L’Actualité de Lien Social RSS


17 septembre 2020

■ ACTU - Droit à l’école • Le maire de Stains rappelé à l’ordre

Francesca a bientôt 5 ans. Elle va enfin découvrir sa classe et ses camarades de maternelle. Le maire de Stains (93), Azzedine Taïbi vient d’être condamné à l’inscrire. Traduit le 15 septembre devant le tribunal administratif de Montreuil pour discrimination dans l’accès à l’école, il va devoir se conformer à la loi. Pour le collectif #EcolePourTous, cette rentrée aurait dû être celle de la fin du combat. Il n’en est rien. Cette année encore, les militants pour la scolarisation des enfants en situation de grande précarité se heurtent à des refus d’inscription, notamment en Seine-Saint-Denis.

Pourtant, un décret d’application signé en juin devait mettre fin à l’une des causes majeures de discrimination dans l’accès à l’école. En effet, il lève l’obligation de présenter un justificatif de domicile, factures d’électricité ou de téléphone, impossibles à produire pour des familles vivant en bidonvilles, en squat, à la rue ou en hôtel. Cette évolution a été arrachée après deux ans de lutte par Anina Ciuciu, avocate, présidente de l’Association pour la scolarisation des enfants tsiganes (Aset 93) et marraine du collectif.

Appliquer la loi

Une simple déclaration sur l’honneur aurait donc dû permettre à Francesca de sortir du bidonville où elle réside, pour prendre le chemin des écoliers. Pourtant, le maire communiste de Stains (93) a persisté à rejeter son inscription, malgré l’insistance depuis neuf mois de son père, ouvrier en bâtiment. Après s’être vu refuser la domiciliation administrative au CCAS de Stains, il a pu cette fois s’appuyer sur ce nouveau décret pour déposer un référé liberté.

Alors que le maire adjoint à la réussite éducative de Stains se défendait en arguant qu’il ignorait ce nouveau texte, le juge rappelle aux édiles que nul n’est censé ignorer la loi. Un jugement prometteur pour les enfants qui restent privé de leur droit. Le collectif #EcolePourTous prévient les élus récalcitrants, il accompagnera désormais toutes les familles victimes de telles infractions devant la justice : « Ce décret, on s’est battu pour l’obtenir, on se battra pour le faire respecter ! »


16 septembre 2020

■ ACTU - Calais • Casser la solidarité

« Il est interdit toute distribution gratuite de boissons et denrées alimentaires dans les rues listées ci-dessous ». Cet arrêté préfectoral du Pas-de-Calais a été remis le jeudi 10 septembre par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin à la maire de Calais, Natacha Bouchart. Un texte pensé pour éviter d’être retoqué en justice comme l’ont été les multiples tentatives d’arrêtés municipaux pour interdire ces distributions alimentaires aux exilés de Calais. Un appui fort pour la politique de la maire de Calais et « une nouvelle démonstration du harcèlement dont font l’objet les défenseurs des droits des migrants dans la région », s’insurge Cécile Coudriou, présidente d’Amnesty international France.

L’arrêté qui court jusqu’au 30 septembre délimite des rues du centre-ville interdites aux distributions. L’association Saalam est notamment visée. « Nous donnons tous les matins des petits déjeuners dans le centre-ville, nous faisons également le tour des différents campements, au total environ 1000 petits déjeuners chaque jour », détaille Claire Millot de Saalam. Vendredi matin, l’association a poursuivi son action. « Nous nous étions dit qu’ils n’oseraient pas intervenir aussi vite, le matin de la publication de l’arrêté… », explique-t-elle. Ils ont pourtant osé. Sept bénévoles de l’association ont été verbalisés pour ne pas avoir respecté l’arrêté. « Nous avons l’intention de contester ces PV mais pour l’instant c’est compliqué parce que les policiers n’ont donné aucun papier. Ils ont dit aux bénévoles qu’ils les recevraient chez eux ». Depuis, l’association s’est déplacée de quelques rues pour sortir de la zone interdite.

Verbalisation des bénévoles

L’association Utopia56 ne change rien à ses pratiques. « Nous n’allons pas nous retirer du terrain parce qu’il y a des besoins que l’Etat ne couvre pas donc quitte à se faire verbaliser, on continue », affirme Pierre Roques, coordinateur de l’association pour Calais. Son équipe ne distribue pas de repas mais va à la rencontre des nouveaux arrivants dans le centre-ville pour essayer de répondre à leurs besoins, donner des boissons chaudes et de l’eau. « Un de nos bénévoles a été verbalisé et les policiers ont pris les identités des autres en leur disant qu’ils allaient l’être », témoigne Pierre Roques. Même chose à l’Auberge des migrants qui compte deux verbalisations, là encore annoncées à l’oral sans papier délivré. Pourtant l’association distribue 200 à 300 repas par jour à la limite de la zone interdite, dans un endroit en principe « autorisé ». « Mais depuis le 11 septembre, la police nous visite tous les jours pour nous mettre la pression, comme nous l’a dit le numéro deux de la police calaisienne : « Vous comprenez l’esprit de l’arrêté, c’est qu’il n’y ait plus de distributions en centre-ville » », rapporte François Guennoc de l’Auberge des migrants.

JPEG - 57.9 ko
Deux fois par semaine, l’Auberge des migrants distribue 1200 sachets avec de quoi manger pendant une journée.

Zone interdite

La préfecture est claire : « la localisation des dispositifs humanitaires doit être et rester localisée à l’extérieur du centre-ville, dans des lieux suffisamment éloignés des secteurs habités et des grandes voies de circulation ». La Vie Claire, seul opérateur mandaté par l’Etat pour distribuer des repas, se trouve en effet sur deux points éloignés d’environ 40 minutes à pied du centre-ville. Elle distribue, selon les chiffres de l’Etat, 2000 repas par jour depuis le mois de septembre. Mais elle touche deux campements sur les sept que comptent actuellement Calais. « Beaucoup d’exilés vivent au centre-ville depuis les deux gros démantèlements du mois de juillet, explique Pierre Roques. Le premier a eu lieu le 10 juillet, lors de la visite de Gerald Darmanin. Environ mille personnes ont été expulsées d’une zone industrielle à la périphérie de Calais, justement proche des distributions de repas de la Vie active. Les personnes se sont alors retrouvées en errance dans le centre-ville où elles ont trouvé refuge sous les ponts, près des canaux… ».

Associations ciblées

Une partie s’est réinstallée dans les bois, un campement qui lui même a été démantelé le 30 juillet…. Pour Pierre Roques, cet arrêté s’inscrit dans une politique de criminalisation de l’action associative. Les 15 à 20 bénévoles de son association sont « constamment victimes de harcèlement policier et d’intimidation, leurs voitures font l’objet de contrôles parfois jusqu’au niveau du liquide lave-glace…. Il faut que nous soyons irréprochables car la moindre défaillance sera utilisée contre nous ». Des pratiques qui dépassent aujourd’hui la seule ville de Calais comme le révèle le rapport de l’Observatoire des libertés associatives qui doit sortir dans les prochains jours.


14 septembre 2020

■ ACTU - Mineurs isolés étrangers • Errance inédite dans Paris

Depuis fin 2016, une trentaine de mineurs isolés étrangers, en majorité marocains, vivent dans un square à la Goutte d’Or à Paris. Polytoxicomanes, parfois victimes de réseaux, rétifs à l’accompagnement par la Protection de l’enfance, ce public nouveau déroute. Pour les aider au mieux, le sociologue Olivier Peyroux préconise un partenariat entre travailleurs sociaux, soins, services d’enquête et justice.
.
Dans le square Alain Bashung, quartier de la Goutte d’Or à Paris, vivent une trentaine de mineurs isolés étrangers âgés de 9 à 17 ans et quelques très jeunes majeurs, en majorité des garçons. Les premiers arrivés fin 2016, venaient tous du Maroc. Aujourd’hui, la plupart sont partis dans d’autres villes, remplacés par d’autres auxquels se sont rajoutés des Algériens et quelques Tunisiens.
Installés dans un quartier inscrit dans le dispositif Politique de la ville, ces mineurs constituent un public nouveau : en errance, très mobile, difficile à accrocher par les travailleurs sociaux. Cumulant les problématiques (délinquance, violences, polytoxicomanies), il relève à la fois de la Protection de l’enfance, de la police et de la justice mais refuse bien souvent les solutions que proposent les travailleurs sociaux.

Trajectoires douloureuses

Les jeunes marocains ont fui des situations familiales compliquées. Les parents ont quitté la campagne pour travailler dix heures d’affilée dans une grande ville. Livrés à eux-mêmes – les grands-parents sont restés au village -, déscolarisés, consommateurs de haschich, ces jeunes sont mal considérés. D’autres, nés hors mariage ou mis à la rue par leur beau-père après le remariage de leur mère, sont rejetés. En migrant vers l’Europe - Espagne, Suède, France -, ils espèrent passer du statut de « looser » à celui de « winner ». Par besoin de reconnaissance, ils postent d’ailleurs chaque jour des selfies avec des vêtements siglés ou des liasses de billets dans la main.
Les jeunes algériens ont des profils plus variés : beaucoup migrent en France faute de perspectives professionnelles et personnelles dans leur pays. Si certains arrivent à s’en sortir en rejoignant des membres de leur famille, d’autres restent seuls – ceux que l’on retrouve dans le square de la Goutte d’Or ou dans d’autres villes – et sont parfois victimes de réseaux de compatriotes qui les forcent à commettre des actes de délinquance.
La situation par rapport aux habitants, aux commerçants et aux autres jeunes du quartier est difficile compte-tenu du comportement menaçant de ces mineurs et des délits qu’ils commettent. Des affrontements réguliers peuvent dégénérer en rixe d’autant plus facilement que les produits consommés quotidiennement les désinhibent. « Il y a eu un pic de tension en 2018, apaisé depuis mais la situation reste compliquée car source d’insécurité, observe Olivier Peyroux, sociologue à Trajectoires, une association chargée d’un rapport sur la question en 2018 par la ville (1). Ces mineurs relèvent de la protection de l’enfance mais les professionnels peinent à les accrocher en raison de leurs addictions et de la présence de réseaux qui les utilisent »

Partenariat indispensable

Fin 2017, la mairie / département de Paris a confié leur accompagnement aux équipes de prévention du Centre action sociale protestant (Casp) pour assurer une maraude quotidienne, les repas, l’accueil de nuit et inciter les enfants et les ados à aller vers les dispositifs de Protection de l’enfance.
Aujourd’hui, malgré une prise en charge plus importante, ces mineurs isolés étrangers – aujourd’hui appelés mineurs non accompagnés – sont toujours là.
Pour Trajectoires, « un travail commun entre les services de protection de l’enfance, le soin et les services d’enquête s’impose, le seul volet éducatif ou répressif ne suffit pas. Le jeune doit être protégé des réseaux et accompagné par des éducateurs. » Une option choisie par la Suède, confrontée à ces situations dès 2012. Des équipes de travailleurs sociaux et de policiers maraudent ensemble. Une solution efficace pour aider les jeunes à s’en sortir. Olivier Peyroux appelle aussi à une désectorisation de leur suivi éducatif. Aujourd’hui, ce suivi peut démarrer à Paris, durer trois mois avant de s’arrêter quand le jeune part vivre dans une autre ville. « Un maillage territorial pourrait éviter ces situations ». Autre solution adoptée par les travailleurs sociaux : aider les jeunes qui sont passés par un autre pays et ont accroché avec un éducateur, à le rejoindre pour entrer en foyer ou en famille d’accueil. Le retour dans les familles d’origine est beaucoup plus délicat, celles-ci n’ayant pas toujours envie que leur enfant revienne.
« Ces mineurs viennent interroger les pratiques du travail social : la protection de l’enfance doit s’adapter à eux. Il s’agit d’un phénomène relativement récent qui nécessite d’abattre les cloisons de la sectorisation et à penser des dispositifs pluri-acteurs  », conclut Olivier Peyroux.

(1) Disponible à cette adresse.
Olivier Peyroux vient de publier Les fantômes de l’Europe, les migrants face aux politiques migratoires (Éd. Non Lieu)

— -
À lire Une tentative d’expulsion ratée, un article de Myriam Léon paru dans Lien Social 1239 en 2018 :
lire l’article

— -

À écouter :
La Goutte d’Or face aux mineurs isolés, épisode 1 de la série Les villes transformées par l’exil : mes voisins migrants, France Culture, 2018.


10 septembre 2020

■ ACTU - Mille premiers jours • Au rapport

Une commission de dix-huit experts, présidée par Boris Cyrulnik et missionnée par Emmanuel Macron il y a un an, a rendu son rapport et ses propositions pour améliorer l’accompagnement des bébés et de leurs parents pendant les 1000 premiers jours.

Le rapport dresse un état des connaissances scientifiques sur cette période essentielle pour le bon développement de l’enfant, et un état de lieux sur les difficultés rencontrées par les parents. Il détaille ensuite le "parcours", qui commencerait dès le quatrième mois de grossesse et soutiendrait davantage les parents.

Fragilités spécifiques

Une partie du rapport est consacrée à "l’accompagnement de situations et fragilités spécifiques" : "troubles du neuro-développement, handicap, dépressions périnatales des parents, violences et grande précarité". Sur le repérage précoce des anomalies du développement, il est proposé notamment de "développer des équipes mobiles multidisciplinaires" qui interviendraient dans les crèches, et de faciliter l’accès à des bilans via des "plateformes de coordination et d’orientation". Il faudrait favoriser l’inclusion de ces enfants dans les crèches, par exemple en développant l’initiative du "bonus handicap" et "former les professionnels". La "maison des 1000 jours" pourrait proposer un accompagnement renforcé aux parents.

Repérage des violences

Sur le repérage des violences conjugales il propose de "questionner systématiquement pendant les entretiens" prénataux et périnataux, et de former les professionnels de santé à ce repérage. Le rapport avance également des pistes pour "mieux identifier et prendre en charge les dépressions périnatales et les troubles psychiques sévères des parents".

Enfin, La dernière partie du rapport est consacrée aux congés parentaux, avec l’allongement du congé paternité, et aux modes de gardes, les recommandations poussent à améliorer la qualité et réduire les inégalités d’accès.

Selon Adrien Taquet, secrétaire d’Etat en change de l’enfance et des familles, qui va examiner ces propositions, des annonces seront faites d’ici la fin du mois.


9 septembre 2020

🎥 FILM - À ma place

Le 2 avril 2016, Jeanne Dressen, réalisatrice du documentaire « A ma place », est à République, décidée à ne pas filmer le mouvement Nuit debout en cours. Le souvenir de l’énergie investie dans son documentaire sur le mouvement des Indignés en 2011 la retient de plonger à nouveau. Ce jour là, elle est juste venue pour voir ce qui se passait.

Mais une jeune femme de 25 ans prend la parole. « Elle m’a donné la chair de poule », explique Jeanne Dressen. Et puis c’était une femme alors qu’elle remarque qu’elles sont rares à prendre le micro. Son discours est « un cri de colère mêlé d’espoir, adressé à ceux qui, comme elle, sont assis là et n’en peuvent plus du fonctionnement de notre société ».

Alors, elle filme. Et fait connaissance avec Savannah, jeune femme prise dans son dilemme : militer avec enthousiasme, s’engager chaque soir place de la République où elle modère souvent les assemblées générales, dans les manifestations, jusqu’au bout de ses forces quitte à risquer son admission, tant désirée, à l’Ecole normale supérieure. Jeanne Dressen la suit « jour après jour, et petit à petit, j’ai fait un film ». Une histoire de femme percutée par l’histoire collective.
Son sujet déborde l’engagement à Nuit débout lorsqu’elle filme la jeune fille dans sa famille, auprès de ses parents ouvriers dans l’imprimerie. Le choc de le jeune femme face aux violences policières : « Je ne pensais pas que cela serait aussi douloureux, la révolte ». Sa joie d’être admise à l’école normale supérieure puis son « fort sentiment d’illégitimité et sa grande colère », une fois dans l’école. Adepte de Pierre Bourdieu, Savannah étudie brillamment la sociologie, elle éprouve pourtant de plein fouet le déterminisme social de son milieu … et de son genre.

sortie en salle ce 9 septembre.


8 septembre 2020

■ ACTU - Lutte contre l’exclusion • Parent pauvre du plan de relance

« Le gouvernement a une nouvelle fois fait l’impasse sur les plus pauvres, pourtant premières victimes de la crise », s’étonne dans un communiqué le collectif Alerte. Le plan de relance économique de 100 milliards d’euros sur deux ans, présenté le 3 septembre par le Premier ministre Jean Castex, déçoit le secteur associatif. « C’est une occasion manquée de lutter contre la pauvreté, regrette la fondation Abbé Pierre, seuls 800 millions sont dédiés aux personnes précaires », soit « moins de 1% ».

Humaniser

Parmi les annonces, 100 millions d’euros sont prévus pour la construction et la rénovation d’hébergements d’urgence, dont 10 millions pour « humaniser les centres d’hébergement ». Une autre enveloppe de 100 millions d’euros vise les associations d’aide aux personnes vulnérables, notamment sur le volet alimentaire. La hausse de 100 euros de l’allocation de rentrée scolaire était déjà connue.

Cibler les jeunes

Par ailleurs, le plan de relance mobilise 1,3 milliard d’euros en direction des jeunes éloignés de l’emploi : 400 millions d’euros pour la Garantie jeune et les dispositifs d’accompagnement ; 900 millions d’euros pour les contrats aidés et l’insertion par l’activité économique. Un investissement de 1,6 milliard d’euros dans la formation des jeunes vise notamment les secteurs du soin et du numérique.

Les associations auraient voulu des mesures plus fortes, telles que la revalorisation du RSA et son ouverture dès 18 ans, la revalorisation des APL, ou encore des relogements massifs dans le cadre du plan Logement d’abord.
Le gouvernement a promis d’autres mesures dans la loi de finances pour l’année prochaine.


7 septembre 2020

✖ TRIBUNE - Pourquoi je préfère être éducateur que policier !

Le ministère de l’intérieur ne sait plus où donner de la tête pour éteindre les incendies allumés aux quatre coins du pays par les bavures policières. Arrestations brutales provoquant la mort de la personne interpellée, discours racistes banalisés, violence récurrentes, arbitraire dans l’usage de l’autorité, mensonges et dissimulation dans les témoignages, provocations et humiliations régulières, instrumentalisation de la justice pour faire condamner les victimes de bavures, etc. N’en jetez plus, la coupe est pleine ! Le livre que vient de publier le journaliste Valentin Gendrot, qui s’est infiltré dans la police en s’y faisant recruter, est édifiant … mais risque malheureusement d’avoir peu d’effets, tant les témoignages s’accumulent, sans que rien ne change.

Pourquoi l’impunité règne ?

Cynisme, déni et contre-vérités sont les seules réponses d’un gouvernement à qui les syndicats policiers rappellent régulièrement que les forces l’ordre sont les derniers remparts entre le pouvoir et la rue en colère. Message reçu 5/5 ! On peut comprendre le calcul : mieux vaut défendre les exactions de certains policiers que d’affaiblir le dispositif de maintien de l’ordre. Personne n’a oublié l’épisode du 25 avrill 2019, le jour où 48 des 61 CRS d’une compagnie basée à Orléans s’étaient mis en arrêt maladie. Nos gouvernants moins que quiconque !

Du côté des syndicats de police, le réflexe corporatiste est tout aussi compréhensible. Le travail qui est demandé à ce corps de fonctionnaires est éprouvant : sous effectifs chroniques, locaux parfois délabrés, surcharge de travail (accumulation de 23 millions d’heures supplémentaires), pression psychologique pesant sur le taux de suicide (supérieur de 36% à celui de la moyenne des français) etc. Et puis, il y a cette situation paradoxale qui les amène à réprimer le mouvement social qui s’oppose aux politiques néolibérales dont ils ont été parmi les premières victimes (9 000 postes supprimés sous la présidence Sarkozy). Alors oui, on peut comprendre la volonté syndicale de protéger le corps professionnel qu’elle représente. Mais, si l’on doit attendre que les politiques se montrent eux-mêmes exemplaires dans les moyens d’action fournis, avant d’exiger que tous les policiers le soient, on est mal parti !

Mais, d’un côté comme de l’autre, le refus de combattre les violences illégitimes commises par une minorité est un pari contreproductif qui ne peut que se retourner contre les forces de l’ordre envers qui la méfiance, voire la haine, montent dans une partie de la population et plus particulièrement de la jeunesse.

Pourquoi l’ASE 44 a bien fait son travail ?

Après tout, n’est-ce pas là un registre traditionnel qu’une direction défende ses salariés et que des professionnels en fassent autant pour leurs pairs ? Un fait divers récent vient démontrer que ce n’est pas le cas pour l’Aide sociale à l’enfance de Loire Atlantique. Et on ne peut que s’en réjouir.

Pourtant, cette administration s’était couvert de honte, fin juillet 2015, en décidant de cesser toute prise en charge des mineurs isolés non accompagnés. Certes, le flux de leur arrivée dans le département était passé de 51, quatre ans plus tôt, à 265. Pour autant, la loi faisant obligation aux ASE de prendre en charge tout mineur bénéficiant d’une ordonnance judiciaire de placement provisoire, la décision de refuser de s’y soumettre revenait à se placer hors-la-loi. Et c’est ainsi que cette ASE s’afficha alors, refusant plusieurs fois d’affilées d’obtempérer aux injonctions du tribunal administratif qui avait été saisi en référé, pour la contraindre à accueillir deux jeunes maliens de 15 et 16 ans dormant dans un squat. Il avait fallu une condamnation à une astreinte quotidienne de 100 euros par mineur, pour que cette administration cède enfin. Bel exemple que cette institution dédiée à la protection de l’enfance qui fut alors obligée d’accomplir sa mission … sous la menace d’une amende ! La réaction récente de cette même administration, à la suite d’un fait divers traumatisant, a emprunté une direction totalement opposée, faisant de sa gestion de crise un cas d’école quasiment exemplaire.

L’ASE de Loire Atlantique avait confié aux Pupilles de l’enseignement public (PEP), association expérimentée dans l’animation, la mission d’organiser une « colonie apprenante » du 6 juillet au 21 août. Ces séjours d’une durée d’une semaine ouvert à chacun à vingt participants, étaient destinés en priorité aux enfants âgés de 3 à 17 ans pris en charge soit au titre d’un suivi en milieu ouvert, soit dans le cadre d’un placement. Le poste de directeur adjoint de l’un des deux centres concernés, celui de La Ducherais, fut confié à un éducateur spécialisé. Le 14 août, les PEP le licenciait pour faute grave, tout en déposant plainte contre lui : il était accusé d’attouchements sur trois enfants. La réaction de la direction de l’ASE fut immédiate : intervention sur les lieux en soutien à l’équipe, rapatriement des enfants présents, information transmise aux familles et aux enfants ayant séjourné depuis le début de l’été, écoute singulière assurée à l’intention des enfants ayant été en contact avec le professionnel suspecté, cellule d’écoute psychologique mise à disposition des professionnels du département souhaitant y avoir recours… Une volonté de transparence et de réactivité, une prise en compte du traumatise à tous les niveaux, une coordination de tous les acteurs concernés, la réaction fut à la hauteur de la situation et les réponses adaptées à sa gravité. Seul regret exprimé par un acteur proche du dossier : « les moyens mis en œuvre par la justice pour mener une telle enquête semblent dérisoires avec un simple enquêteur pour une affaire qui concerne potentiellement soixante-dix victimes, ce qui va conduire les enfants, les parents et les professionnels à attendre longtemps avant d’avoir une vérité judiciaire ». La « colo apprenante » n’est pas allée à son terme, les professionnels qui l’encadraient étant trop choqués pour pouvoir continuer sereinement. A la suite de l’enquête menée sur place par la gendarmerie, le mis en cause a été placé en garde-à-vue, déféré au parquet, mis en examen pour agression sexuelle sur mineurs de 15 ans et incarcéré. Il ne nous revient pas d’avoir à condamner cet éducateur spécialisé, ni de le maudire pour avoir sali notre profession. Ce n’est pas parce que ce dont il est accusé nous répugne qu’il n’aurait pas le droit de bénéficier de la présomption d’innocence (il nie les faits et parle d’une cabale contre lui). Laissons la justice suivre son cours. Mais, nous pouvons au moins être sûr d’une chose : si la violence subie par un enfant de la part d’un parent proche est l’une des pires situations qui puissent lui arriver, il y a sans doute encore plus grave : une agression par la personne qui est chargée de le protéger !

Pourquoi la confiance ne doit pas être rompue ?

Quelles leçons retirer de cet événement particulièrement nauséabond ?

Constatons tout d’abord, quand même, qu’aucun de ses collègues n’a fait de faux témoignage pour couvrir le mis en cause qui n’a pu déposer plainte pour « outrage à agent , qu’aucune hiérarchie n’a fait traîner l’enquête, qu’aucun ministre n’a déclaré qu’il n’y avait pas eu de violence et que le professionnel n’avait fait que son travail. Cela ne vous rappelle rien ? N’insistons pas !

Quel impact cet évènement aura-t-il ?

Certains parents d’enfant placé en profiteront sans doute au mieux pour affirmer ne plus avoir confiance dans les services sociaux, au pire pour les accuser d’être encore bien pire qu’eux !

Des associations se revendiquant comme les champions des droits de l’enfant vont peut-être, elles aussi, s’en prendre aux professionnels en prétendant, comme d’habitude, qu’ils auraient du savoir ce qu’il allait se passer et réussir à éviter de tels dégâts.

La justice et l’administration vont éventuellement enclencher des enquêtes pour rechercher des responsabilités connexes.

D’autres encore vont considérer qu’on en a fait trop ... ou pas assez.

Tout ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que nul n’est à l’abri de recruter un professionnel, sans se douter des pulsions malsaines qui le rongent. Faut-il pour autant faire peser sur chaque adulte en contact direct avec des enfants un soupçon systématique ? Faut-il dorénavant que chacun exerce une surveillance sur ses collègues (masculins de préférence) ? Faut-il à l’avenir proscrire toute présence isolée d’un adulte avec des enfants ? Tout cela apparaît tout à fait déraisonnable.

Que faut-il donc faire, alors ? Peut-être, commencer par éviter la psychose collective, en rappelant que pour insupportable que soit cet évènement, il ne peut être généralisable aux 65 000 éducateurs spécialisés en fonction dans notre pays.

Ensuite, mesurer que le risque zéro ne pourra jamais être atteint et que les mesures prises pour tenter d’y arriver peuvent parfois être encore pire.

Enfin, si les violences faites aux enfants doivent être combattues sous toutes leurs formes, sans aucunes hésitations, il en existe qui sont elles aussi destructrices, sans que cela n’émeuve grand monde : mineurs étrangers isolés laissés à l’abandon, manque de places de scolarisation pour certains enfants porteurs de handicap, délais d’attente à rallonge pour les mesures de soutien éducatif au risque de voir leur situation s’aggraver, parents avec enfants laissés à la rue par manque de solutions d’hébergement au 115 etc.

Dans tous les cas, à défaut de remplir la mission impossible de tout prévoir et tout prévenir à l’avance, être en capacité de réagir avec célérité et pertinence. Ce que l’ASE de Loire Atlantique et ses partenaires ont su mettre en œuvre dans cette affaire particulièrement glauque.

Au final, dans cette situation, les principales victimes restent ces enfants qui ont été confrontés une fois de plus à la violence adulte. On peut compter sur la bienveillance, l’empathie et la congruence des professionnels qui les entourent pour accompagner au mieux le nouveau traumatisme qu’ils viennent de subir.

Jacques Trémintin


1er septembre 2020

■ ACTU - Usage de drogue • À l’amende

Elle venait tout juste d’être expérimentée depuis juin dernier à Rennes, Reims, Créteil, Lille et Marseille. L’amende forfaitaire pour usage de stupéfiants vient d’être généralisée depuis ce 1er septembre à l’ensemble du territoire. Une accélération qui a pris de court les associations qui oeuvrent dans ce champ même si cette mesure était inscrite dans la loi depuis 2018.

Cette décision, portée par le premier ministre, sanctionne l’usage d’une amende forfaitaire de 200 euros qui peut être minorée à 150 euros et majorée à 450 euros en fonction des délais de paiement. « Nouvel avatar d’une posture de guerre à la drogue dont l’échec est depuis longtemps consommé », cingle une coalition d’associations (dont la Fédération addiction, Médecins du Monde, ASUD, Aides…) qui rappelle que le nombre d’amendes prononcées entre 2007 et 2012 pour usage de stupéfiants a été multiplié par deux, « sans avoir le moindre effet sur le niveau de consommation en France ni sur l’ampleur de la circulation des produits ».

Echec annoncé

Ces associations avaient publié dès 2018 un livre blanc prévoyant déjà « l’échec » de cette mesure et une dégradation de l’accès à la santé, à la réduction des risques et à la prévention : « placer les forces de l’ordre en première ligne est un contre-sens sanitaire », écrivaient-elles. Cette mesure a déjà été expérimentée à l’étranger et elle ne fait pas baisser les consommations, pas baisser les reventes, par contre, elle a des effets délétères sur l’accès aux soins, elle pose des questions d’inégalités entre les territoires et vis à vis des publics », explique Laurène Collard de la Fédération addiction. Elle sera en effet un outil supplémentaire de pression policière dans les quartiers de trafics et elle touchera essentiellement l’usage de rue donc les consommateurs les plus précaires.

Arsenal répressif

Cette amende vient rejoindre l’arsenal déjà existant de la pénalisation. Elle ne se substitue pas aux autres peines, l’usage pourra toujours être puni d’un an d’emprisonnement comme le prévoit la loi. Le nombre d’interpellations pour infraction à la législation sur les stupéfiants a explosé ces dernières années, passant de 81000 en 1995 à 198 000 en 2018, selon l’Observatoire français des drogues et toxicomanies. Malgré une politique parmi les plus répressives d’Europe, la France reste, selon les données de l’observatoire européen des drogues et des toxicomanies, le pays européen au plus fort taux de consommation de cannabis.


1er septembre 2020

• TERRAIN - Journal de bord - LA DÉNONCIATION : ACTE DE COURAGE OU DE MALVEILLANCE ?

Par Laure Dourgnon, juriste spécialisée en droit de la Dignité et en droit de l’action sociale et médicale.

Alors que certains hésitent à dénoncer des actes inacceptables, la dénonciation sert trop souvent à détruire son prochain. Elle évoque les heures noires de Vichy, alors que des millions d’hommes et de femmes ont été tués, déportés ou torturés sur dénonciation d’appartenances vraies ou supposées à la religion juive, à la Résistance, à des origines ethniques, à leurs idées ou leurs attirances sexuelles, ou sur leurs handicaps. Parallèlement, ces actes criminels sont sortis du silence grâce au courage de ceux qui les ont dénoncés.

Après-guerre, les autorités politiques ont voulu éviter le débat sur la dénonciation, au risque de recommencer un nouveau conflit. Mais plus de soixante-dix ans plus tard, cette question reste sensible et très floue dans l’âme des Français. En témoignent les dénonciations massives pendant le confinement. Le terme dénonciation désigne toute transmission d’informations nominatives à une autorité compétente pour prendre une sanction contre la personne désignée. Cette définition peut être étendue aux divulgations via les réseaux sociaux, mais je n’en parlerai pas ici.

A retrouver dans le numéro 1278 de Lien Social

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en lien avec la crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
(Plus de précisions)


31 août 2020

★ INITIATIVE - Conférence ANAS/FAS # 5 : Le travail de rue au défi du confinement

Afin d’outiller les intervenants sociaux dans leurs pratiques professionnelles en cette période de réaménagements nombreux, la Fédération des acteurs de la solidarité et l’ANAS s’associent pour élaborer des mini conférences de témoignages en ligne sur des sujets clés et pour lesquels intervenant sociaux de tous métiers ont dû s’adapter, innover et faire évoluer leurs pratiques.

L’idée générale est de se poser ensemble la question de ce que nous retenons de cette période de confinement en matière d’intervention sociale. Cette cinquième session s’est déroulée sur le sujet du Travail de rue.

Les intervenants ayant participé directement aux échanges :
David, Responsable du service urgence sociale, Samu Social - Médiation de rue, Montpellier
Sabine, Accueil de jour - Equipe mobile, Marseille
Leila, Intervenante sociale au sein d’une équipe mobile, Grand-Est