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12 décembre 2019

ACTU - Hébergement • Diktat du thermomètre.

Chaque jour, 500 enfants restent à la rue à Paris. Samu social, Emmaüs, Armée du Salut et d’autres, alertent une nouvelle fois ce 12 décembre. « Jeunes mères en sortie de maternité qui dorment à la rue ou dans des salles d’attente des hôpitaux, accouchement dans les locaux associatifs, enfant mort-né faute d’hébergement », d’année en année, les associations constatent une dégradation et une augmentation des situations dramatiques à la rue.

Le 29 novembre, l’Etat a annoncé l’ouverture de 6400 places temporaires sur les 14 000 que prévoit le plan hivernal. « Cela veut dire que certains locaux prévus pour l’hébergement et la mise à l’abri des personnes et familles sans domicile fixe sont actuellement disponibles et leur ouverture reportée à la chute des températures », s’emportent les associations qui demandent une mobilisation nationale immédiate de toutes les places disponibles.

A Toulouse, le Groupement pour la défense du travail social (GPS) déplore la mort de trois personnes à la rue au cours du mois de novembre. Les travailleurs sociaux dénoncent la saturation du dispositif d’urgence : en 2018, 95% des appels au 115 ont été rejetés et pourtant il enregistre malgré tout 245 demandes d’hébergement par jour. Sur ces demandes, 44% n’obtiennent pas d’hébergement et 75% des hébergements obtenus sont une place en gymnase. Pour une nuit.

Dans ce contexte, beaucoup renoncent à faire appel au 115. « Nous, travailleurs sociaux et médico-sociaux, dénonçons une politique de l’hébergement déshumanisée, une politique sociale du chiffre et du calcul qui laissent une grande partie de la population sdf sur le carreau », s’insurge le GPS.

Gestion au thermomètre

Jusqu’à quand cette « gestion au thermomètre » va –t-elle se poursuivre ?
Une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) publiée ce même 12 décembre montre une diminution régulière depuis 2008 du taux d’encadrement des centres d’hébergement et de réinsertion sociale, d’urgence, d’accueil pour demandeur d’asile, maisons relais, établissements d’accueil mère enfant…

En France, en 2016, 132 200 personnes étaient hébergées dans ces 3000 structures d’accueil. Au total, 140 000 places permanentes. Plus de 30 000 personnes y travaillent, pour les deux-tiers, des femmes. Elles occupent à 49% des fonctions éducatives, pédagogiques ou sociales. Les éducateurs spécialisés sont la fonction la plus représentée, 15% des équivalents temps plein ; ils sont à 87% diplômés d’Etat.

Fin 2016, en moyenne, un établissement comptait cinq personnes en équivalent temps plein. Au global, le taux d’encadrement a diminué de 6 points depuis la fin 2008. Et dégradé d’autant l’accompagnement des personnes vers le logement pérenne.

Le prochain numéro 1264 de Lien Social consacrera son dossier à l’hébergement d’urgence.


11 décembre 2019

► FORUM - Donner la parole aux enfants placés ou comment faire tomber « l’étiquette ».

Une rencontre entre un ancien enfant placé et un groupe d’adolescents vivant en foyer ? Beaucoup l’imaginent. Ce projet est devenu réalité grâce à une équipe éducative et Jérôme Beaury auteur du livre « Le Bal des Aimants ».
(…)
Que cherchiez-vous à obtenir ?
Laura Godefroy  : Ce projet avait pour objectif de permettre aux jeunes d’échanger sur leurs ressentis et leurs craintes, de bénéficier d’un dialogue plus concret et d’élargir leur vision de l’avenir et de tous les possibles qui s’ouvrent à eux, permettant à certains de retrouver le goût de l’envie. Cette expérience avait pour nous, travailleurs sociaux, l’ambition d’obtenir de nouvelles pistes de compréhension.
Jérôme Beaury : Nous avons utilisé une pièce au sein de l’accueil de jour de l’un des six foyers éducatifs gérés par l’Association Calvadosienne pour la sauvegarde de l’enfant à l’adulte. La libre adhésion était le point de départ à cette rencontre. L’ambiance y fut d’emblée décontractée. Les règles furent posées d’emblée : écoute, accessibilité, pas de tabou, égalité. Les objectifs rappelés : apprendre à nous comprendre et nous rapprocher les uns des autres.

Comment s’est déroulée cette rencontre ?

Laura Godefroy  : Après leur avoir présenté le livre, j’ai organisé un temps novateur entre mon équipe éducative, l’auteur et les jeunes sur le thème de la place des jeunes placés dans la société de demain. Au-delà de ce que nous avions pu penser, certains jeunes ont souhaité participer à l’organisation de ce temps d’échanges. Nos attentes ont été atteintes, je l’ai constaté lors des échanges, mais surtout, lorsque des jeunes sont venus nous remercier personnellement après ce moment de grandes richesses. Et pourtant d’après leurs inquiétudes de départ, rien n’était gagné ! Par exemple, les jeunes ne voulaient certainement pas rencontrer Jérôme et se voir infliger une leçon de morale ! Leur exprimer la grande disponibilité et la simplicité de l’auteur a été absolument nécessaire. C’est un point que nous avons travaillé aussi en équipe avant la rencontre afin d’être tous cohérents les uns envers les autres. Jérôme a donc parlé de son parcours comme un parcours parmi tant d’autres et non assis sur une supposée supériorité. Chacun doit trouver le sien, Jérôme en a simplement fait une force. Leurs inquiétudes passaient aussi dans la difficulté d’exprimer leurs ressentis et même de prendre la parole en groupe ou encore d’être jugés.
Jérôme Beaury : J’ai trouvé là des jeunes en quête d’avenir avec beaucoup d’incertitudes. Très ouverts et pertinents, j’ai pu mêler ma vision à la leur : fugue, étiquette, collectif, scolarité, attentes familiales, consommation, le « bon ou le mauvais éduc », la question de la référence éducative, ont été abordés. Et ces jeunes ne m’ont pas épargné, profitant de mon expérience afin de se projeter plus facilement dans leur futur. Ayant bien saisi l’opportunité qui leur était offerte, ils m’ont forcé à puiser dans ma mémoire ainsi que dans le travail que j’ai dû faire pour m’en sortir : « est-ce que tu vois toujours ta famille, ta mère surtout ? »,« Comment as-tu pu échapper à la prison ? », « Quels sont les autres leviers que l’école pour s’en sortir ? », « D’où t’est venue l’idée d’écrire mon livre », « pourquoi es-tu devenu formateur en travailleur social »…Le sans tabou n’empêche pas les gênes et l’équipe éducative présente et moi-même avons pu rassurer puis essayer de dédramatiser certains propos qui auraient pu déranger certain(es) jeunes. Par exemple, la question de la consommation de stupéfiants qui reste un jeu pour certains jeunes et une réelle difficulté pour d’autres. Ou encore la question de la scolarité qui reste très « aléatoire » en fonction des projets de chacun. La sexualité et la question des abus sexuels qui touchent beaucoup de jeunes et qui sont vraiment difficiles à aborder. Je n’ai pas hésité à leur parler de mes expériences sur ce sujet, ayant été abusé moi aussi. Bien sûr, la question de la chance de « tomber » sur un bon éducateur est vite arrivée : silence dans la salle, tout le monde se sent concerné ! J’ai en effet eu des éducateurs plus intéressés par mon avenir que d’autres mais il s’agit là de stratégies relationnelles qui nous poursuivent tout au long de nos vies. Fort heureusement, notre secteur est largement concentré de professionnels qui ne nous veulent que du bien ! Il faut leur faire confiance et les écouter !! Nous avons pu rappeler qu’il était important pour chacun de trouver sa propre manière de s’en sortir et qu’il n’y a pas de règles toutes faites : j’étais autant perdu qu’eux, mais c’est un ensemble d’éléments qui ont contribué à m’aider à avancer. L’avantage de rassembler ces jeunes est aussi de leur montrer qu’ils ne sont pas seuls, la bienveillance étant le maître mot de la rencontre. Les jeunes avaient besoin d’un vocabulaire adapté, d’une complicité, de se sentir écouté, égaux et surtout en confiance : « ils ont ainsi pu parler de leurs inquiétudes sur ce temps alors même qu’ils ne se l’autorisent pas toujours ailleurs » ont pu remarquer les éducateurs. Le pari est donc gagné. C’est finalement un peu ce que mon ouvrage appelait à construire : un témoignage encore plus proche pour les personnes qui ne souhaitent pas le lire !
(…)
La totalité de l’interview est à retrouver dans Lien Social n°1260 du 29.10.19

Laura Godefroy est éducatrice spécialisée en protection de l’enfance.
Jérôme Beaury est formateur à l’IRTS Normandie Caen.

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5 décembre 2019

■ ACTU - Handicap • Un collectif de professionnels en colère

Depuis juillet, un collectif de salariés de l’association Agivr Beaujolais Val de Saône handicap se mobilise. Il juge que ses conditions de travail dégradées pénalisent les personnes accompagnées.

« Les usagers ne sont pas des marchandises !  », dénonçait une pancarte du collectif de salariés de l’Agivr lors d’une mobilisation le 20 novembre à Villefranche sur Saône. En colère, ces professionnels, accompagnants éducatifs et sociaux, aides médico-psychologiques, moniteurs-éducateurs, qui accompagnent plus de cinq cents enfants et adultes en situation de handicap dans différentes structures de la région, dénoncent une détérioration des conditions de travail depuis deux ans – surtout sur le secteur adulte - ; une « maltraitance institutionnelle » ; « un accompagnement des publics au rabais. » Ils tirent la sonnette d’alarme avec une lettre ouverte envoyée à la Direction générale.

Lettre ouverte du collectif AGIVR Beaujolais Val de Saône, soutenu par la CGT

Loi du marché

Le collectif regrette une gestion « purement comptable », appliquée par « des gestionnaires, des financiers », plutôt que par des directeurs ayant, comme avant, une connaissance du terrain. Les équipes veulent garder le sens de leur action éducative, rester « les innombrables mains, cœurs, oreilles et cerveaux qui sont là, chaque matin, auprès de ceux que la société ne souhaite pas voir, pas rencontrer ». Or aujourd’hui, les professionnels effectuent à deux les toilettes assurées auparavant à quatre. « Pour nous occuper d’un résident en sécurité, nous devons enfermer les autres dans leur chambre, relate une porte-parole, qui souhaite rester anonyme, cela nous culpabilise. Les arrêts maladies pleuvent. » Les personnes polyhandicapées, qui ont besoin de stabilité, souffrent tout particulièrement de cette situation qui les angoisse. Les repas ne constituent plus des moments privilégiés d’échanges et de convivialité. « Nous devons nous contenter de nourrir ». Faute de budget, les sorties culturelles à l’extérieur ont disparu, les professionnels doivent mettre en place davantage d’activités qui, faute de temps et de moyens, restent insuffisantes pour stimuler les résidents.

Mépris

« Des directeurs tiennent des propos indignes, poursuit la porte-parole. Ils déclarent par exemple : ʺCe résident ne se concentre pas plus de dix minutes, il n’a pas besoin d’activités, donnez-lui un magazine, ça ira très bienʺ. »
Les équipes jugent aussi les établissements parfois inadaptés à la pathologie des publics accueillis. Les personnes autistes, par exemple, mêlées à d’autres, se sentent isolées. Les professionnels, débordés, peinent à leur accorder toute l’attention nécessaire. Ils déplorent également que le projet personnalisé des personnes accompagnées, travaillé en équipe pour leur avenir, avec parfois la nécessité d’une autre orientation, n’existe que sur le papier. « La direction cherche à garder les personnes accueillies dans l’un de ses établissements  », dénonce la porte-parole.
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Première mobilisation des salariés de l’Agivr le 20 novembre. Crédit DR..

Autre source d’inquiétude : la menace de suppression de dix-huit jours de congés supplémentaires, prévus dans les accords d’entreprise pour permettre aux salariés de souffler, qui toucherait le secteur adultes. Le collectif réclame la présentation de la situation financière de l’association afin de comprendre les glissements de fonctions, la baisse de moyens, etc. Il demande également les conclusions de deux audits réalisés ces deux dernières années. Il compte cent soixante-dix salariés sur plus trois cent cinquante, et est soutenu par la majorité des professionnels.

Contactée par Lien Social, la direction de l’Agivr, n’a pas répondu.

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3 décembre 2019

► FORUM - Julien président !

Julien S., ancien président du Conseil de vie sociale (CVS), et A-M et J. Bidart, travailleurs sociaux (1).

Outre le fait d’être travailleur d’Établissement d’aide par le travail (ESAT), Julien (2) est également président du Conseil de vie sociale (CVS) pour trois ans. Très impliqué dans tous les actes liés à son rôle (3), il endosse la responsabilité et l’habit en faisant le choix systématique du costume-cravate. En CVS, il introduit les séances, donne la parole aux représentants des différents collèges, rappelle le cadre, clôt. Il se positionne, argumente, exprime ses accords, ses désaccords en fonction de ce qui se dit, et ce, quelle que soit la fonction de celui qui parle. Il s’active avec ses collègues élus pour la création d’un trombinoscope afin de permettre aux ouvriers de l’ESAT de savoir vers quels représentants adresser leurs questions. Il est à l’initiative d’une charte des délégués élus en rendant l’outil accessible à ceux qui ne savent pas ou peu lire. Il obtient de la direction des tableaux d’affichage dans les salles de détente pour diffuser l’information. Il organise des permanences pour recueillir les idées, doléances et revendications. Dans tous les moments institutionnels importants, Julien prend la parole après le directeur. Son discours commence toujours par « En tant que président du CVS… » : il s’adapte, est opportun avec des mots et des phrases simples. Sa voix porte haut ! Il sait faire référence au collectif et rendre à César ce qui appartient à César, qu’il s’agisse de ses collègues élus ou représentés, ou du personnel de l’ESAT. Avec l’énergie personnelle qui l’anime en situation, Julien agit et s’exprime en homme libre.
Une dynamique institutionnelle s’est progressivement organisée en développant une démarche de réflexion, de participation, de co-élaboration, voire d’intelligence citoyenne entre les professionnels de l’ESAT (travailleurs handicapés et personnels), et avec quelques grandes actions menées sur la période :

  • engager des achats pour l’amélioration de la vie quotidienne sur l’ESAT
  • réfléchir aux conditions d’une bonne utilisation des vestiaires
  • développer une meilleure convivialité au moment des repas, etc.

Aussi, lorsque en 2016, un Institut régional de formation sanitaire et sociale a contacté nos services pour intervenir à l’occasion d’une journée de réflexion sur la citoyenneté qui allait réunir plusieurs filières d’étudiants, nous avons fait le pari de proposer aux travailleurs élus au CVS d’intervenir. Il y a, bien évidemment, eu des doutes de leur part… Une fois leur décision prise, il y a eu également besoin d’un peu d’aide pour s’organiser : par la mise en forme de ce que ces hommes et femmes souhaitaient exprimer ; par la création d’un powerpoint qui allait servir de repère en cas de perte de mémoire ou d’un trop plein d’émotion ; par la possibilité de faire des choix pour savoir qui « parlerait au micro », dans quel ordre et pour présenter quoi, puis de l’entraînement afin que chacun puisse maîtriser son texte dans le respect des temps impartis par les organisateurs du colloque ; par du soutien pour que tous puissent dépasser leurs incertitudes et gagner en pouvoir sur leur vie en se sentant prêts à intervenir et répondre aux questions des étudiants et de leurs enseignants.
Ces travailleurs d’ESAT ont relevé le défi avec prestance, en s’exprimant dans un haut lieu d’étude et de savoirs : un amphithéâtre accueillant des étudiants, des formateurs et un grand nombre d’associations invitées…
Ils ont été efficaces, se sont exprimés clairement, ont suscité l’intérêt en posant des mots sur qui ils étaient, sur leur mission, sur ce qu’ils faisaient et pourquoi. Ils ont surpris par la pertinence de leurs réponses et par leur engagement… Mais pas seulement : en fin d’intervention, Julien a souhaité reprendre le micro. Avec beaucoup de sérieux et une voix « portant haut et fort », il a remercié l’assemblée et ajouté : « En tant que président du CVS… j’espère avec mes collègues que ce que nous vous avons expliqué, va vous apprendre à bien faire votre métier d’éducateur… plus tard… quand vous aurez votre diplôme.  » Quelle surprise ! Y compris pour nous !
Le propos de Julien a fait mouche, touché, fait sourire et même rire l’assistance… Avec, toutefois, un changement de paradigme quant à la question du handicap, qui à ce moment-là ne pouvait absolument plus s’envisager sur le versant du déficit, mais plutôt du côté de l’altérité…
Avec une évolution des représentations autant pour les intervenants (des personnes en situation de handicap, actrices dans un dispositif d’enseignement) que pour les futurs travailleurs sociaux (dans une expérience en situation)…
Avec, en cet instant T, un espace singulier dans lequel pouvait se jouer l’acceptation de la dimension de l’être unique, différent, distinct dans son identité personnelle et sociale : une personne censée être bénéficiaire de l’action des travailleurs sociaux avait collaboré activement à l’exercice de leur démarche formative en ne se laissant pas enfermer dans (ou par) le handicap et la fragilité, en renvoyant l’Autre à sa propre vulnérabilité (un métier à apprendre… un futur diplôme à valider). Dans un rapport de sujet à sujet sur lequel doivent en principe reposer nos métiers et nos pratiques. Plus de deux ans après : au retour d’une prestation dans le cadre d’une activité de production de l’ESAT sur lequel Julien travaille il nous fait savoir qu’une « femme l’a reconnu » (…) « Elle est venue lui parler de quand il avait expliqué le CVS avec ses collègues à l’école d’éducateurs » (…) « À ce moment-là, elle faisait ses études » (…) « Maintenant, elle travaille sur la maison de retraite (4) ». Il exprime avec ses mots une très grande satisfaction car celle-ci lui aurait dit que cette intervention « lui avait appris beaucoup de choses pour son métier  ». Avec le sentiment d’avoir eu une parole qui a compté, qui a eu de la valeur, Julien a raison d’être fier ! Pourrions-nous alors conclure en relevant qu’accompagnant, accompagné, peuvent devenir deux individus capables de créer dans une relation d’altérité féconde, respectueuse des différences, dans un positionnement d’acteurs responsables ?


(1) Si 3 travailleurs sociaux ont plus particulièrement soutenu ces élus pour la préparation de leur intervention, la question des droits et de l’altérité correspond à une démarche développée dans leurs services respectifs (un ESAT un Foyer d’hébergement et un Service d’accompagnement à la vie sociale avec un Conseil de vie sociale commun), afin de développer participation, citoyenneté, inclusion qui, selon G. ZRIBI « implique un processus humain, psychologique, social et matériel, dans lequel, des choix réels de vie, la fluidité et l’ouverture des champs (d’éducation, de vie, de travail…), la normalisation de l’existence, les apprentissages pratiques et les liens socio-relationnels sont conjugués pour proposer un continuum de solutions adaptées, plurielles, évolutives ». (Lien social, Juin 2019, pp. 32-33).
(2) Le prénom est anonymisé.
(3) Julien a pu et su dynamiser un groupe d’élus qui s’est saisi des pistes proposées en une formation, pour améliorer le fonctionnement et la dynamique du CVS et de l’établissement. Pour assurer son mandat, il a également fait le choix d’effectuer une autre formation de type « expression en public » pour améliorer ses savoir-faire.
(4) Une équipe de l’ESAT intervient 5 matinées par semaine dans un EHPAD pour faire le ménage dans les chambres et studios des personnes âgées accueillies.

Publié dans Lien Social n°1258 du 01/10/2019


28 novembre 2019

■ ACTU - Protection de l’Enfance • Alerte dans le Loiret

Ils ne veulent pas « maltraiter l’enfance maltraitée ». Ce 28 novembre, quatre cent professionnels de la protection de l’enfance, selon les organisateurs, ont marché de la Maison de l’enfance d’Orléans jusqu’au Conseil départemental (CD). Ils ont remis au président du CD une lettre ouverte de vingt-cinq pages. Ils posent des constats accablant sur les conditions d’accueil des enfants confiés à l’Aide sociale à l’Enfance. Et alertent : « 150 placements sont non effectifs ».

Les travailleurs sociaux ont décidé de s’organiser en un collectif de la protection de l’enfance du Loiret, formalisé lors d’une assemblée générale le 7 novembre dernier. La dégradation ne date pas d’hier, disent-ils, mais s’est accélérée depuis deux ans. Notamment depuis la fermeture de plusieurs Maisons d’enfants à caractère social (MECS) dans le département et la perte de quelques 200 places. « C’est faux, contexte Jacky Guérineau, directeur général adjoint au département en charge du pôle citoyenneté et cohésion sociale. Depuis 2016, 106 places en MECS ont été supprimées mais compensées par la création de 380 mesures de placement à domicile ». En effet, le département a fait le choix de recentrer sa politique de protection de l’enfance sur le placement à domicile au détriment des places en institution. Un choix économique comme le souligne son schéma de cohésion sociale : une place en MECS coûte autant que trois mesure de placement. En 2017, il ouvre le dispositif d’accompagnement du placement à domicile (DAPAD). « Nous avons alerté tout de suite : ce n’est pas une réponse face aux fermetures de places en établissement car il faut construire le projet de l’enfant selon ses besoins, soit d’être confié en famille d’accueil, soit en foyer, soit une structure spécialisée, soit avec un placement à domicile » explique une des rares psychologues * de l’aide sociale à l’enfance du département.

Logique budgétaire

Or, aujourd’hui, tous l’affirment : ils ne travaillent plus à partir des besoins et spécificités des enfants mais selon les places disponibles. Et tout le dispositif semble au bord de la rupture. « Nous travaillons en surcapacité, avance cette assistante familiale. Nous avons un agrément pour recevoir trois enfants or nous pouvons aujourd’hui se voir confier 4,5 voire 6 enfants. Nous devons accueillir en urgence des enfants qui vont très mal, cela met en difficulté notre travail au quotidien ». Le recours au placement à domicile quand il est pensé dans une logique budgétaire a des conséquences. « Nous nous retrouvons avec des placements à domicile qui ne sont pas adaptés, parfois avec des enfants qui ont des troubles associés et besoin d’être être pris en charge dans des établissements spécialisés, explique Chloé Sigogneau, éducatrice spécialisée et déléguée syndicale SUD. Alors, la mesure se passe mal puisqu’elle n’a pas de sens, qu’elle ne correspond pas aux besoins ».

Le seul foyer d’accueil d’urgence du Loiret, la Maison de l’enfance à Orléans déborde. Prévue pour accueillir 41 enfants, elle en reçoit actuellement 62. « Nous avons des enfants qui dorment à plusieurs dans les mêmes chambres, des matelas par terre dans les locaux communs, les salles de jeux, de lectures, de réunions… », témoigne Catherine Thibault déléguée syndicale Sud de la structure. En mai dernier, le département a augmenté officiellement la capacité d’accueil de 41 à 60 places mais sans que rien n’ait changé. Le département promet des travaux et l’ouverture d’une nouvelle unité de 20 places en avril 2020. En attendant, après une première manifestation des professionnels en octobre dernier, la Maison de l’enfance a obtenu quelques moyens supplémentaires… des chaises, de la vaisselle, des matelas… « Cela semble anecdotique mais nous nous heurtions tous les jours à des questions matérielles de ce type : courir après une couverture, des sous-vêtements pour les enfants reçus en urgence », souligne Catherine Thibault.

Se faire entendre

Pourquoi ce débordement ? « Nous n’avons plus d’orientations possibles pour certains enfants notamment ceux qui cumulent des problématiques multiples, ils restent bloqués à la Maison de l’enfance », explique Catherine Thibault. « Les groupes d’âges ne sont plus respectés, ce qui entraine un mélange adolescents / jeunes enfants dont les conséquences sont malheureusement dramatiques, alertent les professionnels dans leur lettre ouverte. Des cas de viols sont recensés à la maison de l’enfance ». « Insupportable, s’emporte un éducateur spécialisé. Des jeunes que nous retirons de leur famille parce qu’ils sont en danger peuvent l’être encore plus dans nos propres établissements ! ». Les professionnels veulent désormais se faire entendre. Ce 28 novembre, ils ont été reçu par le département qui a écouté leurs constats. Ils attendent des réponses à la hauteur de l’urgence et le collectif prévoit de nouvelles mobilisations.

* En dehors des deux déléguées syndicales, les professionnels ont souhaité garder l’anonymat.


26 novembre 2019

► FORUM - Comment garantir l’autonomie d’action face à la protocolisation ?

La pratique professionnelle est d’autant plus fertile qu’elle est valorisée et légitimée dans sa capacité à interagir face à l’imprévisible, à l’inattendu et à l’instantané. La multiplication des référentiels, des procédures et des recommandations ne risque-t-elle pas d’agir comme un éteignoir ?

Par Jean-Luc Boero, chef de service à l’Aide sociale à l’enfance

La pensée gestionnaire hégémonique, diffusée par l’idéologie managériale qui envahit le secteur social et médico-social, conduit à pléthore de protocoles qui disent peu de la relation d’aide, de l’obligation relationnelle, de l’engagement, de la liberté de ton propres au travail social. Si l’on rajoute leur diffusion souvent peu pédagogique et variable et l’absence d’évaluation des résultats qu’ils sont censés produire, comme amélioration des articulations, on ne peut parfois que constater inefficience de cette protocolisation envahissante. Des protocoles mal diffusés, peu assimilés par les équipes et développant soit une généralisation, soit des procédures tatillonnes, peuvent conduire à des postures tranchées peu en rapport avec la nécessaire souplesse, à l’adaptabilité et la créativité de nos secteurs. Leur intégration mal digérée peut provoquer des attitudes de crainte et de repli renforçant une forme de standardisation du travail social. Le trop-plein de gestion conduit à l’éclatement des collectifs de travail, à l’émiettement, à la perte de sens et à une profusion de pratiques normatives. Pourtant, le travail social a toujours été producteur d’interactions, de combinaisons nombreuses, multidisciplinaires et multi-institutionnelles. Et nos organisations ont un savoir-faire éprouvé du lien à l’autre. L’expérimentation de la constitution de protocoles et référentiels interinstitutionnels visant la bonne articulation et le zéro défaut montre parfois l’inverse, à savoir une forme de concurrence, un renforcement des cultures institutionnelles défensives, un regard négatif de l’autre institution contraire à la coopération nécessaire et si difficile parfois à maintenir dans nos domaines d’activité.
Bref, l’excès de protoco­lisation n’entraîne pas une amélioration des synergies, des interactions au service de la clinique de l’action et des besoins des usagers. Parce que trop souvent les protocoles ne prennent pas en compte les charges de travail, celui vécu dans le réel, l’urgence, les aléas quotidiens et intensification de notre action. Ils peuvent venir mettre au pilori l’intelligence et l’art du travailleur social, ainsi que la réalité de l’accompagnement effectué. Ce sont des productions managériales hors-sol. Pourtant, le travail réflexif ainsi que la production d’une pensée organisée, d’une saine gestion de nos organisations et d’une modélisation de nos interventions sont nécessaires s’ils s’appuient sur expertise terrain, s’ils prennent en compte les aléas de la relation et l’indicible de la rencontre avec l’usager, s’ils n’évacuent pas la charge de travail, s’ils intègrent tant la question de la formation que de la supervision interéquipes et du sens.
Travailler trop souvent en mode dégradé avec des protocoles inapplicables renforce le sentiment d’un travail mal fait. Méfions-nous de ceux qui ne prennent pas suffisamment en compte la complexité de notre environnement professionnel. Ne réduisons pas le professionnel et l’usager à une rencontre sans subjectivité.
Produire des protocoles qui ne visent qu’à répondre aux impératifs de l’idéologie managériale renforce l’écart entre le travail prescrit et le travail réel. Ils ne participent qu’à un discrédit de la rationalisation. Mettre en mouvement nos organisations pour produire une action concertée qui prenne sens dans un environnement complexe et en mouvance en favorisant l’ingéniosité et la créativité des professionnels doit être au cœur de la production de nos référentiels et protocoles. Oui à des protocoles facilitant l’action partagée, non à une protocolisation renforçant la dégradation de nos secteurs.

Retrouvez le second témoignage de Xavier Bouchereau, chef de service en Prévention spécialisée, sur le n°1262 du 26 novembre 2019


21 novembre 2019

► FORUM - Le trompe-l’oeil de la scolarisation inclusive

Par Jean-Yves Le Capitaine, formateur, ancien cadre en établissement social et médico-social
La rentrée scolaire 2019 a été présentée, par le Ministère de l’Éducation nationale et le secré­tariat d’État chargé des personnes handicapées, comme radicalement nouvelle, voire révolutionnaire, dans la scolarisation des enfants en situation han­dicap, en particulier au regard de ce qui avait été fait auparavant pour l’école inclusive. Une commu­nication tous azimuts installait cette idée que sep­tembre 2019 allait tout changer. Depuis lors, le dis­cours officiel affirme avec insistance que tout va bien, et que le grand service public de l’école inclu­sive est en route si ce n’est en place, moyen­nant quelques ajustements ponctuels sur des situations insatisfaisantes issues de la mauvaise compréhen­sion des orientations gouverne­mentales par le terrain.
La réalité semble pourtant loin de ce discours lénifiant. À quelques mois d’une rentrée qui se voulait exemplaire, on reste quelque peu dubitatif. On relève un véritable hiatus dans ce que relatent la presse et surtout les réseaux sociaux. D’un côté, on a une com­munication gouvernementale qui se satisfait très massivement des bonnes conditions de rentrée des enfants en situation de handicap, en s’auto-féli­citant des innovations mises en place : pôles inclu­sifs d’accompagnement localisés (PIAL), nouvelles modalités de fonctionnement des accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH), déve­loppement des dispositifs, etc. De l’autre côté, des enfants sans place ni à l’école, ni dans aucun dis­positif d’accompagnement ou scolarisés au compte-goutte, des parents en galère, des AESH complète­ment insatisfaits de leurs conditions de service, des enseignants qui ne savent plus comment faire, etc.
Vit-on les mêmes réalités, vit-on dans le même pays ? Dans mon département, la Loire-Atlantique, quelques centaines d’enfants handicapés, ayant eu une orientation de la Maison départementale de personnes handicapées (MDPH) vers des établissements ou des services spécialisés (institut médico-éducatif (IME) ou service d’éducation spéciale et de soins à domicile (SESSAD) restent à la porte et en attente d’accompagnement et de place. En attendant, ils sont à l’école quand ils le peuvent, sans aucun soutien ou restent à la maison à la garde de leurs parents. Un grand nombre d’enfants ne sont présents à l’école que deux heures par jour, avec ou sans présence d’un AESH, avec le parent qui attend dehors dans sa voi­ture pour le cas où il y aurait crise. Ils sont alors comptabilisés comme inclus ! Des enfants sortant d’unité localisée pour l’inclu­sion scolaire (ULIS) élémentaire, et devant entrer dans une ULIS col­lège, ne le peuvent pas faute de création d’ULIS collège.
Sur le plan national, la presse et les réseaux sociaux se font l’écho de ces nombreux dysfonc­tionnements et de bien d’autres, qui ne sont pas que ponctuels, mais véritablement structurels, tant par leur nombre que par leur nature témoignant d’un sous-investis­sement dans ce domaine.
Non, la situation des élèves en situation de handi­cap n’est pas réglée, et la transition vers l’école inclu­sive se passe mal et rencontre des obstacles majeurs. Les quelques situations où des enseignants mani­festent des refus injustifiés d’accueil des enfants en situation de handicap ne peuvent pas servir d’alibi aux effets désastreux d’une politique qui restreint des moyens pour les services spécialisés sans pour autant transférer l’équivalent de ces moyens dans une véritable politique inclusive. L’école inclusive reste un principe politique et éthique juste, ayant l’ambition de faire participer et partager la vie sco­laire, des apprentissages à la vie sociale, à tous pour produire du « commun », de reconnaitre à tous les enfants les mêmes droits tout en reconnaissant des différences et des singularités. Mais cette école devient injuste dès lors que l’absence ou l’insuffi­sance de moyens condamnent les élèves à ne pas pouvoir y avoir une place satisfaisante pour exer­cer leurs rôles d’enfant et d’élève.
Contact : jyleca@gmail.com
Blog : https://jeanyveslecapitaine.blogspot.com/

Retrouvez l’intégralité de ce témoignage sur le n°1262 du 26 novembre 2019


20 novembre 2019

■ ACTU - Enfant. Quels droits ?

La Convention internationale des droits de l’enfant fête ses trente ans. L’occasion pour le secrétaire d’Etat chargé de la Protection de l’enfance d’annoncer, ce 20 novembre, vingt-deux mesures pour « en finir avec la violence », troisième pilier de son pacte pour l’enfance, après les deux premiers que sont les travaux sur les 1000 premiers jours de la vie, conduits par Boris Cyrulnik, et la stratégie nationale de prévention et protection de l’enfance.

Ce plan de mobilisation et de lutte contre les violences faites aux enfants comprend des mesures de prévention, de repérage avec, par exemple, le renforcement des moyens du 119 (cinq postes d’écoutant supplémentaires), de protection avec notamment un accent porté sur la répression contre les personnes qui consultent ou détiennent des images pédopornographiques. Leur peine sera alourdie et elles seront désormais inscrites au fichier FIJAIS consultable par les employeurs.

Dans son allocation à l’Unesco à l’occasion de ce trentième anniversaire, Emmanuel Macron a estimé cette mesure particulièrement importante. Il a également annoncé la mise en place d’un contrôle parental par défaut sur le net et a fixé un nouveau rendez-vous, le 26 janvier prochain à l’Elysée pour une « réunion de chantier » sur l’avancée de ces travaux.

Des droits inégaux

Les associations avaient d’autres attentes : « Chaque soir, à Paris, 700 enfants en famille sollicitent le 115 sans obtenir d’hébergement » rappellent une quinzaine d’associations de solidarité. En Seine-Saint-Denis, 5000 enfants dont la moitié ont moins de trois ans sont hébergés à l’hôtel, 20 000 enfants sur toute l’Ile-de-France. « Leurs besoins fondamentaux tels que l’accès aux soins, à une alimentation équilibrée, à la scolarité, aux loisirs, n’y sont pas satisfaits » souligne leur tribune qui exige un plan d’urgence pour qu’aucun enfant ne soit contraint de dormir à la rue.

« Refus de prise en charge, de mise à l’abri, remise en cause de la minorité, pratique de tests osseux, discrimination par un moindre financement des structures d’accueil, accompagnement défaillant lors du passage à la minorité… » Les Etats généraux des migrations relèvent la défaillance d’application de cette convention pour les mineurs isolés étrangers, grands oubliés. Le département de Seine-Saint-Denis choisit également ce jour pour saisir l’ONU en accusant l’Etat français de ne pas protéger les mineurs isolés. Il juge qu’il ne contribue pas assez au budget consacré par le département à la prise en charge de ces mineurs. Cette saisine devrait déboucher sur une enquête par le comité des droits de l’enfant de l’ONU.

Aux actes

Le 5 novembre, 15 associations et syndicats publiaient une lettre ouverte appelant à déposer une proposition de loi pour interdire l’enfermement administratif des enfants. A l’heure de l’anniversaire de la CIDE, ces associations rappellent que les engagements de la France pour faire cesser ces enfermements ne sont pas respectés. Une proposition de loi déposée ce 20 novembre par un député LREM propose de limiter à 48 heures la rétention d’enfant mais n’envisage pas son interdiction pourtant la France a été condamnée plusieurs fois par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour cette pratique.

« Passons de la Convention aux Actes » plaident trente associations, ONG et collectifs. « Notre pays n’est pas à la hauteur des ses ambitions en matière d’effectivité des droits de tous les enfants ». Ils avancent 69 recommandations. Ils revendiquent, par exemple, le droit à l’éducation pour tous les enfants, mineurs isolés, enfants handicapés ou tous ceux qui habitent en bidonville ou dans des habitats précaires. Ils s’inquiètent du rapprochement de la justice pénale des mineurs de celle des adultes en contradiction de l’esprit de l’ordonnance de 1945. Enfin, ils recommandent que les droits de l’enfant soient inscrits à la formation initiale des professionnels travaillant au contact des enfants. Du texte à son application, la route reste longue.


15 novembre 2019

■ ACTU - Prison. L’OIP mis à l’ombre

Alors que le nombre de personnes détenues bat des records en 2019, l’État et les collectivités territoriales se désengagent vis-à-vis de l’Observatoire international des prisons (OIP). Il tire la sonnette d’alarme.

En cinq ans, l’Observatoire international des prisons (OIP) a perdu 66 % de ses subventions publiques. «  Les aides de l’État et des collectivités territoriales, qui comptaient en 2014 pour plus de la moitié de nos ressources, n’en représentent plus aujourd’hui qu’un petit quart  », alerte l’organisation. Six des huit régions qui la finançaient, deux départements et des partenaires de longue date ont coupé les robinets. Concrètement, en 2019, l’OIP perçoit 282 000 euros de moins qu’en 2014 sur un budget prévisionnel de 750 000 euros.

Clé sous la porte

Ces défections successives mettent gravement à mal les activités de l’association, alors que dans la même période, le nombre de personnes détenues s’est envolé, passant de 67 000 à près de 72 000, un record jamais atteint en temps de paix. Conséquences ? Surpopulation, violence, inactivité, perte de sens : «  un cocktail explosif qui fait sporadiquement l’actualité, avant de retomber dans l’oubli  », dénonce l’OIP. S’il touche l’ensemble du secteur associatif, ce désengagement financier reflète aussi pour l’Observatoire un choix, celui de ne pas soutenir une association souvent critique vis-à-vis des politiques publiques.

« Ce désengagement fait aussi fi de nos actions, alors que nous sommes un interlocuteur essentiel pour les dizaines de milliers de personnes, détenues ou proches de détenus, confrontées à une incarcération, dont l’ensemble des repères sont alors bouleversés », poursuit l’OIP. Depuis sa création en 1990, l’organisation constitue un pilier du monde carcéral. Elle publie des rapports qui font du bruit, la revue trimestrielle Dedans-Dehors, un ouvrage de référence : Le guide du prisonnier et anime un site internet d’information. Elle livre une expertise et constitue l’une des principales ressources en matière d’information sur la prison. L’OIP est également une force de proposition respectée et attendue pour les institutions, parlementaires, corps d’inspections ou groupes de travail ministériels qui sollicitent son analyse sur le milieu carcéral. C’est enfin et surtout un garde-fou essentiel contre les abus de pouvoir, « dans un monde clos, invisible, où il est tellement aisé de les faire prospérer et de les cacher ». 

Henri LECLERC

Sursaut citoyen

L’ensemble de ses actions étant aujourd’hui menacé, l’OIP appelle à un sursaut politique, citoyen et à un soutien financier avec un appel au don. Objectif : réunir 100 000 euros au 30 novembre. Au 14, elle a déjà récolté 70 956 euros. La preuve, s’il en fallait une, que l’organisation est considérée comme indispensable. Un détenu le confirme : « Vous ne vous rendez pas compte de ce que ça fait de recevoir un courrier de l’OIP. Ici les surveillants ont arrêté de m’emmerder et se sont mis à m’appeler Monsieur ! »


14 novembre 2019

► FORUM - Comment faire face aux violences institutionnelles ?

« Agir en homme de pensée et penser en homme d’action. » À l’image de cette maxime de Bergson, des professionnels se confrontent au remue-méninges qui leur est proposé, se risquant à déconstruire, à concevoir et à faire réfléchir.



Dès 1991, Stanislas Tomkiewicz et Pascal Vivet dénonçaient la maltraitance qui se déploie au coeur des institutions chargées de protéger les populations vulnérables qu’elles accueillent (1). Où en sommes-nous de cette réflexion ?

Par Michel Defrance, éducateur spécialisé, directeur d’institut thérapeutique, éducatif et pédagogique (ITEP), retraité, « conteur d’institution »

Les termes de violence et d’institution évoquent de nombreuses représentations. Les violences effectives ou ressenties, inacceptables pour certains, ou simples contraintes à subir pour d’autres. L’institution évoque soit l’établissement ou le service, soit la direction mais rarement une organisation qui procède de valeurs, concepts, projets rassemblant des « militants » agissant ensemble pour une cause commune. Les violences institutionnelles sont des réactions à l’encontre de ce qui s’oppose : refus d’adhérer ou d’obéir, résistance qu’il conviendrait de faire plier par la force physique ou psychique. Elles surgissent surtout face aux agressions dont les professionnels peuvent être victimes.
Lorsque la symptomatique oppositionnelle, la réactivité émotionnelle exacerbée des jeunes s’expriment, quelles attitudes, quels consensus d’intervention, quelles références théoriques viennent donner sens aux pratiques ? Les équipes sont interrogées dans leurs capacités à élaborer leurs réponses et les directions dans leurs facultés à mettre en place et soutenir les échanges, faire vivre les controverses, sécuriser les espaces de parole, animer, conduire ces élaborations interdisciplinaires, mais aussi dans leur capacité à soutenir les personnes affectées par ces évènements violents. En situation d’être insultés, menacés, bousculés, rarement frappés, les professionnels ne sont pas tous émotionnellement capables de réagir « à bon escient » avec le recul suffisant, la maîtrise nécessaire pour ne pas répondre en miroir. C’est bien grâce au travail collectif de réflexion, de respect mutuel, d’entraide, que les collègues ne se sentiront pas seuls face à leurs émotions et que leur « sécurité d’intervenir » sera suffisante. On peut intervenir à plusieurs ou se trouver malheureusement trop souvent isolé face à un jeune, mais alors faire en sorte que celui-ci perçoive que derrière son éduc il y a tous les autres… Ne pas donner à penser que l’on agit en son nom propre – ce qui pourrait être arbitraire –, mais au nom de l’institution… Les jeunes sont d’autant plus réactifs qu’ils se sentent injustement traités, insuffisamment pris en compte ou encore incompris… La prévention des comportements éducatifs irrespectueux passe par une attention de tous les instants à chacun d’entre eux. Qu’ils se rendent insupportables pour évacuer l’insupportable en eux devrait être compris et assumé par des professionnels formés à ces relations « rugueuses » qui avant de s’engager dans ces métiers de la relation à forte exposition émotionnelle devraient en mesurer les risques, les accepter et s’y préparer… « Je n’ai pas choisi ce métier pour me faire insulter. » Certes, mais un pompier n’exerce pas non plus pour se faire brûler… Être éducateur a toujours été un exercice périlleux qui suppose force morale, conviction et engagement. Les jeunes dont nous nous occupons ont besoin de notre affection et de la fermeté de nos exigences pour se sentir reconnus. Ce sont des postures à élaborer inlassablement pour ne pas laisser notre réactivité émotionnelle, notre crainte seules guider nos interventions. Maintenir « ouvert » un accès lucide à ses affects passe par l’acceptation d’un « travail sur soi » exigeant pour gérer les atteintes narcissiques que ces situations nous font connaître… La formation initiale et continue, une vie institutionnelle riche d’échanges et d’élaborations communes, de solidarité, d’humour, ainsi que des espaces de repli réflexifs comme l’analyse des pratiques et les journées d’étude en « intra » sont les principaux leviers de prévention des violences institutionnelles…

Par Jérôme Bouts, travailleur social, directeur général d’association

Christophe a 60 ans, il part à la retraite après trente-cinq années de bons et loyaux services dans une maison d’enfants à caractère social (MECS). D’abord agent technique, il n’a jamais fermé la porte de sa cuisine aux adolescents. Il m’explique avoir eu deux carrières : la seconde a commencé lorsque un directeur a décidé de le reconnaître comme éducateur technique alors qu’il exerçait déjà depuis des années, de fait, une fonction éducative. Cette décision a changé sa vie professionnelle, laissant derrière lui ce qu’il ressentait comme une violence de l’institution à son égard, un défaut de gratitude. Le philosophe et enseignant Éric Fiat nous explique qu’il faut inverser la pyramide de Maslow. Il propose la primauté d’un besoin de reconnaissance pour s’accomplir à ceux des besoins physiologiques. « Je suis moi par la grâce de toi  », nous dit-il encore. L’institution justement est censée proposer l’articulation entre les individus qui la composent et la dimension collective ; garantissant à chacun d’être reconnu mais aussi limité dans sa subjectivité au service de nos missions sociales et médico-sociales. Il apparaît pour nous que les violences institutionnelles naissent lorsque nous ne recherchons pas cet équilibre. À une époque où l’on tend à nous imposer une logique de désinstitutionnalisation, c’est au contraire le lieu institutionnel qui permet la confrontation (versus affrontement). Les conflits apparaissent lorsque cet équilibre est rompu. Ils doivent être traités en tant que tels, sans être confondus dans la gestion des institutions avec la logique de conflictualité nécessaire à des confrontations porteuses de co-constructions. D’une autre façon, quand le pédopsychiatre Philippe Jeammet nous explique que nous sommes essentiellement guidés par nos émotions, c’est justement l’institution qui propose un cadre de droit susceptible de les canaliser vers la créativité plutôt que vers la destructivité. Ainsi les violences dans les institutions arrivent lorsqu’il manque l’institutionnalisation des pratiques, lorsque celles-ci ne sont pas référées à des conceptions suffisamment partagées et arrêtées ensemble. Les pratiques ne disent en effet rien ou pas grand-chose du sens qu’on y met et c’est un lieu commun que de dire que les personnes souffrent professionnellement à partir du moment où elles ne perçoivent plus le sens de leur pratique. À l’image de ces institutions réduites à donner des directives à la place de directions. Ce refuge dans l’opératoire (les procédures) est symptomatique de cela.
Il m’apparaît que les institutions doivent faire un effort de définition des objets qui les occupent, sans quoi le sens ne peut plus ni être garanti ni guère rappelé. Il s’agit de se mettre d’accord suffisamment sur les « évidences » qui président à nos missions. Parmi mille autres exemples, on peut définir ensemble ce qu’est l’éducation : il s’agit bien d’une question de transmission de valeurs (des règles, des normes, des usages) qui s’oppose à toute idée de domination. Cela donne une direction, permet des protocoles qui offrent un espace de possibles référés et garantis par l’institution, ses cadres mais aussi par ceux qui en comprennent le sens.
Notre jeune retraité Christophe, donc, nous dit avoir pu exercer sa pratique professionnelle librement dans son institution. Pour reprendre Reynald Brizais « professionnel ni libre ni déterminé, il a été libre de choisir parmi des possibles institutionnels qu’il n’avait pas complètement choisis  ». Nous savons que les adolescents accompagnés durant toutes ces années auront bénéficié de ce cadre recherché de non-violence institutionnelle !

(1) Aimer mal, châtier bien : enquêtes sur les violences dans les institutions pour enfants et adolescents, Éd Seuil.

Publié dans Lien Social n°1261 (12 novembre 2019)