia sur votre budget. Tant mieux parce nous n’avons pas la capacité de vous en fournir !

- Très bien, on y va alors. Mais il nous en faudra d’autres rapidement.
Effondrement. Lors de cette semaine précédant le confinement, une gamine agressée et un gamin agresseur se sont retrouvés accueillis au service. La fille l’a reconnu le premier soir de son accueil après avoir subi des violences sexuelles dans une cave. Le lendemain :
- Allo monsieur le chef de l’ASE, on réoriente le gamin, on garde la gamine et on fait un signalement. Pas question de les garder ensemble.
- Non, monsieur le chef de service, vous gardez le gamin puisqu’il a été en contact avec l’autre gamine contaminée.
- Hors de question, monsieur le chef de l’ASE. Les deux sont à protéger, c’est sûr ! Mais nous, on garde la gamine.
Dialogue de sourd.
- Pas possible, monsieur le chef de service, c’est une question de santé publique qui prime sur l’agression sexuelle.
Fracture. Ça, il faut l’encaisser ! Je reprends mon souffle et repart à la charge pour ne rien lâcher.
- Monsieur le chef de l’ASE, vous nous avez orientés hier un autre gamin qui a été en contact avec la victime et qui soi-disant revenait du sud de la France. En réalité, il revenait de Milan. Il trouvait que ça commençait à craindre là-bas. Vous étiez au courant ?
Fin de discussion. On garde la gamine.

Broyage. La protection de l’enfance est au bout du compte devenu un concept abstrait. Elle se réduit à héberger le tout-venant, puisqu’elle n’a pas les moyens de faire autrement. Et la volonté ? Le gamin a été réorienté mais il est revenu nous demander un masque, puisque monsieur le chef de l’ASE ne voulait pas le laisser rentrer dans ses locaux sans cet équipement. La gamine et notre fugueur de grand chemin ont fugué de notre service le jour même, dans la soirée. Insupportable ! « Les services placeurs sont des machines à broyer, mêmes les meilleures volontés » (4). Merci Éric Jacquot de nous le rappeler. Et nous finalement ? On n’est pas mieux ? Comment continuer ? Les gamins sont dans la nature. La Brigade de protection des mineurs est prévenue et donc ? Bah, nous, on se confine, les personnes se protègent mais c’est un peu tard ! L’ASE disparait, plus personne au téléphone et notre service sera par la suite estampillé Covid-19 !

(1) Jorge Volpi, La fin de la folie, 2003, Plon.
(2) Aide Sociale à l’Enfance.
(3) Miche Lemay, Maurice Capul, De l’éducation spécialisé, 2ème édition, 2002, Erès.
(4) Revue Lien Social, TERRAIN - Journal de bord - Brèves de comptoirs éducatifs non confinées, 21 avril 2020.

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