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2 juillet 2020

■ ACTU - Hébergement d’urgence • L’après crise.

Le 10 juillet approche. Cette date charnière soulève de nombreuses questions pour les personnes à la rue hébergées pendant l’état d’urgence sanitaire qui prend fin à cette date. « Nous sommes inquiets », souligne Christophe Robert de la Fondation Abbé Pierre, membre du collectif des associations unies réuni ce jeudi pour questionner l’après crise sanitaire.

Pendant le confinement, les 14 000 places du plan hivernal ont été prolongées et 21 000 places ouvertes pour répondre à l’urgence sanitaire. « Un effort significatif », souligne Florent Gueguen de la Fédération des acteurs de la solidarité qui s’est traduit par une forte diminution des appels au 115, « De mars à mai, c’est 70% d’appels en moins et quasi aucune demande non pourvue à Paris par exemple alors qu’avant le confinement il y avait une crise structurelle et beaucoup de familles avec enfant ne trouvaient pas d’hébergement ».

Pour lui, cela montre qu’il n’y a pas de fatalité. « Quand il y a une volonté politique d’ouvrir des dispositifs, quand un travail partenarial est mené sur les territoires avec les associations pour que les personnes soient hébergées, accompagnées, quand il y a un système de vigilance pour que chaque personne se voit proposer une solution, on arrive à diminuer le nombre de personne à la rue ».

Date pivot

La menace du 10 juillet inquiète les acteurs de terrain qui appellent à prolonger l’effort pour éviter le retour au monde d’avant. Le ministère du Logement semble avoir devancé l’alerte puisque ce même 2 juillet il annonçait une circulaire aux préfets pour que toutes les places ouvertes soient maintenues « tant que des solutions alternatives ne seront pas trouvées ». « La fermeture de places devra être conditionnée à des solutions de relogement », indique Julien Denormandie. De même, la circulaire demandera aux préfets que les procédures d’expulsion locative « soit adossée à des propositions de relogement opérationnelles ».

Si le collectif des associations unies « prend acte de cette volonté politique forte », il s’interroge sur son application concrète sur le terrain : « A Paris, par exemple, 2000 places sont menacées de fermeture et pour l’instant nous ne savons pas par quoi elles seront remplacées », avance Florent Gueguen. L’inquiétude se porte aussi vers ceux qui sont toujours sans solution. A Bordeaux, Florence Lamarque, responsable du Samu social, observe l’arrivée à la rue de ceux qui subissent de plein fouet la crise : travailleurs pauvres, saisonniers ou intérimaires qui vivent souvent dans leur camion ou leur voiture. « Ils sont d’autant plus invisibles qu’ils ne veulent pas se montrer et n’appellent pas le 115 », souligne Florence Lamarque.

Sortir de l’urgence

Au-delà de l’ouverture de places d’urgences, le collectif souhaite une réflexion sur des réponses pérennes, notamment en donnant plus de moyens à la politique dite du Logement d’abord. « Il faut des solutions dignes et durables et pas simplement des nuitées d’hôtel qu’on va fermer et ouvrir en fonction des températures l’hiver et désormais de la survenue de virus », insiste Christophe Robert de la Fondation Abbé Pierre. Le collectif Alerte à son tour réclame des mesures significatives pour répondre à la crise sociale qui se profile : revalorisation et ouverture du RSA au moins de 25 ans mais aussi suppression des freins à l’application du DALO, sécurisation de l’aide alimentaire pour que la « reconstruction sociale et solidaire » annoncée le 14 juin par le Président, Emmanuel Macron, « se traduise effectivement en actes ».


2 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Finir ensemble ? Episode n°4

Par Christian Glasson, Educateur spécialisé.

La cour entre kermesse et échoppe

Les après-midis, la cour de la maison d’enfants prend une allure de kermesse ou de ces recoins des vieux centres des villes où s’étalent les devantures des échoppes des artisans. En effet, le climat exceptionnellement beau durant les quatre premières semaines aidant, après le temps du repas de midi, les animations émergent : celles à l’initiative des enfants et des adolescents, celles proposées par des membres de l’équipe éducative. Un chamboule-tout ici dont les projectiles auront été confectionnés par les lingères à base de vieilles chaussettes, et les boîtes de conserve provenant de la cuisine, amusera en mesurant l’habileté et l’adresse de celles et ceux qui s’essayeront. Les vélos, trottinettes, skates occuperont un grand nombre à faire des circuits interminables autour de la rangée de tilleuls centenaires. C’est aux abords de cet espace qu’à l’initiative de quelques éducateurs et de l’homme d’entretien, après avoir entendu l’intérêt exprimé par Axel et Théo pour une telle réalisation, qu’un tipi géant en bambou a été érigé, ainsi qu’une passerelle à partir de la même matière.

Une roue à eau est en gestation. Les tables de ping-pong se déploient à leur tour et permettent aux plus aguerris de marquer des points. Celles et ceux qui s’initient, apprennent des plus habiles en les rattrapant très vite. Des jeux de société ou des ateliers de dessin sont organisés avec plus de calme, à l’adresse des enfants, non seulement par les éducateurs mais aussi par les maîtresses de maison.

Plus loin, dans le coin de deux ailes de la maison, le bruit d’une ponceuse et d’une scie sauteuse, d’un marteau sur les clous, va attirer les regards. Mais que font-ils ? Un meuble- banc pour y ranger les chaussures de foot est assemblé à partir de bois de palettes. Curieux ou vraiment intéressés, une dizaine d’enfants et de jeunes seront venus pour se risquer au maniement des outils, (ponceuse, scie sauteuse, perceuse) et surtout afin d’accélérer sa conception.

Deux après-midis jusqu’à maintenant auront permis de confirmer et d’affirmer les capacités de certaines aînées à animer un jeu de piste ou une chasse au trésor grandeur nature, ainsi qu’un cache-cache géant, en exploitant tout l’espace environnant de la propriété. Chacun y met du sien selon ses propres appétences. Des pôles d’attraction invitent les enfants et adolescents à se risquer, sans avoir à craindre le jugement. Ils se situent par rapport à eux-mêmes. C’est ainsi que deux ou trois d’entre eux ont réussi à monter sur un vélo pour la première fois, que d’autres émettront des idées de bricolage à partir de ce qu’ils voient se réaliser.

Les membres de l’équipe éducative se découvrent sous un autre jour, en laissant dévoiler des talents cachés. Les cuisiniers accueillent durant cette période un des jeunes ayant choisi cette voie de formation. Ça lui permet de rester dans la pratique et de valider quelques examens pour son année. Il est valorisé aux yeux de tous, d’autant qu’il confectionne, à la demande des professionnels, une partie des plats et des desserts. Ensemble, ils agrémentent le matin d’une Pause-café ainsi que l’après-midi d’un goûter fait Maison pour tout le monde.

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
(Plus de précisions)


1er juillet 2020

« LE CARNET DE ROUTE D’UN(E) MIGRANT(E) » UN PROJET PÉDAGOGIQUE ALTERNATIF (2)

PÔLE FORMATION & RECHERCHE
Institut Saint-Simon

Par Fatna BELGACEM, Formatrice sur le site d’Albi

Formatrice auprès des futur(e)s éducateur(trice)s spécialisé(e)s à l’Institut Saint-Simon - Arseaa (organisme de formation en Travail Social), j’ai dû, en raison de la crise sanitaire et du confinement, m’adapter à de nouvelles modalités pédagogiques de formation à distance.
Afin de ne pas coller au schéma classique de la transmission descendante du savoir, avec des cours magistraux parfois trop théoriques, j’ai souhaité mettre en œuvre une pédagogie active.
Ainsi, pour permettre aux étudiant(e)s de travailler sur la thématique des droits des migrant(e)s, plus précisément autour des représentations des statuts des étranger(ère)s (sans papiers, demandeurs d’asile, réfugié[e]s…), j’ai inventé et proposé une démarche différente à travers une projet de travail collectif intitulé « Le carnet de route d’un(e) migrant(e) ».

Les étudiant(e)s et apprenti(e)s de première année de la promotion 2019-2022 du site d’Albi ont se sont prêté(e)s à cet exercice pédagogique ; je les en remercie. Par groupes de quatre ou cinq, ils (elles) durent imaginer puis écrire en détail le parcours migratoire d’une personne à la recherche d’une terre d’accueil, en décrivant son profil, en indiquant les causes de son départ de son pays d’origine, en racontant les étapes et les péripéties de son parcours, en indiquant les moyens de transport utilisés, en précisant les conditions de son arrivée en France ou dans un autre pays Européen, etc…

Afin de produire son exercice, chaque groupe devait s’appuyer sur des textes internationaux, européens et nationaux pour défendre les droits des personnes qui demanderaient l’asile et, donc le statut de réfugié. Chaque groupe devait également prendre en considération les dispositifs humanitaires existants pour accueillir les personnes migrantes.

À l’issue de ce travail écrit, une restitution orale a été réalisée devant l’ensemble de la promotion. La diversité des récits à la fois fictifs et réalistes présentés pendant environ vingt minutes a permis à l’ensemble des apprenant(e)s d’entrevoir combien les parcours migratoires s’apparentent souvent – sinon toujours – à de véritables « parcours du combattant », et que les lois, hélas, ne protègent pas systématiquement les personnes migrantes.
À travers cet exercice qui comporte une dimension ludique, plusieurs objectifs sérieux étaient visés : travailler en groupe ; travailler les représentations individuelles et collectives ; identifier et exploiter des ressources pertinentes ; être à la fois imaginatif et réaliste ; acquérir des connaissances à propos des droits des migrant(e)s, des systèmes frontaliers, des textes législatifs ; expérimenter l’écriture collective ; restituer son travail à l’oral.

En lisant les écrits des étudiant(e)s, à la fois créatifs, de bonne facture et qui renvoient à ce qu’il y a de plus profond dans l’humain, j’ai pensé qu’ils méritaient d’être partagés. Dans une volonté de valoriser leur travail, j’ai alors pensé à Lien Social, qui a répondu favorablement…
Au sein de notre organisme de formation, ce travail sera mis en perspective dans la cadre de conférences auxquelles nous commençons à réfléchir avec les étudiants.


Par Emilie Vidal, Elise Guybert, Zélie Mobian, Auriane Liénard

Fuir la Syrie en guerre


Je vivais à Alep. J’avais 17 ans. Notre quotidien était rythmé par les bombardements, la violence, la mort. Je vivais avec mon père, ma mère et deux de mes petits frères, dans une petite bicoque en ruine. Mes deux grands frères étaient déjà partis à la poursuite d’un rêve occidental depuis presque deux ans. Nous étions sans nouvelle d’eux depuis, mais ils étaient évoqués en héros, en sauveur. Mon père disait souvent que s’ils ne donnaient pas de nouvelle, c’est qu’ils travaillaient dur pour pouvoir nous envoyer de quoi vivre une vie meilleure, et fuir dans les campagnes.

C’était le 4 avril 2016. Je m’en souviens, j’entends encore les bruits des bombardements plus proches encore que d’habitude. Je revois les flammes, les détonations, les corps inertes de mes parents. C’était le 4 avril 2016 et j’ai perdu les êtres les plus chers de mon existence. Je me suis retrouvée à la rue, avec mes deux petits frères, 8 et 10 ans. Je me suis battue pour continuer à les faire manger, au moins un peu, pour continuer à nous maintenir en vie. Un oncle nous a beaucoup aidé je me souviens.
Et puis j’ai rencontré Leila. Elle était grande, belle. Elle s’habillait bien et elle portait toujours des boucles d’oreille, je me souviens. Elle parlait bien et elle connaissait beaucoup de choses. Une bulle d’oxygène dans ce quotidien si rude. Elle m’a aidée à nous cacher, à nous trouver un semblant de toit, à manger. Elle parlait beaucoup de l’occident, de la France surtout, je me souviens… Elle me disait que là-bas, il est plus facile de trouver du travail et que les maisons sont belles, grandes et qu’elles ne sont pas toutes démolies. J’en rêvais la nuit, j’alimentais de ces anecdotes les histoires que je racontais à mes frères. Je leur promettais qu’un jour, nous aussi, nous y irions, nous aussi nous rejoindrions nos aînés.
Un jour, elle m’a proposé de partir. Elle avait une super opportunité pour moi : des grandes chaînes d’hôtel françaises employaient des jeunes femmes pour aider à l’entretien des locaux. C’était bien payé, ça pouvait m’aider à récolter les fonds pour permettre à mes petits frères d’un jour me rejoindre. Les questions ne manquaient pas… Comment j’allais pouvoir faire pour aller jusqu’en France ? Qui allait s’occuper de mes petits frères ? Là encore, Leïla s’est montrée très prévenante, rassurante. Pour les sous je n’avais pas à m’inquiéter, elle m’aiderait et je pourrais commencer à travailler pendant les différentes étapes du voyage. Pour mes frères, elle avait un ami qui s’occuperait d’eux, dans les abords d’Alep.
Je suis partie en 2018. Leïla m’a présentée un groupe de jeunes filles d’à peu près mon âge, qui partait à mes côtés, dans la poursuite du même idéal. Elle nous a présenté un homme, Bassem je crois. Il nous a expliqué qu’il ne nous faisait pas payer le voyage jusqu’en Turquie, à condition que l’on travaille six mois pour lui là-bas, avant qu’il ne nous aide à continuer notre parcours. C’était le prix à payer pour accéder à notre rêve occidental. On a accepté.
Juin 2018. Arrivées à Istanbul. Ici, la prostitution est légale, mais uniquement au sein de maisons closes. Nous avons très vite compris que nous n’étions pas là pour faire des ménages. Après quelques brèves explications, Bassem nous a laissées entre les mains de plusieurs hommes, qui nous ont dispatchées dans toute la ville. Le message était clair, nous devions ramener un minimum de 50 livres turques par jour, sinon quoi, nous ne pouvions pas rentrer le soir. Rentrer dans un petit appartement, où nous vivions à 12 dans une petite pièce à vivre, sans intimité aucune. Certains soirs, des hommes, des inconnus, venaient et nous battaient, exigeaient des passes sans contrepartie financière. Bassem restait là, sans rien dire et saluait les hommes à leur départ. Nous ne mangions qu’un peu, un repas par jour, et encore. Nous multiplions les passes. Une passe ne devait pas dépasser 7 livres turques, et nous devions donc les enchaîner pour parvenir à atteindre les objectifs de Bassem.
Ça a duré presque 9 mois. 9 mois de peur. Peur d’une grossesse, peur que ça ne s’arrête jamais, peur que mon rêve d’occident soit anéanti pour toujours. Un jour, j’ai entrevu la porte de sortie. Un client, qui venait me voir régulièrement, m’a parlé d’un contact à lui qui permettait à des gens dans ma situation de quitter la Turquie. Pleine d’espoir, je me suis mise à augmenter le nombre de passes, et à ne pas tout reverser à Bassem, pour mettre de côté et ainsi partir à son insu.
C’était le jour J, après avoir rencontré le passeur Talal par le biais d’un client régulier, j’allais enfin sortir de ce réseau qui me faisait de plus en plus souffrir. Mais j’avais peur. J’étais au courant que si on m’arrêtait alors que je tentais de rejoindre la Grèce, c’était retour à la case départ pour moi et retourner à Istanbul me terrifiait. Je n’ose même pas imaginer ce que Bassem m’aurait fait s’il m’avait retrouvée. Quitter la Turquie n’était pas une mince affaire, Bassem nous avait prévenu : l’UE apporte son soutien financier à la Turquie en échange de quoi cette dernière limite de beaucoup la perméabilité de ses frontières... Le trajet est loin dans mon esprit, peu de souvenirs me parviennent… Je me souviens de longues heures d’incertitude, de la faim, de la soif.

Arrivée en Grèce, je me suis rapidement retrouvée dans un camp avec d’autres migrants. Je vivais sous une petite tente qui ne me protégeait pas du froid. J’avais faim et pas accès à l’eau potable mais je suis restée là-bas plusieurs semaines. J’ai pu rencontrer Hasnaa qui avait le même rêve que moi. Ensemble, nous avons quitté le camp pour nous rendre en Italie. Mais là aussi, il fallait payer. J’ai donné mes toutes dernières économies au passeur pour faire le trajet en bateau. C’était plutôt un pneumatique sur lequel nous étions une centaine. Des enfants, des bébés. J’ai eu peur pour ma vie et j’ai prié tout le long mais nous avons réussi à rejoindre la côte. Nous sommes arrivés à Lecce, une petite ville au sud de l’Italie.


Nous avons été interceptés dans les eaux italiennes, alors que notre embarcation menaçait de virer de bord. Une fois à terre, plusieurs visages ont défilé. J’étais désorientées, mes souvenirs sont vagues. Il me semble qu’il y avait des soignants, avec une croix rouge sur des brassards et sur leur veste, des policiers aussi …

Aujourd’hui, je suis bloquée en Italie, menacée d’expulsion, en attente d’une réponse concernant ma demande du statut de réfugiée… Les associations et nos différents interlocuteurs nous ont déconseillé de partir. Ils nous ont parlé d’un règlement, le règlement de Dublin. Ils nous disent qu’à cause de cette loi, on ne peut plus partir, parce que les autorités ici ont déjà nos empreintes et qu’ainsi, partout où elles seront prises ailleurs, on nous renverra en Italie… Heureusement, ici, malgré la loi anti-immigration de 2018, des associations se battent pour qu’on nous accueille dignement, nous les migrants. Aujourd’hui, je suis hébergée dans le centre d’accueil de Macurano, plus au Sud de l’Italie, et j’apprends l’italien, pour mettre toutes les chances de mon côté. C’est d’ici, entre ces murs, que j’ai pu écrire ces lignes pour conter mon histoire, dans ce petit carnet qui ne me quittera pas pour la suite de mon périple… Je tenterai coûte que coûte de rejoindre la France, réaliser mon rêve pour offrir un avenir à mes frères.


1er juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Finir ensemble ? Episode n°3

Par Christian Glasson, Educateur spécialisé.

L’école est finie
La partie pédagogique nous a été attribuée, comme à tous les parents dont les enfants sont restés au domicile. Pour ce faire, l’orthophoniste qui intervient au sein de l’établissement avec le soutien de ses deux filles à titre bénévole a mis en place un pôle école. Selon le niveau, l’aptitude de chaque enfant, les horaires ont été aménagés. Une heure par jour en dehors du mercredi et du week-end pour les uns, d’autres y seront accueillis un peu plus de deux heures, principalement le matin mais aussi l’après-midi selon la situation. Depuis la deuxième semaine du confinement, les enfants s’y rendent plutôt volontiers. Ici s’expriment au fil du temps les véritables motivations pour se rendre habituellement, qui à l’école, qui au collège, qui à l’ITEP. Elles sont rarement en lien avec la question purement scolaire, mais bien plus avec le désir de socialisation, de rencontres à l’extérieur avec des ami-e-s ou des membres de leur famille. Pour l’un, l’école en interne lui permet d’enfin pouvoir travailler au calme ; pour l’autre, la possibilité de se réveiller plus tard ; enfin, le sentiment de se trouver moins en concurrence ou de n’être pas moqué pour ses difficultés est l’essentiel. Nous pouvons vraiment nous demander si le choix que nous faisons de les pousser habituellement, tous sans distinction, dans des structures les enrégimentant, dans un système scolaire étant souvent peu attentif aux réels écarts que ces enfants vivent, est fondamentalement nécessaire, et s’il ne s’agit pas, en opérant ainsi, juste une manière de nous leurrer sur son efficience. J’ai vu passer depuis le début du confinement des réflexions sur le creusement des inégalités scolaires dû à la scolarisation à distance (6). Ces interventions ciblent les enfants au domicile parental.

Mais cette question des inégalités scolaires n’a-t-elle pas déjà été largement démontrée et étudiée, depuis des lustres (Pierre Bourdieu, Bernard Lahire et bien d’autres) (7) ? Fondamentalement, pourtant, elle n’a jamais été résolue, y compris à petite échelle. Dans une ville comme Vienne, il suffit d’examiner le fossé qui existe déjà, dès les classes de primaire selon l’endroit où se trouve scolarisé l’enfant. Mais, il n’est ici pas question des enfants en institution. Nous savons pertinemment que, confinement ou pas, les enfants que nous accompagnons sont le plus souvent déclassés d’emblée. Cette période que nous traversons pourrait être l’occasion de nous interroger sur la pertinence d’autres possibles quant à des formes d’apprentissages autres que par l’école, cette école vécue trop souvent comme violence, source de chagrins (8), ne serait- ce que par la concurrence qui y est instaurée, où ces enfants pour la plupart gardent cette idée qu’ils n’y parviendront jamais. N’y aurait- il pas à inventer autre chose à partir de l’expérience inédite que nous traversons, d’autant qu’avec les nouvelles technologies de communication, à condition d’y introduire de l’inventivité et de l’intelligence tout semble permis (9) semble-t-il. Il suffirait donc d’y être contraint par la nécessité de se sauver.
Toujours est-il que la plupart des enfants et des jeunes, pour qui l’école rime avec échecs, violence de la pression de la réussite escomptée, objectifs rarement atteints, ceux-là ont retrouvé le sourire pour franchir le seuil de cette classe malheureusement éphémère. L’école n’est pas finie, elle est réinventée.

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

(5) De l’autre du miroir et de ce qu’Alice y trouve, (1872), Lewis Carroll, Tout Alice, Garnier Flammarion, Paris, 1979, p.276, 446p.
(6) Notamment Philippe Meirieu, Libération, 24 mars 2020, École à la maison, ça passe ou ça classe.
(7 )Bernard Lahire, https://www.nouvelobs.com/societe/20200403.AFP5170/confinement-la-discontinuite-pedagogique-exacerbe-l-inegalite-des-chances.html, http://osonscauser.com/legalite-des-chances-a-lecole-nexiste-pas-bourdieu-passeron-sociologie-01-osonscauser/ , BOURDIEU P., PASSERON J.-C., Les héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Éds. de Minuit, 1964, Ber-nard Lahire ( sous la dir.), Enfances de classe, De l’inégalité parmi les enfants, Seuil, Paris, 2019, 1229p.
(8) Daniel Pennac, Chagrin d’école, Collection folio Gallimard, Paris, 2009, 304p.
(9) Subitement les musées du monde furent accessibles pour le plus grand nombre : https://artsandculture.google.com/partner

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(Plus de précisions)


30 juin 2020

« LE CARNET DE ROUTE D’UN(E) MIGRANT(E) » (1)

PÔLE FORMATION & RECHERCHE
Institut Saint-Simon

Par Fatna BELGACEM, Formatrice sur le site d’Albi

Formatrice auprès des futur(e)s éducateur(trice)s spécialisé(e)s à l’Institut Saint-Simon - Arseaa (organisme de formation en Travail Social), j’ai dû, en raison de la crise sanitaire et du confinement, m’adapter à de nouvelles modalités pédagogiques de formation à distance.
Afin de ne pas coller au schéma classique de la transmission descendante du savoir, avec des cours magistraux parfois trop théoriques, j’ai souhaité mettre en œuvre une pédagogie active.
Ainsi, pour permettre aux étudiant(e)s de travailler sur la thématique des droits des migrant(e)s, plus précisément autour des représentations des statuts des étranger(ère)s (sans papiers, demandeurs d’asile, réfugié[e]s…), j’ai inventé et proposé une démarche différente à travers un projet de travail collectif intitulé « Le carnet de route d’un(e) migrant(e) ».

Les étudiant(e)s et apprenti(e)s de première année de la promotion 2019-2022 du site d’Albi ont se sont prêté(e)s à cet exercice pédagogique ; je les en remercie. Par groupes de quatre ou cinq, ils (elles) durent imaginer puis écrire en détail le parcours migratoire d’une personne à la recherche d’une terre d’accueil, en décrivant son profil, en indiquant les causes de son départ de son pays d’origine, en racontant les étapes et les péripéties de son parcours, en indiquant les moyens de transport utilisés, en précisant les conditions de son arrivée en France ou dans un autre pays Européen, etc.

Afin de produire son exercice, chaque groupe devait s’appuyer sur des textes internationaux, européens et nationaux pour défendre les droits des personnes qui demanderaient l’asile et, donc le statut de réfugié. Chaque groupe devait également prendre en considération les dispositifs humanitaires existants pour accueillir les personnes migrantes.

À l’issue de ce travail écrit, une restitution orale a été réalisée devant l’ensemble de la promotion. La diversité des récits à la fois fictifs et réalistes présentés pendant environ vingt minutes a permis à l’ensemble des apprenant(e)s d’entrevoir combien les parcours migratoires s’apparentent souvent – sinon toujours – à de véritables « parcours du combattant », et que les lois, hélas, ne protègent pas systématiquement les personnes migrantes.
À travers cet exercice qui comporte une dimension ludique, plusieurs objectifs sérieux étaient visés : travailler en groupe ; travailler les représentations individuelles et collectives ; identifier et exploiter des ressources pertinentes ; être à la fois imaginatif et réaliste ; acquérir des connaissances à propos des droits des migrant(e)s, des systèmes frontaliers, des textes législatifs ; expérimenter l’écriture collective ; restituer son travail à l’oral.

En lisant les écrits des étudiant(e)s, à la fois créatifs, de bonne facture et qui renvoient à ce qu’il y a de plus profond dans l’humain, j’ai pensé qu’ils méritaient d’être partagés. Dans une volonté de valoriser leur travail, j’ai alors pensé à Lien Social, qui a répondu favorablement…
Au sein de notre organisme de formation, ce travail sera mis en perspective dans la cadre de conférences auxquelles nous commençons à réfléchir avec les étudiants.

Par Emilie Vidal, Elise Guybert, Zélie Mobian, Auriane Liénard
Fuir la Tchétchénie homophobe

Je m’appelle Abou, j’ai 25 ans et je viens de Grozny en Tchétchénie. J’ai un master en droit et je souhaite devenir avocat. Je suis homosexuel et cet aspect, qui pourrait vous paraître banal, ne me permet pas d’exister dans mon pays. Je risquais ma vie. Ma communauté et moi sommes tellement réprimandés que, selon le porte-parole du gouvernement tchétchène, Alvi Karimov, les LGBT ne sont pas présents et n’existent pas dans son État. Chez moi, depuis mon adolescence, je suis victime de nombreux délits de faciès, par les forces de l’ordre et beaucoup de civils. Je me sentais différent par rapport aux autres. Je ne rentrais plus dans les critères sociaux. Mon entourage n’a pas su se montrer présent et soutenant dans cette période de ma vie. Je n’avais plus d’amis. Les regards extérieurs étaient uniquement malveillants, m’empêchant ainsi de sortir. Je subissais constamment des agressions. Je suis jugé sur mon apparence physique, sans se poser de question… Mais moi, c’est comme ça que je me sens moi-même, et je n’ai pas envie de changer ce que je suis. Je suis homosexuel, et je ne veux pas renier ce que je suis, ce qui fait mon identité.
Ma vie était en danger. En effet, Ramzan, dirigeant de la Tchétchénie est un extrémiste. Il est impliqué dans de nombreux cas de torture et de meurtres. En 2017, un journal d’opposition russe dénonce enfin la répression contre les homosexuels. Les grands risques que nous encourons sont divulgués : être fichés par les services de sécurité, être victimes de chantage. On peut même être assassinés dans d’atroces conditions, vous vous rendez compte ? Si par miracle, nous arrivons à survivre, nous risquons l’incarcération dans des prisons qui ne respectent en rien nos droits énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ! Cette dernière précise dans l’article 5 que « nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. » La violence est soi-disant bannie mais regardez bien la réalité du pays ! Nous sommes torturés sans fin, nous sommes laissés pour morts. Nous ne pouvons même pas trouver de protection auprès de la police. Elle nous arrête illégalement, nous fait subir des passages à tabac et nous humilie… J’avais même peur de mes proches… Ma famille pouvait même en arriver à me dénoncer, m’humilier, me frapper voire me tuer.
Mais, en mai 2017, la situation était telle que certains pays de l’Union Européenne (UE) ont décidé d’accorder des demandes d’asile aux homosexuels persécutés. J’ai toujours eu l’idée de vivre en France, je parlais un peu français à cette époque et c’est un pays où les droits de l’Homme sont appliqués. Les homosexuels ont leur place au sein de la société au même titre que les hétérosexuels. A la différence de mon pays où les violences sont motivées, ici les insultes homophobes ainsi que les agressions sont pénalisées depuis 2004. Je suis donc parti en cette direction, poursuivre ma vie. Quitter son pays est un droit édicté par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Je l’ai plus vécu comme une contrainte que comme un choix. Je n’ai pas demandé de visa pour partir en France, cela coûte cher et c’est très surveillé. Dans ma situation cela représentait encore un risque. C’est ainsi que je me suis jeté dans le premier bus, direction Kiev en Ukraine, première étape de mon long voyage. J’y suis resté une nuit et le lendemain j’ai pris un second bus pour Wroclaw où je me suis fait piller. Ces personnes m’ont pris toutes mes affaires. Il ne me restait que quelques billets en poche. Malheureusement, j’ai été stoppé à la frontière polonaise par l’agence Frontex. C’est une agence mise en place par l’UE, opérationnelle depuis 2005. Elle utilise des moyens humains et militaires disproportionnés pour empêcher les migrants d’entrer sur le territoire de l’UE, alors que le droit d’asile existe. Ceci m’a poussé à prendre un autre chemin plus hostile, en pleine nuit, dans la forêt. Je ne voyais rien et j’ai dû passer sous les barbelés de la frontière. C’est comme ça que je me suis retrouvé en Pologne. J’ai ensuite marché pour finalement prendre un bus qui m’a conduit en Allemagne et enfin un dernier pour arriver à Paris.

En France, j’ai rapidement trouvé de l’aide grâce à des associations. Elles m’ont logé et nourri pendant quelques jours et m’ont expliqué que je pouvais demander l’asile, même si c’est une procédure très longue. Le Point d’Accueil des Demandeurs d’Asile (PADA) m’a remis un formulaire de demande d’asile et a pris rendez-vous à la préfecture pour moi. J’ai dû attendre 5 jours, sans logement, avant d’avoir mon rendez-vous. Toutes mes économies étaient passées dans mon trajet. A la préfecture, ils ont relevé mes empreintes. Heureusement, elles n’avaient pas été relevées dans un autre pays sinon, la procédure de Dublin aurait dû s’appliquer. Le premier pays où je suis passé aurait pu les prendre, m’obligeant ainsi à rester dans ce pays. Si mes empreintes avaient été prises en Allemagne, la France m’aurait renvoyé en Allemagne pour déposer ma demande d’asile, alors même que mon choix était de vivre en France.

A la préfecture, après le conte de mon parcours et mes motivations à demander l’asile en France, on m’affirme que je peux y prétendre, selon l’article 18 du Pacte International relatif aux droits civils et politiques. Suite à ce rendez-vous, la procédure normale de demande d’asile a été appliquée. J’ai réalisé mon deuxième entretien à l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides) où j’ai encore une fois raconté mon parcours. Émotionnellement, ce n’était pas facile. Durant la procédure, plein de documents d’identité m’ont été demandés, ainsi que des preuves de la violence que j’ai vécue. Ils m’ont proposé une place en Centre d’Accueil pour Demandeur d’Asile (CADA). J’étais soulagé. Enfin, j’avais un hébergement et je pouvais commencer des démarches administratives pour trouver un travail et construire une vie en France. Ma demande d’asile a été étudiée pendant onze mois et non six mois comme c’est le cas depuis la loi « asile et immigration » de 2018. J’ai appris que j’avais obtenu le statut de réfugié, en application de la Convention de Genève de 1951 créée pour permettre aux personnes victimes de persécutions de chercher protection dans un pays tiers. Ces persécutions peuvent être d’ordre politique, ethnique ou social.
Ma vie a pris un nouveau tournant. Je peux me marier avec un homme. J’ai appris que c’était possible depuis déjà 7 ans ! Un jour je pourrais même devenir papa d’après la loi. Mais, malgré une politique en faveur des homosexuels, ma place dans la société est vulnérable. Certains français n’acceptent toujours pas cette orientation sexuelle… Je ne me plains pas, je ne vis pas autant de violence et n’encours pas la mort au même titre qu’en Tchétchénie. J’ai même repris le droit. Je suis heureux !


30 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Finir ensemble ? Episode n°2

Par Christian Glasson, Educateur spécialisé.

Une force invisible nous a mis à distance

Quelle distance observer avec les enfants que l’on accompagne au quotidien ? C’est toujours une question qui me taraude. D’autant que depuis quelques jours il m’est demandé de respecter une « distance sociale » (terme qui fut de mise, employé par les pouvoir publics, alors qu’il s’agirait plutôt d’une distance physique), dans les moindres gestes que je leur adresse au fil de la journée. Très vite, les premières interrogations fusent parmi les professionnels et les enfants quant à la mise en place de telles mesures. La première journée du confinement fut l’occasion pour le directeur d’intervenir auprès de chacun, enfants et adultes, pour souligner l’importance du respect de quelques consignes. De là, à nous de jouer avec tout ce que cela comporte de risques de faire ressentir à l’autre qu’il serait pestiféré. Nous avons convenu qu’un geste nouveau serait adopté, celui du toucher par le coude pour nous saluer en nous rencontrant. À table, le « Mètre » devant nous séparer est souvent négligé par le simple fait des interactions entre moi et les enfants. C’est dans cette circonstance, que je mesure le nombre de moments où notre travail suppose d’être au contact direct avec l’autre. Que peut signifier pour le public que j’accompagne cet écart que j’adopte entre lui et moi, si subitement ? Les réconforts par ce que l’enfant nomme « câlins » où il pourra s’agir de venir coller son visage contre moi, de sentir une main bienveillante sur l’épaule, d’un dernier geste tactile avant le coucher si infime soit- il, ou une marque d’affection au moment du lever, n’ont plus cours. Je supplante tous ces mouvements du corps avec la parole, je transpose ses signes faisant bords par d’autres : ce sont les mots que j’élabore à nouveau avec lui. Lui vient se rassurer différemment, en me sollicitant encore d’avantage par le parler, plutôt que par le faire. Ici, les mots façonnent notre vivre ensemble. Le nom et l’objet ne sont reliés avant tout par convention. Il n’y a rien d’obligatoire. Lewis Carroll fait apparaître cette idée par Alice lorsqu’elle pose la question à Heumpty Deumpty :
«  Est-il absolument nécessaire qu’un nom signifie quelque chose ? S’enquiert, dubitative, Alice.
Évidemment, que c’est nécessaire répondit, avec un bref rire, Heumpty Deumpty, mon nom à moi signifie cette forme qui est la mienne, et qui est, du reste, une très belle forme. » Lorsque moi j’emploie un mot, répliqua Heumpty Deumpty d’un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu’il me plaît…ni plus ni moins.
La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.
La question, riposta Heumpty Deumpty, est de savoir qui sera le maître … un point c’est tout. » (5)
Dans la circonstance le maître mot est déchu, nous en sommes devenus les leurres. Les mots nous tiennent sans que nous ayons à nous accrocher, à nous agripper d’une façon ou d’une autre. Le mode langagier est celui qui prime, c’est celui qui nous reste, pour continuer à tisser les liens. Le toucher du coude est devenu le Corona-câlin, « mais le cœur y est » disent certains.
Ce lien se renforce par la médicalisation de la structure. Tous ces gestes minuscules, ô combien importants, à l’image de la prise des températures deux fois par jour nous met, de façon obligée, en relation.

Cet acte répété est un signe fort d’attention de notre part envers les enfants. C’est ainsi qu’il se vit auprès de chacun. Il va de soi, peu importe ce qu’il s’est passé en termes de discordes, de tensions qui l’auraient précédé. Le besoin de s’assurer de sa bonne santé, la perception de ce geste attentionné l’emporte en autant de points d’attache entre les enfants et nous. Dans un contexte de défiance individuelle face à cette part invisible que constitue le virus, par ce contrôle matin et soir de leur état de santé une source de confiance semble avoir pris le dessus.

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

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29 juin 2020

■ ACTU - Pédopsychiatrie • Nouvelle Forge en surchauffe.

Un hôpital de nuit pour les enfants vivant avec des troubles psychiques est menacé de fermeture dans l’Oise. Les professionnels et les familles se mobilisent pour maintenir ce dispositif singulier.

© collectif hôpital de nuit

« Fermeture immédiate et définitive ». Le 18 mai, en visioconférence, l’équipe de l’hôpital de nuit du centre de psychothérapie et de rééducation de l’association la Nouvelle Forge entend, sidérée, la nouvelle de la bouche du directeur du pôle sanitaire de l’association la Nouvelle Forge. Cette structure singulière s’inscrit dans l’histoire de la psychothérapie institutionnelle. Créée après guerre, dirigée par François Tosquelles dans les années 1970, l’association la Nouvelle Forge compte aujourd’hui vingt-quatre établissements dans l’Oise et la Somme. Elle accompagne des enfants, adolescents et adultes qui vivent avec des troubles psychiques et des troubles du comportement.

« Ici pas de blouses blanches, une odeur de gâteau sorti du four vous accueille », raconte l’équipe dans un texte lu sur une radio locale, installé dans une maison familiale avec jardin, l’hôpital de nuit près de Senlis dans l’Oise suit 35 enfants avec des problèmes d’endormissement, des troubles divers du comportement, problèmes de séparation, d’apprentissages scolaires… L’équipe reçoit chaque nuit sept enfants et un huitième sur une période de trois semaines (pour un séjour de répit ou un projet d’orientation en internat). Quatorze professionnels, éducateurs spécialisés, infirmiers, maîtresse de maison et psychologue se relaient auprès d’eux. La même équipe, deux éducateurs et/ou infirmiers et une maîtresse de maison, accueille l’enfant 16h à 9h le lendemain matin. « Nous dépassons volontairement les cadres horaires pour pouvoir travailler la continuité avec les enfants, créer une ambiance familiale, qu’ils s’endorment avec les même personnes qu’ils vont trouver au réveil », explique une éducatrice spécialisée.

Continuité éducative

C’est le principe de cette structure : construire un cadre sécurisant face aux angoisses et cauchemars. Or, c’est justement cette amplitude horaire, hors cadre, qui est avancée pour justifier une fermeture. Autre problème évoqué : les travaux, coûteux, que nécessiterait le lieu. L’équipe se dit prête à déménager même si, à l’origine, le choix d’une maison pour sortir les enfants et leurs familles de l’ambiance de l’hôpital faisait partie intégrante du projet.

Depuis le 16 mars, crise sanitaire oblige, l’hôpital de nuit ne reçoit plus d’enfant. Les professionnels en télétravail appellent les familles toutes les semaines pour les soutenir. A l’approche du déconfinement, il est demandé à l’équipe de les questionner sur leurs besoins d’accueil. Le 18 mai, les professionnels sont censés présenter leur protocole de reprise. Ils n’en ont pas le temps. Le directeur leur annonce la fermeture immédiate de la structure. « Nous étions choqués. Nous savions que ce dispositif était menacé depuis des années mais nous pensions que nous aurions le temps d’arrêter doucement l’activité, d’y préparer les enfants et les familles », réagit l’éducatrice spécialisée. Rien n’est prévu. Alertés les délégués syndicats et les membres du comité social et économique assurent ne jamais avoir entendu parler de ce projet. « Comment était-il possible que nous n’étions pas informés de cette fermeture ? Embarrassée, la direction nous a assuré que le document nécessaire nous serait proposé », témoigne Rachid Zehar, délégué CGT à la Nouvelle Forge.

Maladresse de communication

Contactée, la directrice générale de l’association, Valérie Paparelle, avance « un mouvement d’emballement à partir d’une réflexion sur le projet d’établissement mais pas de fermeture prévue ». Que s’est-il donc passé lors de cette réunion ? « Une maladresse dans la communication », assure-t-elle. D’ailleurs, depuis ce directeur de pôle a fait l’objet d’une rupture conventionnelle. « C’est un fusible, ils espèrent que son départ va calmer le jeu mais il n’a fait qu’appliquer ce qui lui était demandé », affirme Rachid Zehar. Valérie Paparelle reconnaît en effet que « réfléchir à des lits de répit fait partie des pistes prioritaires mais pas forcément dans ce cadre là ». « La mode est à l’ambulatoire, à la désinstitutionalisation », renchérit Rachid Zehar.

Si la direction recule, l’équipe reste pour l’instant mobilisée. Réunis en un collectif de l’hôpital de nuit, professionnels et familles des enfants suivis ont lancé une pétition en ligne qui comptait 1250 signatures ce lundi. Une centaine de personnes, selon les syndicats, ont manifesté devant l’hôpital le 26 juin.

Pour les salariés, cette menace de fermeture est l’arbre qui cache la forêt d’une réorganisation générale de l’association. Juste avant sa disparition en 1994, François Tosquelles, invité à participer à un ouvrage collectif concluait sa contribution ainsi : « Je reste convaincu que tant qu’il y a des hommes à la surface du monde, quelque chose de leur démarche reste acquis, se transmet, disparaît parfois, mais aussi ressurgit quoi qu’il en soit de catastrophes mortifères qui nous assaillent souvent ».


29 juin 2020

► BILLET D’HUMEUR - Retour sur Benni

Le 22 juin, Lien Social a présenté sur son site le premier film de la réalisatrice allemande Nora Fingscheidt. Il ne fallait pas le rater. D’autant que le nombre de salles le projetant n’est pas très élevé. Que penser de ce long métrage ? Mettant en scène les troubles du comportement d’une enfant de 9 ans aux prises avec les services sociaux mis successivement en échec, reconnaissons-le : il est bluffant. Bien sûr, on pourra toujours ergoter, en affirmant que la protection de l’enfance ne se résume bien entendu pas au portrait de cette petite fille, la problématique qui est la sienne ne dépassant pas 2 % des enfants pris en charge en France. On pourra aussi rappeler que les carences affectives précoces ne provoquent pas non plus toutes des manifestations aussi spectaculaires. Ce n’est d’ailleurs pas parce qu’elle se déplient à bas bruit qu’elles sont moins destructrices ! On pourra aussi gloser sur cette mère en grande difficulté que d’aucuns présenteront comme caricaturale. Heureusement, que tous les parents ne montrent pas tous une telle détresse. Sans oublier l’excellence du travail quotidien des professionnels de terrain qui ne se réduit pas à leurs revers systématiques qui traversent le film, de bout en bout. Mais, il faut le dire haut et fort : tout cela existe, bel et bien. Les professionnels de la protection de l’enfance ne rencontrent pas que cela, mais ils vivent aussi avec de telle situations ! Et c’est tout l’intérêt de ce film que de présenter ces problématiques, en tentant de les rendre un plus compréhensibles au spectateur candide. Les Maisons d’enfants à caractère social, les Foyers de l’enfance, les familles d’accueil, les ITEP (Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique) et les services de pédopsychiatrie y sont parfois confrontés. Tous ces enfants ne sont pas des clones de « Benni », loin s’en faut, même si certains lui ressemblent étrangement. Explosant d’une colère, d’une rage et d’une violence qui leur échappent, ces mômes sont en même temps très attachants, n’attendant qu’une chose, c’est d’être aimés. Cela le film le montre très bien. Espérons que sa mise en scène chasse le fantasme qu’il suffirait "d’une bonne claque" pour remettre les choses en place. Ce que déploient les professionnels sur le terrain, c’est au contraire, énormément de temps et d’énergie pour faire progresser l’enfant. De la bienveillance, de la patience et du contrôle de soi, ils en ont à revendre. Là aussi, le film rend hommage à cet investissement qui crève l’écran. Les personnages de ce film sont criants de vérité et d’authenticité. Helena Zengel est stupéfiante : comment cette petite fille réussit-elle à retransmettre ce que vit et fait vivre Benni ? L’assistante sociale de l’enfant, qui finit par s’effondrer, est tout à fait représentative de ces référents ASE qui suivent pendant des années les enfants qui leur sont confiés tout en se heurtant à un manque de places d’accueil … et qui craquent, parfois, eux aussi. Micha, simple aide à la vie scolaire sans formation, réagit avec ses tripes et apparaît comme une ressource incontournable. Il y en a beaucoup de cet acabit qui côtoient les professionnels qualifiés et diplômés, sans être toujours reconnus à leur juste valeur. Si on nous demande de plus en plus de remplir de la paperasse, de décliner un projet individualisé et de coter les actes accomplis en les reportant dans les tableaux SERAFIN-PH, on a aussi et surtout besoin d’être capable de gérer une crise et d’apaiser une colère là, tout de suite, maintenant. C’est ce savoir-faire et ce savoir-être s’exprimant au quotidien chez les professionnels de terrain qu’il faut préserver et transmettre aux nouvelles générations de travailleurs sociaux. On peut considérer Benni comme un concentré de différents profils de jeunes souffrant de troubles du comportement. Si nombre d’entre eux s’en sortent, réussissant grâce à leur famille et aux professionnels, certains ne cessent de trébucher. Comment faire face à ces personnalités complexes ? Sans doute pas les accueillir sur de gros collectifs dans lesquels le nombre d’éducateurs est réduit, par mesure d’économie. C’est le meilleur moyen de faire vivre à tout le monde une succession d’échecs. Il faut plutôt se tourner vers de très petites unités, un encadrement suffisamment étoffé, un quotidien source de sens et d’éprouvés renarcissisant, une approche innovante et renouvelée. C’est possible ! C’est ce que démontrent les séjours de rupture qui mettent en œuvre ces pratiques. Mais, il n’est pas obligatoire d’aller au bout du monde pour y avoir recours. Si Benni fuit, une fois de plus, le séjour de rupture au Kenya qui lui est proposé, elle réagit positivement au séjour sylvestre qu’elle vit aux côtés de de Micha. Mais, ce n’est conçu que comme une parenthèse, là où cela pourrait être pensé d’une manière bien plus pérenne. Pour paraphraser le dicton « Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance », on pourrait dire : « vous trouvez ces dispositifs trop coûteux, vous préférez donc les dégâts à l’âge adulte de ces troubles non accompagnés dans l’enfance ? »

Jacques Trémintin


29 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Finir ensemble (1) ? Episode n°1


Par Christian Glasson, Educateur spécialisé.

C’est ici, au sein de la maison d’enfants, que j’ai perçu le point de bascule entre la normalité, le cours normal des évènements, celui avec lequel on s’habitue, celui qui devient presque une routine, si tant est que dans une telle institution il puisse y en avoir une, et l’inédit, l’improbable encore la veille. C’est dans un environnement entre ville et campagne que se déroule la scène. Les bruits de circulation se sont peu à peu tus, nous percevons subitement
plus nettement le retentissement des sirènes lancinantes des secours. Elles ne sont pas forcément liées à la pandémie en cours. Mais, mon inquiétude à ce sujet m’empêche de ne pas les associer. Le tintement des cloches des églises marquant le temps qui s’écoule est lui aussi plus discernable. C’est Francisco qui nous le fera remarquer à table. C’est sûr, il se passait quelque chose qui, hier encore, paraissait éloignée. Si bien qu’entre l’annonce de la
fermeture de toutes les écoles le jeudi 12 mars pour le lundi 16 mars et celle d’un confinement plus rigoureux à respecter, décrété le 17 mars à 12h, nous nous étions déjà retranchés, en limitant au strict minimum les déplacements lors de ce week-end du 14-15 mars 2020. Nous étions comme animés par une défiance maladive, face à un danger venu de l’extérieur.

De la nécessité de se protéger à la construction d’une cabane

Dès le vendredi 13 mars, quelques adolescents eurent l’envie de construire une cabane en bambou. Une des Cheffes de service les autorisa à la bâtir à un endroit défini : sur la rive
opposée du ruisseau qui nous sépare du parking. Ils sentirent dans l’expression de cette offre comme un défi qui leurs fut lancé. « Elle nous l’a dit comme si elle pensait qu’on n’allait pas y arriver !  » Ce fut la phrase qui jalonnera toute la mise en œuvre de leur édifice. Cette phrase les tiendra pourtant jusqu’au bout, durant une petite semaine. Elle les avait endurcis, leur conviction fut sans faille. Surtout pour Etan et Mathéo. Les deux frères, à la fois agacés, transformèrent le ton ironique par lequel avait été prononcée selon eux l’autorisation en une force. Mais ce désir de se mettre à l’abri, à l’écart, n’était-il pas lié avec l’actualité à laquelle ils accèdent ? Ce désir de « bousculer les habitudes et les repères pour plonger dans un monde nouveau, permettant d’espérer la création d’un univers où pourrait naître d’autres productions imaginaires (…) » (2) devenait incontournable.

Lors de leur chantier, en tant qu’adultes nous fûmes invités par eux, afin de leur prêter main
forte. Nous étions déjà à leur côté pour veiller à l’utilisation des outils mis à disposition (scie, marteau, bêche, sécateur). À partir de cette invitation, des échanges plus féconds de savoir-faire eurent cours, ce qui non seulement accélérait l’exécution de certaines tâches, mais aussi valorisait les uns aux yeux des autres. Chacun prit conscience qu’il y a toujours à prendre et à apprendre auprès de l’autre. En parlant en particulier avec Etan, je m’aperçus qu’il regorgeait d’idées et d’ingéniosité, tout en étant imbibé des vidéos sur Youtube (3) de ce type qui construit des piscines et des habitations souterraines en pleine jungle avec des moyens ancestraux. Je n’avais pas encore repéré chez lui cet intérêt. Nous échangeâmes un moment, en nous voyant déjà en train d’élaborer ces constructions fantasques. Ce qui se passait là permit aux enfants et aux adultes de se rassembler. Si les deux frères avaient pris l’initiative, Lucas, Théo, Clément, Théo, Axel, même Quentin, se regroupèrent par moment pour se répartir le travail, chacun en fonction de son habileté et de ses compétences ou de sa force et de son ingéniosité. Cette initiative de construire une cabane symbolisait à elle toute seule ce qui advint : « (…) d’autres manières d’être avec les autres et au monde  » (4) Cette première réalisation ne devait être que la première d’une série qui allait prendre naissance dans l’esprit de certains, enfants comme éducateurs. J’y reviendrai.

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

(1) Confinement est basé sur l’étymologie latine cum/finir, finir ensemble
(2) Mr. Tfue HOCINI, Faroudja, (sous la direction de), Jean-Louis Le Run, Catherine Potel-Baranes, l’enfant et ses espaces, édition érès collection enfances & psy, n°33, Ramonville Saint-Agne, 2006,166p.
(3) https://youtu.be/e-vZ_rBUCcw
(4) HOCINI, Faroudja, (sous la direction de), Jean-Louis Le Run, Catherine Potel-Baranes, l’enfant et ses espaces, édition Érès collection enfances & psy, n°33, Ramonville Saint-Agne, 2006,166p.

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

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27 juin 2020

★ INITIATIVES - Pour une ville accessible aux personnes avec handicap

L’UNAPEI avait lancé la campagne « C’est ma ville, c’est ma voix », à l’occasion des élections municipales du mois de mars 2020, en donnant la parole à des personnes en situation de handicap et à leurs familles. L’occasion, à la veille du second tour le 28 juin, de rappeler les attentes concrètes de citoyens rarement prises en compte par les candidats. Les maires peuvent agir pour mieux les inclure dans la vie des communes et répondre à leurs légitimes besoins. Le feront-ils, s’ils sont élus ?

Témoignage de Geoffrey  : « Le 15 mars, je vais voter pour le candidat qui s’engagera pour que les personnes handicapées puissent avoir accès comme les autres aux services publics. »

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Témoignage de Maïté  : « cette année, je vais voter pour le candidat qui va s’engager pour rendre les crèches ouvertes à tous les enfants »

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Témoignage de Soufian  : « Je vais voter pour le candidat qui s’engagera pour que les personnes handicapées puissent avoir accès comme les autres à un logement. »