L’Actualité de Lien Social RSS


29 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - L’échappée brève, le retour.

Par Éric Jacquot.

Après 56 jours de confinement heureux, il a décidé de le rester par confort et aussi pour observer le monde d’après ! Le prince des aphorismes nous livre quelques maximes … dé confinées.

Bref barjotage :
Barjoter c’est perdre un instant dans une réflexion sans but précis.
Barjoter c’est bricoler de l’acceptable.
Barjoter c’est faire un bricolage entre savoir et réalité.
Barjoter c’est être sérieux sans se prendre au sérieux.
Barjoter c’est prendre le temps de réfléchir et de se tromper.
Barjoter c’est rêver l’impossible et le rendre possible.

Il y a forcément de la poésie dans ces instants qui arrêtent les trains et les avions.

Ce qu’il y a de dramatique dans le placement, c’est quand un enfant n’existe institutionnellement que par son symptôme.

J’en connais un, qui un jour m’a copieusement insulté. Un peu plus tard, il est venu s’excuser en me disant que ce n’était pas de sa faute, c’était juste parce qu’il avait des troubles du comportement. Je me suis dit, après coup « en voilà un qui va s’en sortir ».

Ignorer la difficulté de ce métier, c’est ajouter de la difficulté.

Il ne faut pas les prendre que pour des blaireaux destructeurs et violents. Il faut leur apprendre le maniement des mots et des émotions et ceci même au prix qu’ils soient bien critique à l’égard de nos méthodes. Ce jour-là quand ils nous critiquent c’est qu’on a réussi une partie du travail.

On ne peut pas continuer de faire de la protection de l’enfance, le terrain de jeux des spéculateurs, des gens de pouvoir et de ceux qui savent.

Le centre du dispositif, ce n’est pas l’enfant mais le pognon.

Une décision dans l’administration devient immédiatement surannée avant qu’elle soit mise en œuvre.

Pour te dire qu’ils apprécient ton boulot, les enfants placés te disent qu’il ne sert à rien. C’est de loin, le plus beau des compliments.

Le tableau Excel est catégorique : à quatre il est interdit de regarder la guerre de Troie à la télévision et à deux on ne peut pas monter dans une Fiat Uno.

Le premier des gestes barrières quand on ne sait pas, c’est de fermer sa gueule.
Changer d’avis, c’est en général plus couteux que de rester con.

Il y a des silences entre les mots qui en disent plus longs sur l’auteur que ce qu’il pourrait en dire lui-même.

La confiance ne se décrète pas.

Pour partir du mauvais pied, il y a une chance sur deux sauf quand tu croises un technocrate.

D’une situation facile certains on l’art de la compliquer. En général ce sont les gens qui ne sont pas sur le terrain.

L’autre jour, enfin c’était en novembre 2019, un référent de l’ASE me dit qu’il était trop prématuré de demander au juge des enfants des droits d’hébergements pour un père et un enfant qui en faisaient la demande. Je le prie de m’éclairer sur la situation, il me répond alors sans sourciller qu’il n’avait pas encore pris connaissance de ce nouveau dossier !

Quand tu empêches tout le monde de se procurer des masques, parce qu’il y a pénurie, je trouve suspect de menacer d’une amende de 135 euros ceux qui après le déconfinement, n’en auraient pas.

Le COVID a le mérite d’avoir démasqué une partie des imposteurs.

L’aveuglement Jacobin fait que quand l’État n’a pas les moyens de faire quelque chose, il interdit aux autres de le faire à sa place en les menaçant des pires représailles.
Les agences, les experts et les élites sont confinés dans la satisfaction d’eux-mêmes et dans une forme d’arrogance impudique.

Le confinement est propice au bricolage éducatif.

La commande sociale n’a rien à voir avec la réalité du sujet.

A 18 ans un enfant placé depuis la pouponnière à l’ASE devrait être autonome financièrement, avoir un métier, un appartement et un plan de carrière. Comment voulez-vous qu’ils ne soient pas tous un peu rebelle ?

Laissons-leur le temps d’être des enfants.

L’incasable est en fait celui qui a tout compris, tant qu’on le rejette c’est qu’il existe et qu’il est au centre du dispositif.

Quand tu ne leur demande rien, ils sont bien embêtés et alors ils te donnent ce que tu n’aurais jamais osé leur demander.

L’expertise n’a rien à voir avec l’expérience.

Le coronavirus c’est de la démocratie à prix coutant.

Ce matin, un enfant plein de pâte à tartiner de chocolat autour de la bouche est venu me parler. Je lui ai demandé s’il n’était pas le fils à dégueulasse et il m’a répondu avec humour « oui Papa ».

Transformer l’école en garderie, c’est donné à voir ce que l’on pense de nos enseignants et de l’enseignement en général.

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1274 - 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


28 mai 2020

■ ACTU - Crise sanitaire • Mineurs abandonnés

« Si il n’y avait pas eu les associations et les collectifs, nous aurions eu des mineurs qui mourraient de faim et seraient à la rue en pleine crise sanitaire », Clémentine Bret, référente mineurs en danger de Médecins du Monde ne cache pas sa colère. Déjà abandonnés en temps normal, les mineurs en procédure pour faire reconnaître leur minorité et leur isolement se sont retrouvés totalement livrés à eux-mêmes pendant le confinement.

Malgré les nombreuses alertes, aucune aide, ni hébergement n’a été proposé à ces mineurs. Pourtant, le 22 mars, le secrétaire d’Etat chargé de la protection de l’enfance, Adrien Taquet, l’assurait : « évalué mineur ou majeur, chaque jeune qui le demande sera mis à l’abri ». Une annonce sans effet.
« Une des grosses difficultés pendant cette crise sanitaire, c’était simplement de subvenir à leurs besoins primaires », rapporte la référente. A Paris, les associations les Midis du MIE et Timmy ont distribué plus de 7300 repas.

JPEG - 81.7 ko
Distribution de repas par les Midis du MIE © LesMIDISduMIE

Médecins sans Frontières a financé la mise à l’abri en hôtels de 170 enfants à Paris, Bordeaux et Marseille. Les collectifs citoyens ont, de leurs côtés, hébergés 107 mineurs à Paris. La Casa, jeune collectif d’associations parisiennes de soutien aux migrants, a financé en urgence des places à l’hôtel pour 12 jeunes mineurs et trois jeunes majeurs. Parmi eux, quatre jeunes ont été touchés par le Covid 19. Or, impossible de respecter des mesures de confinement à deux par chambre, dans un hôtel qui accueillait également des personnes âgées fragiles. Médecins sans frontières a dû batailler pour réussir à les faire entrer dans un centre spécial Covid destiné… aux adultes à la rue.

Seul, dehors

« Partout, le refus de reconnaissance de leur minorité par les conseils départementaux a servi de prétexte aux autorités pour se renvoyer la balle au détriment de leur santé », dénoncent Médecins sans Frontières et Médecins du Monde. A Paris, entre le 15 mars et le 15 mai, les deux associations, en partenariat avec le Comede, ont réalisé 400 consultations médicales et 730 consultations psychologiques pour des mineurs en recours. « Je ne sais pas si on peut s’imaginer ce que c’est d’être dehors, livré à soi-même, dans la période de confinement, quand plus personne n’était dans la rue, que toutes les portes étaient closes, certains nous demandaient même ce qu’il se passait parce qu’ils n’avaient pas eu l’info sur le confinement », témoigne Clémentine Bret. Si Médecins du Monde a observé une dégradation nette de l’état de santé somatique des 75 jeunes qu’elle suivait, elle a été surtout effarée de l’impact sur leur état psychologique qui a demandé 340 consultations psychologiques ou psychiatriques par leurs équipes.

Face à ces situations, les associations ont fait beaucoup plus de signalements auprès de l’ASE, elles n’ont cessé d’envoyer courriers et alertes aux collectivités, sans réponse. « D’habitude, nous avons quand même un peu d’écho, souligne Clémentine Bret. Là rien et une désorganisation totale et complète. J’en veux pour preuve la proposition qui a été finalement faite par la mairie de Paris, deux semaines avant la fin du confinement : un gymnase ». Ce lieu de 60 places, géré par France Terre d’asile, se retrouve depuis le début de la semaine en quarantaine après que plusieurs cas de Covid19 aient été diagnostiqués. Médecins du Monde avait jugé l’endroit « totalement inadapté aux consignes sanitaires et à l’accueil de mineurs. Ce n’était pas un dispositif protection de l’enfance mais un sas vers des dispositifs adultes à la fin du confinement ». Médecins du Monde et Médecins sans Frontières ont refusé d’avoir recours à ce dispositif. Les associations ont donc finalement saisi la justice, demandant et obtenant la protection et l’hébergement en urgence de 70 jeunes.


28 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Brèves de pensée de confinée…qui sort pour aller travailler (3)

Par E.G., Travailleuse sociale.

4ème semaine de confinement :

Encore une semaine devant nous. Situation sans fin. On n’aperçoit pas le bout. Pas de lueur. Nous avançons dans le noir. L’impatience rime avec tout. Mais surtout, nous prend au cou. Besoin de respirer. Besoin d’air. Un air d’ailleurs, avec une autre vue… Balcon vue sur la mer, prêt à y plonger. On est blasé mais on continu d’avancer. Avancer vers un espoir inconnu. Inconnu de tous.
Trop de journées qui se ressemblent … et semblent les mêmes. Comme une journée qui n’en finit plus.
L’air nous manque. Les rires légers. Trouver la force d’avancer. Pas le choix. On ne peut aller que de l’avant. Plus de retour en arrière. Nous reste la nostalgie d’un passé. Passé de rencontre, passé de rire, de partage. Vacances passées. Pas de rime avec le présent. Nous reverrons nos règles de conjugaison et de grammaires pour réinventer notre futur.
De moins en moins de pensées. De plus en plus de vide. La réalité laisse de plus en plus de place aux rêves. Une vie fantasmée…
Le confinement monte à la tête. Certains ne pourront pas tenir. Il faut qu’on trouve une solution. Une échappatoire. Un autre confinement…
Nous restons là, à essayer de les aider, sans vraiment savoir comment faire. Il nous manque la formule magique. Notre boîte à outils habituelle est bien démunie. La désinfection ne suffit plus à les protéger. Nos conseils deviennent, pour certains, plus pesants qu’apaisants. Mais quoi faire ? Quoi dire ? Parler de ce qu’il y a la télé ? Mais pas des infos…s’il vous plait…
Aucune évasion possible … impossible de fuir cette réalité. Une réalité qui semble tellement peu réaliste.
Ils viennent toujours poser la même question. Comme si, nous avions LA réponse : « À quand la fin de ce temps ? » …

5ème Semaine de confinement :

Après trois jours sans visite, bizarrement tout est calme … quasi absent. Même pas énervés contre nous, même pour des futilités. Sont-ils asphyxiés ? Abasourdis par trop de confinement ? Ils n’en peuvent, peut-être, juste plus de ce que l’on leur rabâche depuis tant de jours… d’ailleurs, il faut arrêter de compter les jours. Cette distanciation sociale ne sera pas sans double effets … je crains l’après. Nous présents, qui devons répéter, nous avons le mauvais rôle, pourtant nous sommes quand même là. Ce qui nous rejoindront, après cette première bataille, auront surement le blason doré, avec des mots remplies de gaieté … petite facilité quand on vient après …
Les pensées sont de moins en moins structurées. Le temps qui passe floute l’avenir. Pas de vision. Pas de mot pour rassurer. Toujours pas de réponse à leur apporter.
Préparons une évasion … oh jolie blague, qui ne fait même plus sourire… même l’ironie ne vient plus. L’humour a du mal prendre … La fantaisie ne vient quasi plus ici…
Ils pensent tous aller gambader dans quelques semaines … naïveté ou espoir pour avancer ? Quoi dire ? Ils espèrent un retour à la « normale » … alors qu’il n’y a plus ni norme ni normalité encore applicable…
Certains ne tiennent plus. Tournent. Attendent de l’autre côté du portail…défiance de la liberté ?
Plus de projet…comment continuer avancer sans projection… Ni date ni action à venir. Futur brumeux ou carrément planqué dans la noirceur. Le manque de projection sur l’avenir paralyse les pensées...
On va y arriver… il n’y a pas d’autre choix. Pas de raccourci. Juste suivre le chemin sans savoir où il nous mène. Destination inconnue. Surprise du chef ? Chef Covid !
Le retour de certains amène l’amertume. Pas de bons conseils s’il vous plait. Ça pourrait nous froisser… Il fallait être là ! Là au début. Là quand ils avaient besoin d’être rassurés. Maintenant, il faut juste suivre sans vouloir tout changer … pas de révolution maintenant.
Respirons. Cette douceur ensoleillée est toujours là. Elle veut nous dire quelque chose. Besoins de s’exprimer. Nous aider peut-être…
Pourquoi ne pas profiter du jardin. Ils ne voient pas l’intérêt ni la chance. Donnons-leur l’idée de tourner, jardiner… profiter. L’herbe nous appelle. Les boutons d’or illuminent cette verdure. Créons-nous un chemin dans cet écrin. Pas d’attestation. Pas de durée chronométrée. Alors profitez ! Profitez de l’espace ! Les distances peuvent être appliquées sans difficultés ! De quoi s’aérer … Vous avez le temps devant vous ! Le soleil se prête à l’activité. Donc sortez ! Faites revivre ce lieu. Ce sera tellement mieux. Sortons tondeuse, bêche et râteau, vous aurez de quoi vous occuper. Tendez l’oreille si vous n’êtes pas sûr. Vous pourrez entendre la douceur de l’herbe qui murmure. Elle s’impatiente de ne plus vous voir. Allez-y alors, vous avez le droit. Durée illimitée !

6ème semaine de confinement

L’humain s’habitue tant bien que mal à tout. On le voit. On le sait. On le constate avec ces semaines derrière nous. Une routine s’est posée. Les gens s’habituent. Même inconfortable, la majorité a compris et s’est créé un nouveau quotidien. Plus simple … plus sain peut-être aussi… ?
Ce confinement imposé, sera peut-être pour certains un révélateur de potentialité. Nous sommes toujours là pour les soutenir, les guider s’ils le souhaitent, mais, de plus loin. Ils réapprennent à faire des choses par eux-mêmes, par la force des choses, par impatience, par ennui… mais ils le font. Faudra qu’ils s’en souviennent. Il faut créer du bon avec cette épreuve. Tout ceci ne doit pas être pour rien. Nous devons nous en servir pour continuer à les faire avancer. Avancer vers un mieux. Continuer leur ascension. Potentiel oublié. Champs des possibles qu’ils ne voient pas, ne voient plus depuis longtemps.
Difficile de garder la tête froide dans ce nouveau quotidien avec les arrivants de l’après. On restera fidèle à nos convictions. Nous nous adapterons. Nous sommes habitués. Nous ferons plus et avancerons. Certaines choses ne changeront pas.
Une vie reprend. Certains s’activent au jardin. Passent le temps. Occupent le vide. Commencent le déconfinement en restant dans la légalité. Ils profitent même de leur balcon.

8ème semaine

Ça y est, nous y sommes. L’après est devant nous. Difficile à imaginer mais il est là. Ce demain tant attendu va bientôt se conjuguer au présent.

Appréhension et doutes subsistent. Ferons-nous ce qu’il faut ?… Demain nous le dira !

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1274 - 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


27 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Brèves de pensée de confinée…qui sort pour aller travailler (2)

Par E.G., Travailleuse sociale.

3ème semaine de confinement :

Après un week-end protégé avec mes êtres aimés, un confinement apaisant faisant oublier la réalité … La semaine repart. Le téléphone se remet à sonner. Les machines à laver sont de nouveau accaparées. Surement la résultante d’un week-end trop long, sans sentir de protection…tout au moins une présence rassurante. Un nouveau quotidien se crée … difficile à apprivoiser. Nous devons repenser à comment les aider.
La journée part sur les chapeaux de roue. Ils sont là. Prêts à exister par n’importe quel fait.
On improvise des entretiens dans un coin du jardin, quand le temps du confinement devient trop lent et qu’ils n’arrivent plus à le faire rimer avec leurs pensées.
Toujours la même question : comment les sensibiliser ?
Créer la solidarité… pas facile à tous de l’intégrer.
Certains mots sont difficiles à entendre … nous ramènent à nous poser la question de pourquoi les aider ? …Et pourtant, demain je reviendrai. La tolérance et l’oubli de certains mots sont toujours d’actualité. Ils n’auront peut-être toujours pas compris mais nous continuerons de les accompagner.
Toujours une petite musique de fond pour tenter de nous faire rêver ou au moins de nous évader. Mais que sont devenus nos rêves ? Où se sont-ils échappés ? Les retrouvera-t-on ? Ou laisseront-ils leur place à d’autres … ? On ne reconnait plus notre réalité. On continu à l’improviser. Même si les mots ne viennent plus, notre simple présence est espérée. Nous la voulons bienfaisante même si elle reste silencieuse.
Nous commençons à moins penser à l’après, ne sachant pas où il est…quand est-ce qu’il va arriver.
Rester à la maison. Ne plus avoir envie de sortir … et ne pas venir. Tous les jours, les mêmes pensées. Voler quelques minutes à notre foyer. Profiter de nos bien-aimés. Partir pour mieux revenir en ayant envie de les retrouver … même si on n’arrive pas à décrocher.
Le temps des terrasses est derrière nous, pourtant le soleil nous appelle et est bien présent. Nous serons plus tard en profiter tellement elles nous auront manqué.
Les rayons de soleil adoucissent ces journées. De belles journées ensoleillées pour rester confinés. Ouvrez vos volets, s’il vous plait. Histoire de vous apaiser avec cet air ensoleillé. Cette douceur ne vous donnera peut-être pas autant d’air que vous le souhaitez, mais vous fera patienter.
Ils attendent nos appels…une façon de combattre le sortilège. Plus de notion du temps. Le temps n’est plus une notion ni une option. Il faut juste prendre son mal en patient.
Le calme revient…ils nous ont vus … on profitait de nous … voilà maintenant, ils peuvent rester confinés. Pour combien de temps ?... Ah ça …personne ne sait ! Demain seront ils là, à nous attendre ou bien au contraire nous fuiront-ils ?.... Tout nous échappe…un quotidien qui s’échappe. Notre quotidien. Leur quotidien.
Quelques allers-retours entre ici et chez eux, histoire de faire une pause. Pause de confinement. Première nécessité pour aller… aller de l’avant. Avancer jusqu’à demain. Demain sera un autre jour. Surement le même mais chut … faisons semblant qu’il sera différent.
Certains continuent leur vie, comme si rien n’avait changé. Ils ne comprennent pas le danger. Toujours pas concernés. Peuvent-ils se mettre en danger ? Être un danger ? Toujours des questions.
Pas de porte-ouverte, pour faire rentrer leurs invités, pourtant les portes restent ouvertes autant qu’on le peut … des fois que ce virus aurait osé rentrer sans le demander. Il pourra ressortir aussi rapidement que ce que lui a permis son audace.
Le week-end m’attend … je crois qu’il m’appelle … ou juste un symptôme du confinement ? Moi aussi, j’ai envie d’aller me confiner pour me sentir protéger et essayer de faire revenir un peu de légèreté … ou au moins faire semblant.
Week-end redouté pour eux ? Certains sont surement contents qu’on les laisse un peu tranquille. Mais lequel ?
Le vide s’est emparé de nous. Il est devant nous. Plus envie de rien … ou plutôt envie de tout.
Avant de partir, j’espère toujours revenir. Les voir tous présents.

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1274 - 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


26 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Brèves de pensée de confinée…qui sort pour aller travailler (1)

Par E.G., Travailleuse sociale.

Panser les maux en écoutant les mots.

La peur n’est pas un manque de courage, passer par-dessus est le courage.

2ème semaine de confinement
L’heure d’aller travailler arrive…j’ai pas envie d’y aller ... je me rendors, mais le réveil sonne encore. Je n’ai pas le choix, il va falloir se lever. Il va falloir aller travailler.
L’heure d’aller travailler arrive…j’ai pas envie d’y aller…on a fini de déjeuner. Je n’ai pas le choix. Il va falloir y aller. Une petite danse, pleine de légèreté avec ma nana, et puis j’y vais… Remettre un peu de fantaisie pour garder le moral, pour ne pas y penser…pour retrouver de l’énergie.
Sur le trajet, c’est compliqué. J’y pense, j’y pense, j’ai pas envie mais j’y suis obligée.
Une fois arrivée, la journée commence et tout a du sens.
Le temps s’est arrêté, mais il faut aller travailler. Expliquer sans relâche et rabâcher : nous sommes tous concernés. Ces personnes qui sont d’habitude hors de la société. Les problèmes de société, ils ne se sentent pas concernés… Et aujourd’hui, ils ne comprennent pas. Comment leurs faire comprendre que, aujourd’hui, ce problème les concerne eux aussi… Ils ne coupent pas à leur habitudes …sils ne seront pas malade … pas eux … ils le seraient !
Comment se protéger ? Comment les protéger ? Il faut qu’ils comprennent…
Il va falloir désinfecter encore et encore … sans oublier de se laver les mains, encore et encore … téléphoner … expliquer…
Plus d’une semaine déjà passée … une éternité. Les journées sont longues. Chaque heure est doublée. On a envie de parler mais on préfère éviter. Eviter de croiser les gens, éviter le sujet, éviter de faire semblant … Ici ce n’est pas le bagne … mais, on doit être présent. Les rassurer. Leur dire de rentrer. On leur demande d’habitude de sortir, de se sociabiliser et là, bah non ! Rentrer chez vous pour aller bien … quelle bizarrerie. On leur a tellement asséné le contraire depuis tant de temps … Eviter l’isolement !! Bah non pas maintenant. Il faut rentrer chez vous surtout !
On en sortira plus fort !... On veut y croire pour avancer ! Et si tout changeait !... Ce serait rêver ? Rêver, espérer … utopiser pour y arriver ! Où serons-nous dans 2 mois ? Qui sera là ? Ou encore là ? Cette maladie ne tue pas tout le monde. Elle ne tue même pas la majorité des contaminés mais pourtant elle en tue tant…
Notre quotidien habituel est de les soutenir pour éviter les psychoses et aujourd’hui on les aide à créer la psychose. On les confine. Certains cris. Mais gardons nos distances ! … Pour les protéger !!
Les règles habituelles ne tiennent plus … Comment rendre un fou plus fou qu’il n’est !?!? Demandez au Covid, ce qu’il en est !
Un peu de musique pour adoucir les mœurs … Où est passé la fantaisie d’il y a 10 jours ? Mon esprit était tellement sur autre chose … je me voyais ailleurs … des envies d’ailleurs. Des envies d’autres choses. Et là, je suis là, avec l’envie d’être là. Rare repère dans ce quotidien tricoté de rien ... surtout d’improvisation !

Courir au plein air, pour nous-même nous calmer n’est plus d’actualité ! Mais comment se calmer sans s’aérer ? Manger … mais sans modérer … L’anxiété se nourrit de sucre, mais cela ne nous fait pas galoper ni même rêver ! Comment se réinventer ?
Certains désertent … je ne le comprends pas … je ne veux pas le comprendre … La peur ne doit pas empêcher d’avancer ! Comment le tolérer ? Où est la solidarité demandée ? Toujours les mêmes aux abonnés absents … qui s’en sortiront encore sans coups et blessures … peut-être même avec les honneurs !! Nous ne serons pas étonnés mais toujours aussi énervés !
Nous ne sommes pas personnels soignants, tout à leur honneur. Nos pansements au quotidien ne sont rien comparés à leur bravoure, courage, générosité…leurs heures ne sont plus comptées.
Je continue de me coiffer, me maquiller. J’ose même me colorer les lèvres. Oh quelle audace avant de se masquer !! Simples fantaisies pour se parer … alors que les boucles devront être attachées pour moins trainer !
Cette envie de nature, qui nous appelle tous, en ces temps de confinement, sera-t-elle encore là demain, dans l’après ? Reviendrons-nous à des envies plus simples et plus saines ?
Ici, la course au facteur et colis continue. Mais pourquoi ? Pourquoi ces envies simples ne viennent pas jusqu’à eux ?
Aujourd’hui, la buanderie ne marche pas. Cela semble tellement bizarre, elle qui est sollicitée au maximum depuis dix jours. Raison de sortir ? Envie de rencontre ? Raison de parler ? Besoin réel de laver ? Optimisation du temps ? On ne sera jamais. Aujourd’hui, ce n’est pas la priorité !
La terre tourne encore mais le temps est comme arrêté… les minutes s’allongent… mais nous sommes là, présents vivants … sans savoir à qui sera le tour … On rigole, on ironise pour ne pas dramatiser. On ne veut pas se sentir trop concerné … On ne veut pas se faire envahir par l’angoisse et la peur … pour ne pas les voir dans les yeux des autres…pour ne pas les sentir en nous…
Et comment réagirons-nous demain, quand on nous dira que ce virus est derrière nous … qu’il a été vaincu. Oserons-nous embrasser et serrer les personnes chères à nos cœurs que nous avons dû distancer pour avoir encore le temps de les aimer.
Où sont les gens ?... Ils se confinent !

Depuis hier, le téléphone a cessé de sonner…le silence est bien là … toujours les mêmes qui se montrent et se remontrent. Ont-ils compris les gestes barrières ? Oh … j’aimerais dire oui…

Le téléphone a cessé de sonner … on m’a oublié.

Tellement de questions. Juste des questions. Pas de réponse ni d’affirmation… Comment sortira-t-on de cette crise ? Allons-nous changer nos habitudes ? Verra-t-on la vie plus douce après ? Regarderons-nous notre voisin autrement ? Quel souvenir garderont nos enfants de cette période ?

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1274 - 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


25 mai 2020

★ INITIATIVES - Travail social apprendre du confinement #2 - Accompagner autrement les familles et la parentalité.

Afin d’outiller les intervenants sociaux dans leurs pratiques professionnelles en cette période de réaménagements nombreux, la fédération des acteurs de la solidarité et l’ANAS se sont associées pour élaborer des mini-conférences de témoignages en ligne sur des sujets clés et pour lesquels intervenants sociaux de tous métiers ont dû s’adapter, innover et faire évoluer leur pratiques.

L’idée générale est de se poser ensemble la question de ce que nous retenons de cette période de confinement en matière d’intervention sociale.

Cette seconde session déroulée sur le sujet de l’accompagnement des familles et de la parentalité. En effet, de nombreuses initiatives de soutien et d’accompagnement ont vu le jour durant cette période pour proposer malgré des conditions d’intervention particulière une écoute, un soutien, un accompagnement selon des modalités dont il peut être intéressant de se demander ce que nous en retiendrons à l’avenir.

Les intervenants ayant participé directement aux échanges :

- Emmanuel OLLIVIER, Directeur d’un Centre d’hébergement d’urgence accueillant des familles / Fondation de l’Armée du Salut
- Nathalie LEPINAY BEGUEC, Directrice de la crèche « Mes Tissages » proposant un accueil parent-enfant / Association ESPEREM
- Arnaud GALLAIS, Directeur d’une association intervenant sur la petite enfance, la parentalité et la protection de l’enfance / Association Enfant Présent
- Violaine TRABAREL, Assistante de service social en polyvalence de secteur
- Isabelle BOISARD, Membre du conseil d’administration de l’ANAS
- Maëlle LENA, Chargée de mission enfance-famille et réfugiés-migrants à la Fédération des acteurs de la solidarité


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


25 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Ils seront diplômés en 2020

Par Céline ARBAUD, Formatrice.

16 mars 2020 allocution présidentielle, la décision tombe, le confinement est proclamé. En tant que formatrice cela suppose le télétravail, de repenser la pédagogie, l’accompagnement…
Mais pour les étudiants… C’est la stupéfaction, dans un premier temps : suspension de stages, réserve nationale, réquisition par les employeurs pour les situations d’emploi. Et puis une interrogation : « Comment allons-nous passer notre diplôme ? » Face à cela, nous n’avons aucune réponse officielle, si ce n’est de les encourager à continuer à travailler sur leurs écrits qu’ils doivent rendre en mai.
Les mails, le téléphone deviennent des bouées de secours, pour rassurer face aux épreuves mais aussi pour prendre des nouvelles de ceux qui sont sur les terrains et des autres. « Est-ce que tout le monde va bien ? Sont-ils protégés ? Comment vont les personnes qu’ils accompagnent ? » Nous devenons alors un peu plus que des formateurs, nous soutenons, écoutons, encourageons. Nous organisons aussi les cours à distance pour que la formation se poursuive.
20 avril 2020 premier décret, toutes les épreuves sont annulées, les rendus des écrits ne semblent pas obligatoires. Les épreuves sont remplacées par des notes de contrôle continu, à chaque centre de formation de s’organiser et de faire des propositions. 28 avril 2020, c’est officiel, le rendu des écrits n’est pas obligatoire…
Deuxième effet de sidération tant chez les formateurs que chez les futurs travailleurs sociaux. Ils ne seront pas lus… Nous proposons à nos étudiants de passer un oral afin de présenter leurs écrits. Face à la stupeur, ils n’en comprennent pas le sens. Un échange a lieu, avec un débat animé, comme dans une grosse équipe. Ils nous font confiance et continuent de travailler. Nous leur expliquons le sens que nous y mettons et l’importance à nos yeux qu’ils puissent parler de leur travail mais aussi de la construction de leur identité professionnelle à des formateurs qui ne les connaissent pas.
14 mai 2020, nous faisons un bilan en visio de leur fin de formation. Malgré les écrans, ma collègue et moi percevons l’émotion. Les étudiants ont des difficultés à se dire que c’est fini. Ils reviennent sur les oraux et nous expliquent l’importance que cela a eue pour eux et le sens qu’ils ont pu mettre derrière ces 10 minutes de présentation et ces 10 minutes d’échanges. Ils ont ainsi pu parler de leur travail, de leur recherche et de leur cheminement professionnel.
Mais une question demeure : « Qu’est-ce que vaudra notre diplôme ? En quoi je suis légitime en tant que professionnel en étant diplômé en 2020 ?  » La réponse est la même que pour les autres années. Le diplôme c’est l’aboutissement d’un parcours de formation. Et demain vous serez jeune professionnel avec vos doutes, vos questionnements et une expérience en plus, celle d’une crise sanitaire qui a mis en lumière les métiers du social.

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


23 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Distance sociale, distanciation et coopération : défis à venir du travail social (2)

Par Gilles RIVET – COPAS.

Ces différentes approches semblent partager un idéal de communauté de projet. Mais les obstacles sont nombreux qui interdisent de fait, le plus souvent, la réalisation de cet idéal. À commencer par cette fameuse asymétrie de relations et de pouvoir, bien réelle, entre des personnes fragilisées et les différents acteurs d’institutions dont ces personnes restent dépendantes. N’oublions pas non plus l’énergie et le temps nécessaires pour entamer la véritable révolution culturelle que représente la coopération, associant les personnes bénéficiaires, à un projet commun, temps et énergie aujourd’hui principalement investis dans la réponse à des impératifs d’une gestion efficiente. Enfin, parler de révolution culturelle, c’est admettre que l’obstacle le plus solide est peut-être cet attachement à cette distanciation qui parait consubstantiel au travail social. S’il n’existe aucune solution magique, la voie organisationnelle peut cependant ouvrir des horizons. Certes, penser la création d’un établissement ou d’un service d’emblée comme un projet commun, co-construit par les différentes catégories d’acteurs potentiellement impliqués — qu’ils soient professionnels, élus politiques, bénéficiaires, habitants d’un territoire, prestataires de services… —, ne constitue pas une démarche totalement inédite dans l’histoire contemporaine de l’action sociale et de la solidarité. Mais il existe depuis 2001 un support juridique, la Société coopérative d’intérêt collectif, permettant d’incarner un tel projet de co-construction. Pour aller à l’essentiel de ce qui nous occupe ici, la société coopérative d’intérêt collectif (Scic) apporte au statut 1947 des coopératives une innovation majeure : le multi-sociétariat. Plus précisément, toute SCIC doit impérativement être composée d’au moins trois catégories d’associés, parmi lesquelles obligatoirement les salariés et les bénéficiaires. Alors que 741 SCIC étaient recensées en 2017, 86 intervenaient dans le secteur « services de proximité, santé, social, handicap, petite enfance, hébergement » sur les 627 répertoriées en 2016, soit un peu moins de 14%3. Trois exemples pour illustrer ces premières expérimentations. Le 1er novembre 2016, une maison de retraite gérée sous statut SARL classique à Cerizay, dans les Deux-Sèvres, s’est transformée en SCIC SAS, sous l’impulsion de l’ADMR, de la ville de Cerizay et d’une dizaine de salariés. Le 5 décembre 2017, le chantier d’insertion Les Jardins de Volvestre, en Occitanie, s’est transformé en SCIC, dont les statuts ont été signés par les 52 sociétaires, dont 4 collectivités locales, des salariés permanents et en insertion, des agriculteurs ainsi que des partenaires socio-économiques notamment dans le domaine de la formation. Enfin, le 21 décembre 2018, l’entreprise adaptée SAPRENA, en Loire Atlantique, s’est transformée en SCIC, dans laquelle l’ADAPEI reste un acteur majoritaire, outre les 80 salariés, sur 360, qui ont choisi de devenir associés.

Les exemples qui viennent d’être évoqués apportent donc au moins deux innovations majeures au travail social : la première est l’introduction d’une égalité radicale entre professionnels associés et usagers-associés, au nom du principe « un homme/une voix » ; la seconde est l’institutionnalisation d’un projet commun sous la forme coopérative. La SCIC ne possède pas, pour autant, l’exclusivité de cette innovation. Lorsqu’une association décide de modifier ses statuts afin d’ouvrir la possibilité d’adhésion à ses salariés et aux usagers, elle propose au travail un cadre assez similaire, la participation au capital en moins. Dans ces deux formes d’organisation, le travail social qui est susceptible de voir le jour enchâsse l’accompagnement social construit entre un professionnel et un bénéficiaire dans une relation d’égalité entre deux associés. Et c’est dans ce cadre inédit que devrait alors être repensée la distanciation. En effet, si cette dernière a permis au travail social de construire des pratiques d’une professionnalité rigoureuse et respectueuse des personnes, force est de constater que le rapport dominant/dominé n’en a pas été fondamentalement modifié.
Les vécus du confinement, avec leurs expériences relationnelles improvisées par nécessité, viennent se greffer sur des réflexions au long cours concernant la nature de la relation d’aide propre au travail social, mais également sur des expérimentations organisationnelles récentes, mais souvent confidentielles. Il est ici proposé de leur donner une nouvelle visibilité en tirant enseignement d’une crise qui secoue et marquera sans doute durablement les acteurs du social. C’est peut-être en établissant explicitement une jonction entre ces trois éléments — réflexion au long cours, expérimentations récentes, adaptations à la crise — que l’on sortira au mieux de cette période troublée, en franchissant un pas de plus vers un travail social fraternel…

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


22 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Distance sociale, distanciation et coopération : défis à venir du travail social (1)

Par Gilles RIVET – COPAS.

Le point de départ de cette chronique est le témoignage de professionnels (soignants pour la plupart) des Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) faisant le choix de partager la vie des personnes âgées, afin de réduire le risque de contaminer leur propre famille par des aller-retour quotidien domicile-travail. Si cette décision est prise sous contrainte d’un sentiment de nécessité, elle relève néanmoins d’un choix -l’alternative pouvant être les nuitées dans des hôtels bon marché - et, surtout, elle crée une situation partiellement inédite.

Distanciation et travail social

Pour introduire un bref commentaire de cette situation, on pourrait commencer par rappeler les phénomènes relativement récents de précarisation des travailleurs sociaux.

Ces phénomènes ont été analysés négativement d’un double point de vue : bien sûr quant à la situation personnelle de ces professionnels, d’une part ; mais également quant à une réduction, jugée néfaste, de la distance situationnelle entre les professionnels et les personnes qu’ils accompagnent, d’autre part. Il y aurait donc quelque chose d’essentiellement paradoxal dans l’accompagnement de personnes fragilisées par des personnes elles-mêmes fragilisées. Pour dire les choses autrement, toute forme de communauté de situation est ici interprétée comme un risque d’affaiblissement de la possibilité de mise en œuvre de la professionnalité du travail social. Or la pierre angulaire de la professionnalité du travail social, c’est la distanciation, soit un équilibre entre empathie et parole institutionnelle. Et c’est précisément cette distanciation qui parait radicalement remise en cause dans les EHPAD évoqués précédemment.

La situation n’est pourtant que partiellement inédite. Ce n’est pas d’aujourd’hui que des éducateurs passent une partie de leurs nuits dans les foyers, que ce soit en protection de l’enfance ou dans le handicap, même si la tendance est à leur remplacement par des veilleurs de nuit. Ce vécu, appartenant à une tradition du travail social, est-il pour autant équivalent à l’expérience de ces professionnels en EHPAD ? Pas tout à fait, me semble-t-il. Dans ce dernier cas, la communauté de vie est une composante du cadre institutionnel institué, au sein duquel la distanciation, souvent très difficile, est maintenue et travaillée dans des espaces dédiés, sous la forme de réunions de synthèse, d’équipe ou d’espaces de parole. Dans les EHPAD évoqués, la communauté de vie est inventée par les acteurs et s’invite par effraction dans un cadre institutionnel qui ne la prévoit pas. S’il serait présomptueux et prématuré de parler de processus instituant, l’on peut en revanche entrevoir une réduction de la distanciation.

L’affaire se complique encore avec les nouvelles distances sociales introduites dans le travail social par la crise sanitaire. Que ce soit dans le champ du handicap, avec la fermeture d’Institut médico-éducatif (IME), en protection de l’enfance, avec la suspension des visites en Maison d’enfants à caractère social (MECS) et les accompagnements à distance en Aide éducative en milieu ouvert (AEMO), en insertion par l’activité économique avec également des accompagnements à distance, les exemples abondent de mises à distance physique de l’accompagnement. Ces circonstances caractérisent-elles un mouvement inverse à celui qui était observé dans les EHPAD ?

Quelques commentaires d’acteurs doivent nous inviter à y regarder de plus près, qui témoignent du fait que, entre les acteurs de la protection de l’enfance, « beaucoup moins soumis aux normes habituelles », se sont créées « des relations plus naturelles, plus de solidarité ». Au total, « si la crise a fragilisé certains liens, elle en a aussi renforcé. Une certaine énergie se dégage du fait de traverser ça ensemble » (1). Ce serait donc bien un vécu commun, partagé, qui serait à l’origine d’une nouvelle expérience de solidarité portée par le travail social, caractérisée par un rapprochement assumé, qui nous oblige à reconsidérer les attendus et les pratiques de la distanciation, d’une part et qui parait, d’autre part, en mesure d’affaiblir cette asymétrie de la relation que le travail social a identifiée depuis longtemps et qu’il cherche à réduire avec une constance qui l’honore.

Modèle organisationnel et coopération

À ce stade, des liens peuvent être établis avec des réflexions et expérimentations en cours dont la source est cette fois le modèle organisationnel des établissements et services sociaux et médico-sociaux. Ces fameux Établissement sociaux et médico-sociaux (ESMS), lorsqu’ils appartiennent au secteur privé non lucratif, sont alors appréhendés comme des organisations d’économie sociale et solidaire, tout simplement parce que leur association de gestion le sont. Cette perspective peut ouvrir la voie à un bouleversement de l’optique des relations entre professionnels du social et destinataires de leur intervention.

Et cela pour au moins deux raisons.

La première a trait à une pensée du travail social d’abord comme une forme de solidarité en actes. Qu’il constitue, comme forme opérationnelle de l’action sociale, une incarnation de la solidarité nationale dont les travailleurs sociaux sont les agents, est une évidence éprouvée quotidiennement par les professionnels lorsqu’ils mettent en œuvre les orientations et réglementations des politiques sociales. Il est proposé de les considérer également comme acteurs d’une solidarité vécue, au sens qui en est donné par l’économie solidaire, c’est-à-dire construite sur des relations d’interdépendance et de réciprocité, en l’occurrence entre des citoyens travailleurs sociaux et des citoyens exprimant, conjoncturellement ou durablement, le besoin d’une aide particulière.

La seconde est liée aux modèles organisationnels de ces mêmes ESMS. Ils sont aujourd’hui structurés autour d’un projet, d’établissement ou de service, dont l’élaboration doit, selon une recommandation de la défunte Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM), associer fortement les usagers. Ces derniers sont alors considérés comme « parties prenantes » (2), au même titre que les professionnels et les partenaires. Il parait donc légitime d’envisager le projet comme une ambition commune, construite conjointement par ces différentes catégories d’acteurs. Outre cette forte incitation réglementaire, l’on voit parfois affirmée par le projet des établissements et services la nécessité d’équivalence de traitement entre professionnels et usagers, que ce soit en termes de bientraitance, ou de participation, et cette mise en miroir figure également dans certains projets associatifs.

(1) « Philippe Fabry : dans la protection de l’enfance, ‘ la crise a fragilisé certains liens et en a renforcé d’autres ’ (IRTS), in ASH, Rebondir ensemble, n°26, 30 avril 2020 2 « Élaboration, rédaction et animation du projet d’établissement ou de service », Recommandations de bonnes pratiques professionnelles, ANESM, décembre 2009

(2) Élaboration, rédaction et animation du projet d’établissement ou de service », Recommandations de bonnes pratiques professionnelles, ANESM, décembre 2009

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


21 mai 2020

★ INITIATIVES - « Nos jeunes applaudissent leurs éducateurs à 20h10"


Rencontre 93, une association de Seine Saint Denis propose sur son site https://www.educverslavie.fr plusieurs vidéo donnant la parole tant aux professionnels qu’aux jeunes. A voir absolument

A défaut d’être reconnus par la France, les éducateurs, à Rencontre 93, sont applaudis par les jeunes, juste après qu’ils aient applaudi au balcon à 20h les personnels soignants sur le front de la lutte contre le Covid-19. L’investissement des professionnels de la sauvegarde de l’enfance "n’est pas quelque chose qu’on a beaucoup entendu dans le discours de nos politiques", estime Norbert Giuliani, directeur de Rencontre 93.

https://www.educverslavie.fr/2020/04/nos-jeunes-applaudissent-leurs.html


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre