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30 octobre 2020

✖ TRIBUNE - Réagir face au terrorisme

L’effroi nous a saisis à l’annonce de la barbarie commise contre Samuel PATY décapité en raison d’un cours où il a exprimé que le droit au blasphème existait dans notre République. Il nous a de nouveau étreint, en apprenant que trois croyants avaient été égorgés dans une église de Nice. Droit de croire ou de ne pas croire constitue les deux faces d’une même médaille : celle de la liberté d’expression. A chaque fois, le jeune coupable de ces crimes ne semble pas, comme bien souvent, réduit à un crétin psychologiquement fragile mais plus à un endoctriné sûr de sa foi, aveuglé par des conceptions absolutistes mettant bien en avant son incapacité à accepter la critique du Prophète et son expression caricaturale.
Après une émotion légitime, le gouvernement se doit de réagir et déjà, une chasse aux sorcières s’installe. La laïcité française s’est nourrie tout au long de son histoire de sa confrontation à un adversaire religieux inévitablement considéré comme intrinsèquement rétif à la modernité. Autrefois, c’était le cléricalisme. Aujourd’hui, la défense de la laïcité viendrait mettre en cause l’Islam au nom de la monstruosité de la violence islamiste. Sans y prendre garde, nous pourrions vite courir le risque d’une stigmatisation fondée sur un rejet d’une religion, l’Islam, renvoyant à l’instrumentalisation du religieux à des fins politiques.
Dans ce nouveau combat, il ne s’agira pas de convoquer le principe de la laïcité sans dénoncer les discriminations ou la ghettoïsation. Oui, la question de la relégation sociale, de la stigmatisation est tout aussi importante que celle de la lutte contre les mosquées salafistes. En évitant le débat sur la question sociale, le gouvernement ne règlera pas la question des moyens nécessaires pour une politique d’enseignement digne de ce nom, pour une formation à la laïcité propre à la complexité démographique et sociétale, pour permettre un vivre ensemble qui n’est pas uniquement l’expression de prescriptions et d’interdits. Reconnaître les causes psycho-sociales qui conduisent au terrorisme n’est jamais une excuse mais c’est aussi une façon d’humaniser l’autre.
Nous ne sommes pas associables à toutes ces associations qui parlent de racisme d’État, qui veulent essentialiser la lutte contre l’Islamophobie, qui amalgament la sécularisation des religions et courants religieux judéo-chrétiens avec l’Islamisme radical et qui refusent la fermeture des mosquées salafistes et des écoles coraniques ou qui trouvent des excuses sociales ou psychologiques aux terroristes. L’idéologie de l’islamisme radical et obscurantiste veut détruire nos valeurs de liberté d’expression, de genre, de pensée. Il nous faut réfléchir sur la manière dont le travail social peut prendre sa part dans ce combat. La relégation dans les quartiers est aussi le fruit de compromis voire parfois de compromissions entretenues par des alliances entre certains politiques, de soi-disant leaders, des grands frères, des caïds et des religieux, conduisant à des violences exercées d’abord sur la population des quartiers au mépris des libertés individuelles et de la laïcité. Sans une analyse excluant toute complaisance sur cette manière d’avoir entretenu cette relégation et cette stigmatisation on n’arrivera pas à donner une autre image du travail social. La population vulnérable se sentant esseulés et en totale survie a parfois fermé les yeux sur des trafics pour avoir la paix. Il est nécessaire de davantage irriguer le travail social avec une approche socio-politique permettant d’analyser les enjeux globaux et individuels. Il nous faut mener des actions collectives en partenariat avec les associations locales d’éducation populaire. Le chantier est immense pour rénover des pratiques permettant la prise de parole citoyenne et l’émergence du collectif.

Jean-Luc BOERO, éducateur spécialisé


30 octobre 2020

■ ACTU - Jean-Louis Bianco et Pascal Lamy à la Une

En 1980, paraissait le rapport de Jean-Louis Bianco et Pascal Lamy sur l’Aide Sociale à l’Enfance qui eut un énorme impact sur l’action sociale et éducative de terrain.
Sans toujours le savoir, les acteurs actuels en sont tributaires : l’esprit qui règne dans le secteur sur la façon de protéger les enfants et de collaborer avec les familles découle directement des orientations nouvelles que ce rapport avait impulsées.
Ses auteurs ont accepté d’évoquer le contexte de ce rapport, leur méthode et leurs motivations sur le blog d’Yves Faucoup.
Jean-Louis Bianco est devenu par la suite secrétaire général de la Présidence de la République, ministre, président du Conseil Général des Alpes de Haute-Provence et aujourd’hui président de l’Observatoire de la laïcité.
Pascal Lamy fut commissaire européen au commerce international puis directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce.

À retrouver sur le blog Médiapart d’Yves Faucoup «  Social en question »


30 octobre 2020

Enrichir les plus riches, appauvrir les plus pauvres

Notre gouvernement est très généreux, quand il s’agit de distribuer des milliards aux entreprises, mais très parcimonieux pour ce qui est de l’aide aux plus démunis.
Le fondement de sa politique s’appuie sur deux mythes.

Le premier nous vient des USA : « Trickle down theory » ou en français théorie du ruissellement. Augmenter les revenus des plus riches permettrait qu’ils investissent dans l’économie et donc qu’ils créent des emplois. Croire que les couches sociales les plus aisées vont être pris d’un élan patriotique en privilégiant l’investissement dans des entreprises françaises relève soit d’une incroyable naïveté, soit d’une rebutante hypocrisie. Car, l’argent n’a pas de patrie. Ceux qui en possèdent feront, comme ils l’ont toujours fait : rechercher les placements les plus rémunérateurs où qu’ils soient dans le monde. Ce que montre d’ailleurs le bilan réalisé le 8 octobre 2020, par l’organisme gouvernemental France Stratégie sur les effets de la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune. Il lui a été impossible de mettre en évidence le moindre effet significatif sur l’investissement et sur ce qui a été fait avec les sommes données.
Un second mythe laisse croire que les pauvres profiteraient des aides sociales pour s’installer dans l’oisiveté et la paresse. Gagner 565 euros par mois suffirait donc à rester au chômage, en profitant grassement de cette manne, plutôt comme dit Emmanuel Macron que de traverser la rue pour trouver du travail ? Ce préjugé ne se confirme pas sur le terrain. De 1974 à 1979, le Canada a expérimenté un revenu de base inconditionnel et annuel accordé aux familles les plus pauvres. Evelyn Forget, une chercheuse ayant étudié les effets sur le rapport au travail a mis en évidence que « peu de gens ont cessé de travailler, et même parmi ceux qui avaient un emploi à temps plein, très peu ont réduit leur temps de travail. En fait, un revenu garanti bien conçu incite les gens à travailler car il complète les revenus des travailleurs pauvres et est beaucoup plus efficace que tous autres types d’aide sociale. »
ATD-Quart Monde a de son côté répondu avec précision aux erreurs induites par ce second mythe : https://blogs.mediapart.fr/atd-quart-monde/blog/201020/quand-un-chef-economiste-se-trompe-lourdement-sur-le-rsa
Notre gouvernement ne serait-il pas plus avisé de prendre comme conseillers des personnes qui éprouvent la vraie vie ?


29 octobre 2020

► FORUM - Le billet de La Plume Noire : La définition

Arrivé à la station de métro, François Durand, éducateur spécialisé de son état, est obligé de quitter Lucien de Rubempré qui se perd dans les méandres de la vie parisienne. Il lève les yeux de son livre, le referme et le dépose au fond de son sac. Il retrouvera le personnage de Balzac après sa journée de travail ou, s’il ne se sent pas obligé de faire société avec ses collègues, à la pause méridienne. Il est vrai qu’il ne va pas trop vers les autres. Vingt ans de travail social lui ont appris à ne pas trop anticiper les relations et ce d’autant plus qu’il ne trouve pas toujours intéressant de parler avec un travailleur social. Pour un métier qui prône la parole, François Durand demeure toujours surpris, voire plutôt exaspéré et échaudé, qu’elle soit tant redoutée à l’inverse de sa cousine la parlotte qui, elle, a encore de beaux jours devant elle aussi bien dans les couloirs qu’autour des tables de réunions. L’importance, le poids et la fragilité font de la parole une matière à la fois précieuse et explosive et, comme cela ne fait qu’une semaine qu’il est dans cette boîte et ce, après sept mois de chômage et un procès aux Prud’Hommes en cours, il préfère pour l’instant s’isoler pour rejoindre la vie des personnages des romans qu’il trimballe et qu’il traîne partout avec lui. Sauf à avoir développé une relation relativement intime, il n’est pas toujours aisé, avec un collègue de travail de parler d’autre chose que du travail. Mais, parler travail avec un autre travailleur social, et tous, même s’ils et elles peuvent s’en défendre, le savent bien, c’est prendre le risque de s’exposer. Parler de l’autre, de celui que l’on accompagne, c’est parler du regard que l’on porte sur lui, de la manière dont on intervient, c’est mettre à jour sa façon de travailler et la perception que l’on se fait de notre rôle, se dévoiler, se désaper. Lorsque l’on accepte de jouer ce jeu, délivré de la peur de se mettre quelque peu à nu il devient possible de dégager du sens de tous les ratés, les échecs et autres bévues. Dans de tels moments, extrêmement rares, le métier prend toute sa dimension et offre toute sa richesse. Enfin moi, La Plume Noire, j’écris ça mais je n’en sais trop rien en fait. Je ne fais qu’interpréter les propos que François peut me tenir lorsque nous discutons tous les deux du sort du monde et qu’il se met à évoquer ce qu’il appelle l’effondrement de son métier qui n’est, si l’on se donne la peine de regarder, que le miroir d’un certain effondrement de la société et, dans ces moments-là, il va même jusqu’à dire, de l’humanité. « Tu sais la Plume, les éducateurs et trices, sont plutôt frileux et frileuses. Se déshabiller, ce n’est pas trop leur truc. Ils et elles auraient plutôt tendance à se blinder et dérouler le tapis rouge aux mécanismes de défense. Et oui, la Plume, ça t’en bouche peut-être un coin, mais les mécanismes de défense ce n’est pas seulement pour les usagers— ». Bon, je dois vous avouer que je ne comprends pas toujours tout ce qu’il me dit, mais force est de reconnaître qu’il a su m’éclairer sur la relation éducative, allant même jusqu’à m’en proposer une définition, ce qui, selon lui, ne va pas de soi dans la profession. Le profane que je suis s’en est toujours étonné, puisqu’il m’apparaissait comme une évidence que définir la relation éducative pour un éducateur et une éducatrice était la moindre des choses. Cela dit, sans ma rencontre avec François Durand, je ne me serais jamais posé une telle question et, j’ai bien peur de ne pas être un cas isolé. Allez savoir, comme le dit François, peut-être faut-il y voir là une des raisons de l’effondrement de notre société et - mais non François ne peut pas avoir à ce point raison – de l’humanité.


28 octobre 2020

■ ACTU - Expulsions • En hausse avant la trêve

« Hier soir, un bébé d’un an et trois mois a passé la nuit dehors, dans un parc, ses parents essayant désespérément de joindre le 115. Le bidonville où ils vivaient à Saint-Denis avait été expulsé le matin même », tonne le collectif national droit de l’homme Romeurope le 23 octobre. La veille, un bidonville d’environ 400 personnes venait d’être démantelé à Saint-Denis ; seules quelques familles étaient orientées vers le 115.

La crise sanitaire n’empêche pas les expulsions. A quelques jours de la trêve hivernale fixée le 1er novembre, plusieurs associations alertent. Malgré la prolongation de la trêve jusqu’en juillet pour cause de crise sanitaire, malgré les instructions ministérielles demandant aux préfets de ne pas expulser les personnes sans solution de relogement, elles se sont poursuivies. L’approche du 1er novembre les a même accélérées.

à la rue

Dans une lettre ouverte aux préfets de Pays de Loire, le collectif Alerte dénoncent le 27 octobre les expulsions de plusieurs lieux de vie informels, notamment un bidonville de personnes roumaines à Saint Barthelemy d’Anjou, deux squats à Angers. A Rezé et à Nantes, l’expulsion de deux autres squats a été réalisé « sans qu’aucune coordination des acteurs n’ait eu lieu pour mener une évaluation sociale préalable et orienter vers les dispositifs d’hébergement existants », affirme le collectif. Les personnes se sont retrouvées à la rue. Alors que la crise sanitaire menace les plus fragiles, « ces opérations vont à l’encontre des engagements et textes adoptés par les pouvoirs publics pour protéger la population et les personnes les plus vulnérables », tempête le collectif.

Bombe à retardement

La fondation Abbé Pierre déplore « un manque flagrant de solutions à long terme ». Il pronostique une explosion des mesures d’expulsion dans les mois à venir face aux impayés de loyers dus à l’augmentation de la pauvreté. Face à cette « bombe à retardement », il appelle les pouvoirs publics à la création d’un fonds d’urgence au paiement des loyers et des charges, de minimum 200 millions d’euros et la mise en place d’un plan d’urgence pour prévenir les expulsions de 100 millions d’euros. Dans sa lettre ouverte, le collectif Alerte Pays de Loire demande l’arrêt des opérations d’expulsion et des solutions d’hébergement pour toute les personnes à la rue ou vivant dans des lieux informels.


28 octobre 2020

► FORUM - Comment imaginez-vous le travail social en 2050 ?

Le travail social n’a cessé d’évoluer. Se pencher sur ses archives de la première moitié du XXème a de quoi parfois faire dresser les cheveux sur la tête ! Comment nos héritiers dans 50 ans nous jugeront-ils ? En attendant leurs réactions, procédons à un petit exercice prospectif.

Par Didier Dubasque, assistant social Assistant social, membre du Haut Conseil du Travail Social
Trente années nous séparent de cette date que je ne connaitrai sans doute pas. Comme pour les trente ans passés, il y aura des mouvements profonds ainsi que des « invariants ». Que fera un travailleur social probablement demain ?
2020 nous avait alerté sur l’urgence climatique, la montée du populisme et la digitalisation de la société. Ces risques n’en sont plus en 2050 : ils se sont concrétisés. Les « déplacés climatiques » ont créé un certain chaos. Les Etats sont devenus autoritaires. Ils freinent, à tout prix, cette immigration qui nourrit toutes les peurs. Certains travailleurs sociaux sont d’ailleurs affectés à cette tâche. Déjà, certains désobéissent en cachette. Comme leurs ainés, ils ne peuvent se résigner à une logique qui trie et catégorise la population. Leur résistance est d’autant plus remarquable que leurs faits et gestes sont désormais inscrits dans des logiciels de données qui modélisent leurs réponses. En effet, pourquoi ne pas confier ces évaluations à des algorithmes sophistiqués qui évaluent les besoins ? Ils existaient depuis les années 2020 et sont désormais incontournables. Ils apportent des réponses fiables à 95 %.
Mais il y a ces 5% qui demeurent. C’est un sacré problème : l’humain reste encore imprévisible dans ses choix et ses comportements. Certes, ils ne sont plus nombreux dans ce cas mais ceux-là prennent un malin plaisir à contredire les prévisions. Celui qui aurait dû tomber malade se porte à merveille. Cet autre dont l’espérance de vie était scientifiquement établie périt, défiant les statistiques. Notre population a beaucoup vieilli et la crise de la natalité a creusé la différence. Notre système de protection sociale ne tient plus. Il y a trop de vieux, au regard de ceux qui travaillent. Le sujet était tabou en 2020, mais il s’est révélé central quelques années plus tard. Or ces « vieux », surtout les plus fortunés, ne veulent en aucun cas être assistés par des robots. Il leur faut des intervenants sociaux capables non seulement de s’occuper de leur quotidien, mais aussi les stimuler intellectuellement. Il faut un bon niveau pour cela. C’est pourquoi on a gardé quelques travailleurs sociaux pour intervenir sur les situations individuelles. C’est un luxe direz-vous. Oui bien sûr, mais l’argent règne en maître. Tout a un prix et rien n’est désormais « gratuit ». Le service public est devenu le service au public. Bien évidemment, il est payant. Mais le besoin de se confier existe encore. Le métier d’écoutant est d’ailleurs bien payé car il doit garantir impérativement que rien ne sera divulgué, ce qui est depuis longtemps impossible, autrement. Certes, il y a désormais les robots d’écoute, de veille et d’assistance qui visent à prévenir et protéger. Mais ceux-là sont utilisés pour les personnes n’ayant pas les moyens d’une présence humaine. Ils sont d’ailleurs gérés par des équipes pluridisciplinaires de travailleurs sociaux chargées de veiller au respect de certains droits et devoirs.
Finalement, rien n’a vraiment changé depuis ces 30 années. Les techniciens technicisent, les dirigeants décident et quelques autres, dont les travailleurs sociaux qui sont encore là, tentent de rappeler que l’humain et la relation restent des valeurs cardinales. Certains, pauvres fous, brandissent même un antique code de déontologie et d’éthique de leurs anciennes professions pour rappeler que l’on ne peut réduire celui qui est aidé et protégé à un objet que l’on déplace à sa guise. Et s’ils avaient raison ?


Cf « Imaginer l’avenir du travail : Quatre types d’organisation du travail à l’horizon 2030 » Salima Benhamo, mai 2017


27 octobre 2020

✖ TRIBUNE - Écrasons l’infâme


Dix jours après l’assassinat de Samuel Paty, la colère ne s’apaise pas. Au-delà de la peine, de l’effroi et du ressentiment qui animent bien d’entre nous, ce qui se joue c’est la détermination à surtout ne pas baisser la tête et à résister au fanatisme qui est passé à l’acte. Pour autant, même si les travailleurs sociaux font partie des cibles potentielles désignées par Daesh, nous devons prendre garde de ne tomber ni dans l’amalgame, ni dans l’instrumentalisation, ni dans la stigmatisation.

Non à l’amalgame. À entendre le discours ambiant, il faudrait choisir son camp : celui de la République se défendant contre un islamisme bien décidé à la détruire ou celui de minorités dominées victimes de l’islamophobie.
Rappeler combien les conditions de vie actuelle des populations issues de l’empire colonial français constitue un terreau fertile pour le terrorisme serait faire le jeu des islamistes.
Rappeler que le culte musulman peut être perverti par des dérives extrémistes criminelles serait faire le jeu de l’idéologie post-coloniale, en montrant du doigt une communauté opprimée.
Cela n’est pas sans rappeler la guerre froide au cours de laquelle les défenseurs de la liberté avec comme chef de file les USA s’opposaient aux défenseurs du prolétariat ayant à leur tête l’URSS. Dénoncer à la fois les crimes de l’impérialisme américain et à la fois la tyrannie sanguinaire soviétique revenait à se mettre à dos les deux camps, chacun vous accusant d’être complice de son adversaire.
Osons l’affirmer avec force : si nous ne pouvons qu’exécrer toute radicalisation en général et ses formes terroristes en particulier, il nous faut aussi refuser de nous focaliser sur les seules conséquences et rappeler à notre société certaines des causes des grenades qui lui explosent aujourd’hui à la figure !

Non à l’instrumentalisation. La pression est déjà forte sur les éducateurs de rue, sommés de collaborer à la détection et au signalement de tout ce qui pourrait s’identifier à une forme d’intégrisme. Après les derniers attentats, l’injonction risque encore de s’accentuer. Quelle part les professionnels du social doivent-ils prendre dans la dénonciation des dérives dont ils sont témoins ? Leur crédibilité et leur légitimité sont en jeu. Évaluer les tenants et aboutissants de la radicalisation nécessite d’entrer dans une complexité qu’on ne peut réduire au rôle d’auxiliaire des services de renseignements policiers. Le travail d’accompagnement, de soutien et d’aide réalisé chaque jour par les professionnels du social est infiniment plus utile à la lutte contre le fanatisme, que le rôle d’informateurs de police qu’on pourrait vouloir leur faire endosser. Après l’attaque brutale des services de prévention spécialisée qui intervenaient au cœur des quartiers-ghettos (affaiblis par mesure d’économie), il ne manquerait plus qu’on diabolise notre fonction.
Osons l’affirmer avec force : si nous devons continuer à aller à la rencontre des populations les plus précarisées, ce n’est pour jouer les balances.

Non à la stigmatisation. Les relents de xénophobie se mêlent aux légitimes réactions contre le terrorisme, accusant la religion islamique d’être intrinsèquement propice aux passages à l’acte radicaux. Cette essentialisation nous est étrangère. Notre formation et notre expérience professionnelle nous invitent à aborder chaque situation d’une manière singulière, sans jugement de valeur. Même si cet idéal n’est pas toujours atteint, c’est le fondement de notre déontologie. Savoir cerner les risques potentiels liés à la radicalisation requière une formation que nous n’avons pas reçue. Et ce n’est pas interventions de la préfecture venant nous décrire les indicateurs de signaux faibles et forts qui vont vraiment nous aider. Nous attendons plutôt des réponses à bien d’autres questions. Que faire quand la frustration, l’humiliation et le racisme vécus par certains jeunes les font basculer vers une idéologie qui leur fait miroiter reconnaissance et estime de soi ? Quelle perspective apporter quand la discrimination à l’emploi, au logement ou à la formation les empêchent de sortir de leur ghetto ? Comment réussir à les détourner de l’intégrisme, quand la République ne se montre pas capable de garantir les conditions de l’intégration qu’elle leur promet ? Le journaliste Vincent Gendrot infiltré dans un commissariat du XIXème arrondissement décrit les objectifs des patrouilles de police auxquelles il a participé : « la chasse aux bâtards » qui visent en priorité des noirs, des arabes ou des migrants tutoyés, insultés et frappés. Au prétexte de lutte contre le terrorisme, cela va-t-il encore s’aggraver ?
Osons l’affirmer avec force : la société qui se prépare aujourd’hui à se contenter de renforcer les moyens de répression nous inquiète.

Face aux guerres de religions du XVIIème siècle, Voltaire mena un combat que l’on peut résumer à sa formules choc : « écrasons l’infâme ». Il en appela alors à se battre contre toutes formes de superstition, de fanatisme et d’intolérance d’où qu’elles viennent. Notre action de travailleurs sociaux s’inscrit dans ce programme tout azimut de dénonciation des injustices, persécutions et discriminations, aucune iniquité ne pouvant en justifier une autre, en retour.

Jacques Trémintin


27 octobre 2020

■ ACTU - Département du Nord • Les allocataires du RSA dans le viseur

« Travailleurs sociaux, ne les laissons pas faire de nous des contrôleurs de gestion ou des flics ! » L’alerte, adressée aux travailleurs sociaux accompagnant des personnes allocataires du revenu de solidarité active (RSA) dans le département du Nord, émane du syndicat Sud. En cause, un mail reçu par les agents des unités territoriales de prévention et d’action sociale (UTPAS) les invitant, dans un délai très court, à « faire remonter le nom des personnes » ne respectant pas leur CER.

Le CER ? Le Contrat d’engagement réciproque. C’est ce document, signé par les allocataires du RSA, qui les lie au Conseil départemental et à Pôle Emploi. Il s’agit, pour « mériter » son allocation, de faire preuve de sa volonté de retour à l’emploi. Absences aux rendez-vous ou absences de candidatures peuvent ainsi valoir aux allocataires une suspension des aides.

Chasse aux pauvres

Début octobre, face à l’augmentation des nouvelles demandes de RSA liée à la crise sanitaire, le Conseil départemental du Nord a procédé à un sévère tour de vis. Objectif, contrôler massivement pour pouvoir réduire le nombre d’allocataires. « D’habitude, on accompagne entre 100 et 110 personnes chacun, ce qui est déjà énorme, témoigne une travailleuse sociale. Mais depuis trois semaines, on a été sollicité par un nouveau public allocataire, inconnu des services sociaux et faisant la demande d’un accompagnement au risque d’une sanction. »

Des personnes qui n’avaient pas été accompagnées depuis des années se voient tenues de répondre en urgence à des rendez-vous. D’autres entrent dans le collimateur du Département alors que, selon cette assistante sociale, elles ont pu avoir des difficultés à joindre les services. « Elles n’ont pas respecté leurs engagements, mais c’est un peu de notre faute : nous avons été disponibles uniquement par téléphone pendant le confinement, et les rendez-vous n’ont pu reprendre que de manière très restrictive à partir du mois d’août. »

Si les contrôles des allocataires sont réguliers, l’ampleur de cette nouvelle vague et l’implication des travailleurs sociaux choque une partie des équipes. En pleine crise sanitaire et économique, cette « chasse aux pauvres » interpelle. « Nous sommes déjà dans une crise importante, se désole l’assistante sociale. Les gens sont très précaires, vivent dans des logements minuscules pas du tout adaptés à leur situation familiale. Et on vient encore leur taper dessus en nous demandant de les balancer…ça me met vraiment en colère. »


23 octobre 2020

🎥 Documentaire - Le bon grain et l’ivraie

Les enfants jouent. Dans la cour d’un centre d’hébergement d’urgence d’Annecy, ils dansent, courent, se racontent des histoires… Dans le Bon grain et l’ivraie, un documentaire dont Lien Social est partenaire, Manuela Frésil filme l’hébergement d’urgence à hauteur d’enfant. Une hauteur toute particulière qui permet au spectateur de ressentir la violence du système. « La préfecture a dit de faire sortir ceux qui sont restés plus au centre et de faire entrer les nouveaux, explique un petit garçon qui ajoute : Je n’ai pas trouvé cela correct ».

Gros sacs, valises, poussettes chargées, les familles tirent leurs affaires de lieux d’hébergement en accueils de jour jusqu’à la rue où elles finissent par se retrouver. Un cercle vicieux qui semble sans fin. « Maman, où est-ce qu’on va dormir ? ». « Dans une voiture. » Malgré les nuits sans sommeil, la pluie, les bâches pour tenter un abri, les rires d’enfants et les jeux perdurent. Les apprentissages aussi sur des cahiers précieusement protégés par leurs cartables qu’ils portent sur le dos. Des forces de vie malgré l’abime de la rue.

Manuela Frésil s’implique dans son documentaire, sa caméra est prise à partie par les enfants (plus rarement leurs parents), sa voix répond aux questions qui fusent, elle-même s’interroge en voix off sur ce qu’il se passe. « Je pense que l’époque du cinéma d’observation est terminée, explique-t-elle. À partir du moment où l’on regarde les gens avec une caméra, on interagit automatiquement avec eux ». Elle ne veut pas faire semblant de ne pas être là, assure avoir été bouleversée par ce que vivaient ces enfants. Elle espère que son cinéma pourra constituer une « base de réflexion pour penser le politique ».

Le Bon grain et l’ivraie, de Manuela Frésil, 94’, sortie en salles le 28 octobre.


23 octobre 2020

■ ACTU - Pauvreté des jeunes • le gouvernement au rattrapage

Après plusieurs couacs, le 18 octobre, le Premier ministre a annoncé que 400 000 jeunes âgés de 18 à 25 ans, bénéficiaires de l’APL et étudiants boursiers toucheront une prime de 150 euros comme les adultes en situation de précarité.

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Le 18 octobre, le Premier ministre a finalement annoncé que 400 000 jeunes bénéficiaires de l’APL et étudiants boursiers toucheront une prime exceptionnelle de 150 euros d’ici la fin de l’année. ©Armelle Razongles Habitat Jeunes Espérance

On a failli s’y perdre. Le 14 octobre, Emmanuel Macron annonce la mise en place, durant la période du couvre-feu, d’une aide exceptionnelle de 150 euros (plus 100 euros par enfant) aux bénéficiaires du RSA et de l’APL, ce « qui touche très largement tous les 18 – 25 ans », précise-t-il.

Dès le lendemain, son Premier Ministre, explique que l’aide ne concernera que les bénéficiaires de l’Allocation de solidarité spécifique (ASS), de la Prime forfaitaire pour reprise d’activité, de l’Allocation équivalent retraite (AER), du Revenu de solidarité active (RSA), du Revenu de solidarité (RSO) et les bénéficiaires de l’Aide personnalisée au logement (APL) avec au moins un enfant à charge. Bref, que seuls les 18 – 25 ans qui perçoivent l’APL et qui sont parents – sûrement pas les plus nombreux - toucheront la prime de 100 euros. Comme les moins de 25 ans ne sont pas éligibles au RSA, l’aide de 150 euros ne les concerne pas.

Le 16 octobre, Bruno Lemaire, ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, indique alors que si, si, le gouvernement continuera à aider les jeunes notamment ceux les plus en difficultés, comme il l’a déjà fait avec la prime de 4 000 euros à l’embauche, de 8 000 euros pour un contrat d’apprentissage d’un jeune majeur et de 5 000 euros pour celui d’un mineur. Il précise que Jean Castex annoncera de nouvelles mesures le lendemain à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère. Annonces finalement reportées suite à l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine.

Une aide de 150 euros

Face à la colère des associations de solidarité et de lutte contre l’exclusion, le 18 octobre, Jean Castex met fin à ces cafouillages et annonce que les jeunes bénéficiaires de l’APL et les étudiants boursiers recevront bien une aide de 150 euros.

S’il est « soulagé que le gouvernement ait rectifié le tir » et considère cette aide comme « bienvenue », Florent Guéguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité (Fas) regrette que les jeunes les plus fragiles, les plus vulnérables, sans ressources, hébergés en centre d’hébergement d’urgence (CHU), en centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), vivant à la rue ou en squat, soient exclus de cette prime.

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Donner aux jeunes les moyens de leur émancipation : une nécessité pour l’Union nationale pour l’habitat des jeunes.
©Guillaume Madec Techno Ouest Logement Jeunes

« Le recours à l’aide alimentaire constituerait-il la seule solution proposée par le gouvernement à leur détresse ?, interroge pour sa part, l’Union nationale pour l’habitat des Jeunes (UNHAJ). Alors que leur accès à l’emploi, aux stages et à l’apprentissage est rendu encore plus difficile par cette crise qui n’en finit pas et qu’il est insupportable de voir une génération sombrer dans la précarité. »

Pour Florent Guéguen « il ne s’agit pas forcément d’une mauvaise volonté de la part de l’État, cette population, inconnue des institutions sociales et de la statistique publique, reste difficile à cibler ». Face à cette réalité, l’ouverture du RSA à tous les jeunes entre 18 et 25 ans, constituait la meilleure des réponses, mais le Président de la République l’a rejetée. « Cette crise sanitaire et sociale durera au moins jusqu’à l’été 2021. Nous demandons alors que cette aide, pour l’instant ponctuelle, soit versée mensuellement aux 18 à 25 ans pendant toute la durée de la crise », revendique le directeur de la FAS.

En attendant, les différents couacs liés à ces annonces successives interrogent les associations de solidarité et de lutte contre l’exclusion. « Nous nous posons des questions sur la gestion par l’exécutif des annonces et des priorités qu’il accorde à ces aides, illustre Florent Guéguen. La jeunesse ne semble pas en constituer une. »