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16 octobre 2020

• TERRAIN - Pandémie de Covid-19, confinement et enfants placés (5)

Les familles d’accueil sont trop souvent négligées, sinon méprisées un peu considérées comme les parents pauvres de la protection de l’enfance. L’occasion de leur donner la parole est suffisamment rare et précieux, pour que Lien Social ouvre son site à leur témoignage. Une version courte est à retrouver dans la rubrique « Echos du terrain » dans Lien Social n°1281 du 13 octobre 2020.

Enfants confiés et confinés, familles d’accueil sous pression (5) Pour la cause des enfants


Par trois assistants familiaux (1) et Philippe Godard (2)

Ce que nous vivons, ce que nous constatons, en tant que familles d’accueil ou en tant que formateur dans un institut de travail social, est qu’un écart se creuse entre les réalités quotidiennes et simplement concrètes de la relation humaine et éducative, et ce que les institutions attendent de nous, ou nous offrent en formation.
Dans cet article, nous avons mis en évidence des faits que tout le monde connaît. Aurions-nous enfoncé pour autant des portes ouvertes ? Et avons-nous quelque chose à proposer ?
Répondre à la première question revient à chercher, très précisément, comment il est possible que des institutions en arrivent à « oublier » ou plutôt nier le travail éducatif qui est accompli, jour et nuit, par des familles dont certaines – et c’est notre cas – n’ont pas la voix au chapitre au moment des décisions cruciales pour l’avenir de l’enfant ou du jeune qu’elles accueillent, éduquent, élèvent. Les assistants familiaux sont les soutiers d’un paquebot ivre, qui évolue entre des concepts et des lois en constant renouvellement, tente d’en éviter les pièges comme autant d’icebergs contre lesquels il ne pourrait que se fracasser, et bien sûr, les soutiers, dans ces cas-là préfèrent encore aider à contourner les obstacles, donc les conflits ouverts, que de voir l’ensemble du navire sombrer corps et biens.
Dire que le problème est dans l’institution elle-même n’est pas suffisant. Où se situe-t-il exactement ? Nous pensons que le confinement l’a cette fois mis en évidence, et c’est cela qui nous a décidés à écrire ce texte. Car avec le confinement, la situation des enfants placés, en foyer comme en famille d’accueil, a ressemblé de très près à la situation asilaire : nos maisons et les foyers d’enfants sont devenus des asiles, c’est-à-dire des lieux dans lesquels la société cloître des éléments qu’elle n’a pas envie de voir. Des lieux d’enfermement, de relégation. Pour ces enfants, le confinement a été une mise à l’isolement, un abandon par tout ce qui incarne la société, à commencer par l’institution. Disons la réalité comme elle est. Ce n’est pas une nouveauté. L’asile est une forme d’exclusion de personnes « marginales », dangereuses ou pas pour la société, mais dans le cas qui nous occupe, nous parlons d’enfants. Donc a priori des individus qui ne sont pas dangereux pour la société, ou qui, s’ils le sont déjà, peuvent encore être repêchés par un programme pédagogique adéquat. N’est-ce pas l’évidence ? Eh bien non, et c’est cela que nous voulons évoquer tout d’abord en conclusion. Notre société, la France des années 2020, n’est pas prête à accueillir des enfants aux parcours de vie complexes, douloureux puisque sans parents biologiques « suffisamment bons », atypiques à coup sûr. Nous vivons dans une société où la présence insistante de la norme est de plus en plus féroce et marquée. C’est toute la politique éducative dont il faudrait ici parler, c’est de la parentalité comme technique d’élevage des enfants dont il faudrait parler, c’est de la formation en travail social qui se donne pour but d’aboutir à créer de bons petits soldats de l’institution dont il faudrait parler. Car, oui, il faut être un bon petit soldat de l’institution pour accepter d’être éducateur de placement avec trente ou quarante « références » à suivre simultanément, tâche parfaitement impossible.
Le soi-disant « éducateur » de placement est ainsi ravalé au rang de bureaucrate établissant des dossiers, des rapports, suivant l’évolution des situations qui lui sont confiées selon un schéma technocratique précis, constitué de rendez-vous de synthèse, de visites plus ou moins régulières, et d’écritures, d’écritures, d’écritures…
Loin de nous l’idée d’opposer les éducateurs de placement et les familles d’accueil, ou encore le placement en famille d’accueil au placement en foyer. Notre vision est ferme : nous sommes tous victimes d’un système qui, tel ce bateau ivre, s’échoue de loi en décret, de directives en « subtiles méthodes psycho-pédiatriques, médico-pédagogiques, psychanalo-pédotechniques » (3) , nous désarçonnant tous par ses incohérences à travers le temps. Mais la différence entre certains éducateurs et d’autres, c’est que certains, en foyer ou en famille d’accueil, sont au contact direct des premières victimes de ces errances, plus ou moins subtiles et dans tous les cas dévastatrices. Et voilà que la société, à travers l’institution, nous dénie le droit de « penser » nous aussi en termes éducatifs. Les familles d’accueil ne sont pas des éducateurs comme les autres, pas du tout même : notre formation est dévalorisée, notre niveau de diplôme est déconsidéré, et d’ailleurs la formation elle-même n’est pas orientée vers des points pourtant cruciaux de notre quotidien. Citons-en ici quelques-uns, mais notre liste n’est pas limitative.
Nous devrions réfléchir sur notre place : ni parents, ni « assistants » de familles déchues, ni décisionnaires pour les personnes que nous accueillons, devons-nous compter sur notre autorité sur l’enfant (hiérarchie), notre leadership (capacité à le convaincre), notre charisme, nos méthodes didactiques ? Que nous enseigne-t-on de la délinquance : pourquoi semble-t-elle une tentation chez certains jeunes ? Que savons-nous de la déprivation et pourquoi en parlons-nous si peu, voire pas du tout dans certains cas ? Pourquoi ne nous initie-t-on pas à des théories pédagogiques qui pourraient faire sens dans notre parcours et notre volonté d’accompagner des enfants ? Pourquoi et comment notre société est-elle passée de la « mort de la famille » au sens des antipsychiatres à la mort de la famille « traditionnelle » que nous vivons actuellement ? Cela ne remet rien en cause de notre travail ? Pourquoi n’avons-nous pas de cours sur les neurosciences et ce qu’elles peuvent, ou pas, apporter à la compréhension des enfants ?
Et nous pourrions continuer cette liste. Mais tout cela est à peine enseigné aux éducateurs de niveau II, alors comment espérer qu’il le soit un jour à de simples « assistants » de niveau V ? Au point où nous en sommes, si le désespoir ne s’empare pas de nous au point de préconiser, comme Fernand Deligny dans Graine de crapule, de « prendre une bonne charge de dynamite » pour faire disparaître les quartiers d’où sont issus nombre de nos jeunes, il est cependant présent.
Cet article n’a été écrit, conjointement par quatre personnes, que pour exprimer notre désespoir, un sentiment que nous estimons profondément enfoui chez ceux qui pratiquent ce métier. « Profondément enfoui » dans les deux sens de cette expression : véritablement inscrit dans notre ADN de familles d’accueil, et si profondément qu’il ne fait pas surface. Nous avons voulu, simplement, lui donner de l’air, et faire remonter ce qui, jusque-là, ne se dit jamais ouvertement. Au-delà du désespoir, donc, nous conservons l’espoir de faire changer l’institution et la société dont elle est l’outil.

Malgré tout ce contexte difficile que nous avons décrit ici à grands traits, les familles d’accueil restent présentes, actives et en soutien auprès des enfants qu’elles accueillent. Jusqu’à épuisement parfois. Nous faisons front pour que les enfants déjà abandonnés par la société ne se retrouvent pas encore plus isolés. Est-ce de l’empathie surdimensionnée, un besoin profond de se donner bonne conscience, voire de combler un manque affectif, peu importe, les faits sont là. Que deviendront ces enfants le jour où l’humanisme des assistants familiaux s’éteindra ?

(1) Qui souhaitent rester anonymes par crainte de représailles et de perdre leur travail.

(2) Ancien formateur occasionnel dans un institut régional de travail social, auteur de livres documentaires pour la jeunesse, ainsi que de Graines de futur (Arbois, Cet Atelier, là, 2020), sur une maison d’enfants à caractère social, et de l’essai Pédagogie pour des temps difficiles. Cultiver des liens qui nous libèrent (Montréal, éditions Écosociété, à paraître en janvier 2021).

(3) Cette expression de Fernand Deligny, tirée de Graine de crapule, son ouvrage le plus connu, s’inscrit dans cette phrase que nous pourrions tous, familles d’accueil et éducateurs, méditer : « Quand tu auras passé trente ans de ta vie à mettre au point de subtiles méthodes psycho-pédiatriques, médico-pédagogiques, psychanalo-pédotechniques, à la veille de la retraite, tu prendras une bonne charge de dynamite et tu iras discrètement faire sauter quelques pâtés de maisons dans un quartier de taudis. Et en une seconde, tu auras fait plus de travail qu’en trente ans. »


15 octobre 2020

■ ACTU - Alpes-Maritimes • Un Esat au secours des sinistrés

Dans la Vallée de la Roya dévastée par les intempéries, un Esat nourrit un village et réconforte ses habitants.

Depuis que la tempête s’est abattue sur la Vallée de la Roya, dans les Alpes-Maritimes, le village de Saint-Dalmas de Tende, 300 habitants, se retrouve coupé du monde. Les 76 travailleurs de l’Etablissement et service d’aide par le travail (Esat) le Prieuré, hôtel-restaurant de standing installé dans un ancien monastère, sont sur le pont pour nourrir la population.

Habituellement, ils travaillent à l’hôtel, au restaurant, à la blanchisserie, aux espaces verts et au potager. Mais depuis la tempête, « L’Esat est devenu le lieu de ravitaillement et de réconfort pour les habitants, ils peuvent venir y chercher la nourriture livrée par hélicoptère mais beaucoup préfèrent manger sur place et 100 repas quotidiens sont cuisinés par nos usagers et salariés », rapporte le directeur, Olivier Baillot. L’hôtel accueille aussi des sinistrés. « C’est un lieu d’écoute et d’expression après ce que les habitants ont traversé, certains ont perdu leur maison, d’autres des parents, le cimetière a été détruit ».

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La chapelle du Prieuré où est installé l’Esat sert de salle de restaurant.

Après la catastrophe, les travailleurs de l’Esat n’ont pas souhaité rentrer dans leurs familles : « Ils ont préféré rester ici pour aider, à déblayer les rues, à tout nettoyer. Il faut dire que la période de confinement avait consolidé les liens », ajoute Olivier Baillot. Au milieu des bénévoles, des pompiers, des voisins, les usagers de l’Esat participent activement à la dynamique de solidarité : « Ils ont toute leur place, handicapés ou pas il n’y a plus de différence, là on peut vraiment parler d’inclusion ». Désormais, l’Esat est au centre de la vie collective du village.

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Les travailleurs de l’Est aident à déblayer dans le village

Cette idée d’inclusion est présente depuis la création du Prieuré, dont les travailleurs ont acquis une grande autonomie. « A tel point que deux d’entre eux ont voulu travailler en milieu ordinaire, explique le directeur, mais ils ont vite déchanté : L’un d’eux n’a pas trouvé d’emploi, et l’autre, malgré un CAP cuisine obtenu au Greta, a été cantonné à la plonge, si bien qu’il a démissionné pour revenir à l’Esat ». Pour leur offrir une porte de sortie, Olivier Baillot a décidé de créer un restaurant Esat hors-mur, qui a ouvert en août dans le village de Castillon, avec le concours du maire du village. « Ce restaurant fonctionne sans chef d’équipe, c’est-à-dire sans encadrement éducatif, ce sont les deux cuisiniers qui l’ont voulu, et ça marche du tonnerre, ça redonne des perspectives d’évolution à nos autres travailleurs ».


15 octobre 2020

• TERRAIN - Pandémie de Covid-19, confinement et enfants placés (4)

Les familles d’accueil sont trop souvent négligées, sinon méprisées un peu considérées comme les parents pauvres de la protection de l’enfance. L’occasion de leur donner la parole est suffisamment rare et précieux, pour que Lien Social ouvre son site à leur témoignage. Une version courte est à retrouver dans la rubrique « Echos du terrain » dans Lien Social n°1281.

Enfants confiés et confinés, familles d’accueil sous pression (4) Améliorer le suivi des enfants placés

Par trois assistants familiaux (1) et Philippe Godard (2)

Il n’est pas rare que des enfants changent d’éducateur sur un rythme annuel. À chaque nouvel éducateur, il faut tout recommencer, réciter de nouveau la même histoire, comme l’explique cette assistante familiale : « Pour ce garçon que j’accueille depuis dix ans, je suis la seule et unique personne qui le suit depuis le début de son placement, tous les autres intervenants changent, éducateurs, psychologues, professeurs, médecins, responsables de service ASE ou IME… Il a en permanence de nouveaux interlocuteurs et ce qui doit arriver, arrive : il ne veut plus parler de son histoire à personne. Je le comprends, être obligé de reparler ce qui vous fait mal et vous blesse encore et encore est extrêmement difficile. »
Dans nos départements, le suivi des enfants n’est pas assuré dans le long terme par le même éducateur de placement, et chacun de ceux-là arrive avec ses expériences et ses illusions. On recommence donc pour systématiquement aboutir aux mêmes conclusions et reproduire les mêmes échecs. Ce qui nous amène à affirmer qu’en réalité, il n’existe pas de dossier de l’enfant digne de ce nom : l’institution ne produit qu’un simple dossier administratif, mais pas un livre de la vie de l’enfant.
Le système d’aide sociale à l’enfance mis en place par le pouvoir régalien est une lourde machine que tout le monde doit suivre au pas, au risque de se retrouver écrasé. Tout le monde est parfaitement conscient des dysfonctionnements de cette machine, de son inefficacité sur certains points, mais personne ne souhaite, ne peut ou n’arrive à trouver des solutions pragmatiques. Pour faire face, de nouveaux textes, nouvelles lois, nouveaux décrets sont publiés sur lesquels tout le monde se rue, tentant de les comprendre, de mettre en place des actions pour se donner bonne conscience jusqu’au jour où il apparaît que ces textes sont inapplicables ; alors tout le monde convient qu’il faut en publier d’autres… Pendant ce temps, rien n’avance. La société ne reconnaît toujours pas ses « orphelins », n’en parle pas, ne communique pas sur le sujet… et la machine continue à écraser.

Deux témoignages

« La référente annonçait à une assistante avoir organisé une réunion pour déterminer l’avenir de l’enfant qui était placé chez elle. Cette réunion regroupait les professionnels en contact avec l’enfant. Bien entendu l’AF ne faisait pas partie de cette réunion. Elle l’a fait remarquer à la référente en disant qu’elle n’était peut-être pas professionnelle. Confuse, la référente s’est excusée en précisant bien qu’elle n’avait pas pensé à l’inviter, mais qu’elle pouvait venir. L’AF lui a fait comprendre qu’ils pourront bien se passer de la seule personne qui suit l’enfant au quotidien… »

« Et puis vous vous faites pratiquement engueuler quand vous dénoncez un axe négatif de l’enfant que vous accueillez parce que l’éducatrice connaît mieux le gamin qui vit chez vous H24 étant donné qu’elle le voit deux fois par an et que les écrits passés suffisent. Puis quand vous assistez à une réunion de recadrage d’un gamin et que systématiquement vous vous faites-vous aussi recadrer et humilier devant lui et ses parents… Pourquoi ? pour bien montrer qui commande ! »

S’immerger avec les enfants placés pour mieux les comprendre ?
Nous pourrions aisément imaginer que tout référent éducateur ait l’obligation de faire un stage d’une semaine non-stop chez un assistant familial, donc vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pour s’imprégner de ce qu’est notre quotidien avant de prendre en charge des enfants et leur assistants familiaux respectifs. Nous sommes bien conscients que nous sommes à des années-lumière d’une réforme de ce genre, et pourtant… Très souvent, pour ne pas dire toujours, celles et ceux qui décident du placement de l’enfant, avec ses problématiques particulières, n’ont jamais vécu avec des enfants relevant de ces problématiques. Nous l’avons certes choisi, ce métier, et nous en sommes heureux et fiers, et ici, nous ne demandons qu’une seule chose : que ceux qui décident pour nous aient au moins un minimum de connaissances au sujet de ce que nous sommes amenés à vivre. Car, comme nous l’avons souligné dans la première partie de cet article, les modifications de la famille et des problématiques des enfants placés ces trente ou cinquante dernières années sont énormes, et à notre avis, ces bouleversements justifient à eux seuls une nouvelle approche du placement. Pourquoi ne pas le cerner, précisément, en le vivant non par procuration mais en direct pendant une semaine ? Cela pourrait très facilement être intégré dans le cursus de formation au travers d’un stage.
Les référents nous aideraient considérablement en assumant un rôle de « conseil éducatif » qui soit un vrai partage entre eux et nous. Au cours de sa carrière, un éducateur est confronté à bien des situations qui se résolvent par bien des solutions. Il pourrait être utile de partager ces expériences avec les familles d’accueil. Il n’est pas question de dresser un catalogue de solutions toutes prêtes, ni d’être injonctif vis-à-vis des assistants familiaux (« C’est comme ça qu’il faut faire ! »). Tout le monde sait bien que ce n’est pas une méthode pour obtenir des résultats. Il faudrait plutôt ouvrir le dialogue : « Dans une situation similaire, tel de vos collègues a procédé de la sorte, nous pourrions peut-être tenter de faire comme cela ? » En fonction des pathologies des enfants, nous ne savons pas toujours comment aborder certains troubles, une aide serait donc la bienvenue, en tout cas pour les débutants.

La formation en question
Nous sommes tout à fait conscients que les assistants familiaux actuels ne sont pas tous de bons éducateurs, et certains commettent même des erreurs. Nous l’acceptons parfaitement, et c’est sans doute pour cela que l’on nous a proposé de passer un examen et d’obtenir un diplôme. Or, disons-le nettement : tel qu’il est conçu, cela ne sert à rien. La formation, de 240 heures, que nous recevons dans nos départements est complètement inappropriée, les cours sont inadaptés à nos besoins. Nous revenons en conclusion sur d’autres thèmes que nous aimerions voir aborder et qui nourriraient notre pratique éducative.
À noter enfin que ce que nous pouvons apprendre en formation, et pour peu que cela soit un peu au-dessus de la moyenne, nous ne pouvons pas vraiment le faire valoir. Si jamais nous avons l’audace d’évoquer une position différente des « professionnels », ces derniers nous font vite comprendre que nous devons rester à notre place et que les vrais pros sont là pour donner un avis qui est le bon. Observer un enfant pendant des mois et émettre un avis ne vaut rien à côté de celui d’un médecin qui voit l’enfant dix minutes…

(1) Qui souhaitent rester anonymes par crainte de représailles et de perdre leur travail.

(2) Ancien formateur occasionnel dans un institut régional de travail social, auteur de livres documentaires pour la jeunesse, ainsi que de Graines de futur (Arbois, Cet Atelier, là, 2020), sur une maison d’enfants à caractère social, et de l’essai Pédagogie pour des temps difficiles. Cultiver des liens qui nous libèrent (Montréal, éditions Écosociété, à paraître en janvier 2021).

Suite et fin (5) demain « Pour la cause des enfants »


14 octobre 2020

• TERRAIN - Comment en sommes-nous arrivés à ce silence ?

Par Jean-Luc BOERO, cadre ASE,

Revenir sur un fait divers dramatique ayant impacté la protection de l’enfance doit permettre de réfléchir aux conditions qui éviteraient de reproduire l’engrenage qui y a mené. Un cadre appartenant à l’un des plus de cent services de l’Aide sociale à l’enfance que compte notre pays réagit ici, en tant que citoyen, sur les leçons qui n’ont pas été tirées de l’Affaire Laëtitia.

Tirée du livre d’Ivan JABLONKA, une série a été diffusée les 21 et 28 septembre sur France 2. Cette série, très bien montée, éclaire bien la question de la monstruosité humaine dans laquelle certaines personnes sont broyées à tout jamais.
Heureusement, la protection des enfants existe. Cette série est quelque peu approximative sur le fonctionnement des institutions de Protection de l’Enfance et montre par là-même l’ignorance dans laquelle nos services de Protection de l’Enfance restent. C’est probablement par pudeur, par crainte de déformation, par volonté de protection des enfants et des familles, par éthique, par refus du sensationnalisme mais aussi par honte du travail mal-fait que nous ne parlons pas. Ce silence vient parfois amplifier la défiance à l’égard des services sociaux, d’autant plus que les faits divers viennent mettre en avant des dysfonctionnements voire des défaillances de nos systèmes de Protection de l’Enfance. Montrer un Assistant Familial en électron libre dans une forme de toute puissance, sans aucune concertation, ni règle institutionnelle vient bien pointer un dysfonctionnement, même si c’est largement une exception dans notre secteur. Nous sommes souvent dans une invisibilité, car nous ne voulons pas que nos propos soient déformés et réduits à la petite phrase, alors que la complexité dans laquelle nous agissons ne peut se réduire à une logique binaire. Et puis, comme nous sommes souvent des exécutants, nous avons intégré cette position basse qui nous cantonne au silence. Et le cirque médiatique dans lequel nos hommes publics se débattent, se repaissent pour certains, ce n’est pas notre tasse de thé. Bref, nous avons fait du silence et de la fragilité de nos usagers notre quotidien.
Certains collègues vont jusqu’à ne plus parler chez eux de ce qu’ils vivent, car ils ne savent plus par quoi commencer tellement la charge est intense et se fait avec un manque criant de moyens. Et lorsque les médias parlent des dysfonctionnements, nous faisons le gros dos, comme si nous étions coupables. Est-on coupable de mettre des gamins fracassés dans des lieux d’accueil Inadaptés ? Oui, si des solutions répondant aux besoins des enfants existent. Mais, malheureusement, la pénurie de possibilités d’accueil nous conduit de plus en plus à nous rabattre sur des orientations par défaut. Cela produit de la honte et chez certains d’entre nous, cela conduit à de la résignation. Un mouvement de fuite se fait dans notre secteur, car nous travaillons en mode dégradé et nous savons que les enfants et leur famille en pâtissent. Communiquer sur un travail mal fait est difficile. Vous me direz que j’exagère, que bon nombre d’enfants sont dans des lieux adaptés, bienveillants, professionnels. Certes, c’est le cas, mais la pénurie s’est installée.
Les pronostics d’avenir de nos modèles sociaux, de nos économies et des crises écologiques annoncées nous laissent sans voix, car nous ne savons plus de quoi sera fait demain. Les collectifs de travail se sont aussi étiolés et chacun est pris par une tâche de plus en plus lourde et infaisable. Le burn-out est devenu un fait indiscutable. Les professionnels de la Protection de l’Enfance sont dans une souffrance qui ne cesse de s’accroître. Nous ne sommes plus en périphérie d’une crise future que nos directions et nos élus pensent colmater à coup de mesurettes. Nous sommes au cœur de la crise. Nous vivons de plein fouet la politique de la rareté, de la rationalisation et de l’optimisation des moyens. Nos modèles organisationnels se sont hyper-complexifiés, reléguant l’accompagnement à une portion congrue. On fait de l’évaluation, de l’orientation et de la coordination le modèle dominant. On a hyperspécialisé les fonctions, ce qui entraîne des querelles de champ d’intervention à n’en plus finir… et pendant ce temps on ne parle plus de sens ou de clinique ! On vit dans une confusion des compétences et cette gouvernance enchevêtrée conduit à faire porter la responsabilité des manques à d’autres échelons administratifs. Bref, cela arrange bien l’État ou les départements que cela ne change pas, car se poserait alors la question : qui devra mettre la main à poche ? Ce sont bien les enfants et les familles qui en font les frais. Ne nous étonnons pas que des dysfonctionnements existent, lorsqu’on travaille toujours à flux tendu, sans marge, avec des professionnels débordés et des solutions précaires pour répondre aux manques.
Alors oui, les Patron et autres tyrans ont peut-être de beaux jours devant eux ! Car, aujourd’hui, les plus disponibles, ce sont souvent les accueillants les moins professionnels, ceux qui disent oui à tout, qui nous servent de bouées de secours pour certains enfants, les plus abimés, ou pour les urgences lorsque nous n’avons pas d’autres solutions. La raréfaction conduit à cet immense gâchis : de l’usure prématurée chez les professionnels et l’usage de lieux non-adaptés aux risques de la maltraitance.
Pour autant, l’intégrité, la compétence, la moralité de l’immense majorité des professionnels de la Protection de l’Enfance est bien loin du portrait de Monsieur Patron. Ne jetons pas la pierre à tous ces professionnels qui, quotidiennement, se battent pour que soit assuré un avenir aux enfants. Ne nous trompons pas de responsables sur ces dysfonctionnements largement prévisibles, même si le risque zéro n’existe pas.

À retrouver dans Lien Social numéro 1281


14 octobre 2020

• TERRAIN - Pandémie de Covid-19, confinement et enfants placés (3)

Les familles d’accueil sont trop souvent négligées, sinon méprisées un peu considérées comme les parents pauvres de la protection de l’enfance. L’occasion de leur donner la parole est suffisamment rare et précieux, pour que Lien Social ouvre son site à leur témoignage. Une version courte est à retrouver dans la rubrique « Echos du terrain » dans Lien Social n°1281 du 13 octobre 2020.

Enfants confiés et confinés, familles d’accueil sous pression (3)
- Qui sont les enfants que l’on nous confie ?

Par trois assistants familiaux (1) et Philippe Godard (2),

Le confinement a mis en évidence, cette fois sans fard, que les familles d’accueil ne sont pas prises en compte dans les projets éducatifs et plus largement les projets de vie des enfants qu’elles accueillent, dans certains départements tout du moins. En effet, durant ces deux mois du printemps 2020, « nos » institutions ne sont pas intervenues pour soutenir les familles d’accueil. Très vraisemblablement, le fait que les assistants familiaux soient considérés comme des professionnels, mais d’un rang inférieur dans l’échelle du travail social – le diplôme est au niveau V, soit quasiment le plus bas dans la hiérarchie européenne – amène les référents des dossiers – qui sont titulaires d’un diplôme de niveau II selon la même hiérarchie – à négliger les avis des subalternes. Nous, les familles d’accueil, sommes pourtant celles et ceux qui vivent jour après jour avec les enfants, et plus encore : c’est bien à nous qu’est confiée la très lourde tâche d’éduquer ces enfants placés.
Car, et il faut insister sur ce point, le placement d’un enfant ne simplifie pas sa situation. Elle est complexe au départ, avec des parents toxiques, maltraitants ou absent, en tout cas « non suffisamment bons », ce qui justifie le placement. Mais, contrairement à d’autres personnes qui se trouvent également en marge de la norme, ces enfants n’ont pas choisi leur situation : ils en héritent. Leur situation résulte d’une carence de leurs parents, d’une équipe éducative, de la société, mais pas d’un choix personnel. Et les enfants placés doivent avancer dans leur vie avec ce fardeau. Ils n’ont pas été retirés à leur famille « pour rien », ce ne sont pas des orphelins tels qu’on peut se les imaginer, tout droit sortis de l’univers hugolien des Misérables. Ce sont des enfants qui, pour la majorité d’entre eux, sont « détruits » ou très abîmés, « cabossés » comme le disait avec sympathie le directeur d’un foyer, et souvent en « totale rupture de tout », selon les termes d’un assistant familial. Nous voulons ici rappeler ce point avant toute chose : la quasi-totalité des enfants placés sont des enfants déprivés (3), privés des liens d’attachement sains avec leurs parents, liens qui sont pourtant la base et la condition nécessaire de toute construction d’une personnalité humaine, au moins durant la période de la petite enfance et de l’enfance, voire jusqu’à l’adolescence et au-delà dans certains cas.
Nous n’avons pas pour ambition de tracer ici une nomenclature des enfants placés en familles d’accueil, mais nous insistons sur deux faits, qui nous semblent cruciaux. Tout d’abord, les enfants placés sont, de plus en plus, « porteurs » comme l’on dit de troubles associés de caractère comportemental ou psychologique. Ensuite, lorsque ces enfants difficiles nous sont confiés, les services auxquels nous avons affaire pour notre part ne tiennent aucun compte de notre disposition d’éducateur à assumer notre rôle plutôt avec des tout-petits, ou de jeunes enfants, ou des adolescents. Au nom d’une prétendue égalité entre les enfants, c’est notre capacité éducative qui est niée d’une façon sournoise : l’institution nous déclare capables de tout avec tous, alors qu’elle nous fait savoir, à chaque fois que l’occasion s’en présente, que nous ne sommes pas si « capables » que nous le prétendons…
Nous n’avons jamais considéré l’Aide sociale à l’enfance comme un « catalogue d’enfants », mais nous souhaitons cependant, pour l’immense majorité d’entre nous, faire valoir nos prédispositions à éduquer les enfants de telle ou telle tranche d’âge. D’ailleurs, dans les maisons d’enfants à caractère social qui en accueillent un nombre important, les groupes d’enfants sont formés en fonction des tranches d’âge, et les tout-petits ne sont pas mêlés aux plus grands ; il est incompréhensible que nous ne puissions pas, non pas « choisir » un enfant sur un catalogue, mais bien faire valoir nos compétences plus particulières autour de telle tranche d’âge, voire telle pathologie.
Ainsi, l’une d’entre nous affirme : « Au fil des années, j’ai accueilli beaucoup d’enfants de tout âge, même un bébé né sous le secret ; aujourd’hui je me sens bien avec les ados et actuellement j’accueille trois garçons, un âgé de quinze ans et demi (depuis douze ans), un de seize ans depuis trois ans, et le troisième âgé de dix-sept ans (depuis quelques mois). »
Cette question du « choix » des enfants n’a rien à voir avec une volonté de sélectionner ; elle n’est que la reconnaissance, par nous-mêmes, de nos propres capacités, et il se trouve qu’en fonction de notre âge, de notre situation familiale, de nos compétences particulières, nous ressentons une meilleure capacité à travailler à l’éducation d’enfants situés dans telle ou telle tranche d’âge.
D’ailleurs, cette réalité est reconnue également par l’ensemble du travail social, puisqu’il existe des éducateurs et éducatrices – pour leur immense majorité – de jeunes enfants, et que les éducateurs spécialisés ou les moniteurs éducateurs ne se retrouvent jamais dans des crèches ou des multi-accueils. C’est donc que, de toute évidence, il est d’ores et déjà reconnu et incontesté que l’éducateur peut ressentir en lui une meilleure capacité à travailler selon l’âge des enfants qui lui sont confiés.

De plus, nous pensons que la société devrait mieux évaluer et comprendre ce qu’elle produit comme particularités. Les indicateurs nous semblent évoluer vers des zones de plus en plus dangereuses. Le nombre d’élèves décrocheurs est élevé, et le confinement l’a fait monter jusqu’à 10 % selon le chiffre officiel donné par l’Éducation nationale (18), mais selon d’autres sources, le chiffre est de 20 % et même 30 % en éducation prioritaire (19). Ce chiffre met en évidence la nécessité d’une socialisation concrète, et non virtuelle. Les agressions verbales, la violence, les problèmes de comportement sont eux aussi en hausse, mais, dans un souci de ne pas stigmatiser les jeunes qu’on nous confie, la règle suivie chez nous consiste à ne pas nous en parler au préalable.
C’est ainsi que des assistants familiaux se retrouvent avec des jeunes qui sont aux prises avec des problèmes très graves, au niveau comportemental, sexuel, d’addiction à une ou des drogues, de délinquance pour certains… Il est extrêmement difficile d’affirmer, preuves statistiques à l’appui, que les jeunes qui sont placés dans des familles sont plus « complexes » et davantage en difficultés sociales du fait de leur comportement que l’ensemble des jeunes, car de telles statistiques n’existent pas, à notre connaissance tout du moins. Mais un formateur pourra aisément constater, sur une cohorte d’une centaine de familles d’accueil et en détaillant les enfants qui leur sont confiés et dont ces familles lui parlent, que les taux d’enfants aux problématiques diverses sont élevés, problématiques qui se surajoutent bien sûr au défi du placement lui-même. Le but de toute entreprise éducative étant d’éviter le rejet, la marginalisation et la détresse, nous aimerions, en tant qu’éducateurs, que les problèmes auxquels nous faisons face soient mieux évalués, et que notre parole d’éducateurs en contact direct avec les enfants et les jeunes soit prise en compte.

C’est pourquoi nous proposons à la suite quelques voies pour améliorer, réformer, modifier, restructurer la prise en charge des enfants et des jeunes, et reconsidérer le travail des familles d’accueil.

(1) Qui souhaitent rester anonymes par crainte de représailles et de perdre leur travail.

(2) Ancien formateur occasionnel dans un institut régional de travail social, auteur de livres documentaires pour la jeunesse, ainsi que de Graines de futur (Arbois, Cet Atelier, là, 2020), sur une maison d’enfants à caractère social, et de l’essai Pédagogie pour des temps difficiles. Cultiver des liens qui nous libèrent (Montréal, éditions Écosociété, à paraître en janvier 2021).

(3) Pour reprendre ici le terme de Donald Winnicott.
(4) Selon une audition de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, à l’Assemblée nationale le 6 juin 2020.

(5) Voir le site Educavox, enquête sur le confinement : < https://www.educavox.fr/toutes-les-breves/enquete-confinement-et-decrochage-scolaire>.

Suite demain (4) : « Améliorer le suivi des enfants placés »


13 octobre 2020

• TERRAIN - Pandémie de Covid-19, confinement et enfants placés (2)

Les familles d’accueil sont trop souvent négligées, sinon méprisées un peu considérées comme les parents pauvres de la protection de l’enfance. L’occasion de leur donner la parole est suffisamment rare et précieux, pour que Lien Social ouvre son site à leur témoignage. Une version courte est à retrouver dans la rubrique « Echos du terrain » dans Lien Social n°1281 du 13 octobre 2020.

Enfants confiés et confinés, familles d’accueil sous pression (2) Comment les enfants placés ont vécu ce confinement ?

Par trois assistants familiaux (1) et Philippe Godard (2)

Avant le confinement, les enfants placés suivaient un emploi du temps ponctué de rendez-vous tout au long de la semaine avec tous les déplacements nécessaires à ces rendez-vous : école, visites avec les parents, psychologue, psychomoteur, orthophoniste, audiences… Ce sont autant d’activités au quotidien qui laissent peu de place aux loisirs et au divertissement. Cette succession de déplacements rythme leur vie et les épuise, notamment les tout-petits qui s’endorment régulièrement sur les trajets sans jamais pouvoir finir leur cycle de sommeil. Ces échanges successifs donnent lieu à des rencontres avec de nombreuses personnes venant de tous horizons. Certains de ces professionnels avec lesquels les enfants sont en contact obligatoire ont fait de la « distance professionnelle » qui leur a été enseignée dans les instituts de formation leur orthodoxie, et n’y dérogent pas (3) ; ce faisant, se rendent-ils compte de la détresse qu’ils provoquent souvent chez les enfants, qui se sentent incompris et considérés comme des « dossiers » à suivre, et non comme des êtres humains en cours d’évolution, à éduquer et aider ?
Puis est arrivé le confinement. Une forme d’anomie s’est subitement imposée aux enfants : annulation des visites, des rencontres, des appels, et plus généralement, plus aucun intérêt en dehors de la famille d’accueil. Cette situation a semblé plutôt convenir dans un premier temps en raison probablement de l’instauration d’une pause dans leur rythme effréné. Une fois que ce repos mérité eut permis aux enfants de reprendre un rythme plus conforme à leur âge, de l’anxiété apparut, accompagnée de troubles du sommeil et d’un état de nervosité tout au long de la journée. De l’irritabilité a petit à petit pris le pas sur la nervosité, et un besoin d’attirer l’attention sur soi pour combler le vide s’est installé. Jour après jour, l’enfant exprime alors une sorte de colère en transgressant les règles, en narguant puis en provoquant.
Avant le confinement, les périodes de scolarisation ou d’accueil en centre adapté permettaient à l’assistant familial de souffler, de réaliser des tâches nécessitant une totale disponibilité, de prendre soin de soi, de s’occuper de ses affaires personnelles. Avec le confinement, la tâche pour l’assistant familial est devenue de plus en plus difficile. Au-delà de l’intendance liée à la présence des enfants sept jours sur sept, il faut accompagner, surveiller, consoler, contraindre parfois les enfants du réveil jusqu’au coucher et quelquefois même pendant la nuit. Les journées commencent au réveil vers 7 heures, 7 heures 30, et se terminent à l’endormissement du plus récalcitrant, soit vers 22 heures bien souvent, voire 23 heures les jours de grande agitation.
Les jours se suivent et se ressemblent, sans pause, sans répit et sans respiration. Les plus petits demandent une attention de tous les moments pour ne pas dire de toutes les secondes. Le moindre écart de surveillance peut être l’occasion d’accomplir la bêtise tant interdite, même s’il faut se mettre en danger pour cela. La responsabilité de l’assistant familial est pleine et entière, et aucune circonstance atténuante ne nous sera accordée. Il faut donc en permanence veiller à protéger les enfants, principalement de leurs propres actes, nous protéger nous-mêmes, protéger les nôtres et enfin protéger nos biens. Dans de telles circonstances, nos affaires personnelles ne sont pas épargnées, en effet ; les actes de vandalisme sont réguliers, parfois volontaires dans les moments de grande provocation, parfois par inattention.
Pour nos proches qui sont eux aussi confinés, et plus particulièrement nos propres enfants, peu de moments privilégiés en famille, voire aucun ; l’agitation est devenue permanente, les repas très mouvementés et bruyants. Le seul moyen pour eux de survivre à ce tsunami permanent a été l’isolement, ce qui n’est pas une réponse satisfaisante sur le long terme. Ni pour eux, ni pour nous. En effet, les relations sociales sont déjà peu évidentes en temps normal (surtout lorsque nous nous retrouvons autour de la table à sept ou huit pour un repas par exemple) et il faut une bonne part d’empathie pour nos hôtes pour nous accepter avec toute notre « famille élargie » et tout ce que cela implique. En cette période de confinement, ces relations sont encore plus difficiles et nos proches sont donc souvent de précieux confidents. Ils font partie intégrante de la famille élargie, parfois contre leur gré.
À la fatigue physique consécutive à notre nécessaire implication dans les tâches du quotidien sans trêve ni repos, s’ajoute la fatigue psychologique liée à l’excès d’attention indispensable pour gérer les enfants, toujours sans trêve ni repos.
Bien que les enfants n’aient pas toujours un long vécu avec leurs parents en dehors des visites médiatisées ou encadrées, nous pouvons constater qu’après une longue période de confinement le lien d’attachement refait surface. Alors qu’en dehors de la période de confinement les enfants ne parlent que peu, voire pas, de leurs parents (à l’exception des moments de visite), après plus de six semaines sans contact autre que téléphonique, les enfants demandent à voir maman ou papa, ou les réclament en cas de tristesse importante ou de chagrin. Ce constat est vrai quelle que soit la nature de la relation antérieure de l’enfant avec ses parents. Il nous semble enfin que, lorsque les deux étaient présents avant la séparation, la maman est davantage sollicitée que le papa.

Le confinement ne s’est pas arrêté le 11 mai 2020. En effet, dans le cadre du déconfinement, les parents qui gardent l’autorité parentale ont été sollicités par les éducateurs référents pour savoir s’ils voulaient que leurs enfants réintègrent ou pas l’école. Dans leur grande majorité, les parents ont répondu négativement en précisant qu’ils ne voulaient pas les exposer aux dangers de la pandémie. Sans se soucier de l’état psychologique de leur enfant, sans avoir la moindre idée du besoin de socialisation de leurs petits, sans même connaître les conditions d’accueil prévues dans les écoles, leur réponse a été catégorique. Dans nos départements, les services ont peu ou pas négocié cette décision (15) et en tout cas ils n’ont pas pris en compte notre besoin de souffler dans l’équation qu’il leur était demandé de résoudre, sachant qu’en tout état de cause, il leur était difficile de prendre la responsabilité d’exposer les enfants à un risque de contamination. En revanche, les parents ne voyaient aucun risque à reprendre des visites avec leurs enfants, étant entendu qu’ils ne pouvaient pas, bien évidemment, les contaminer… Si cette position est certainement naturelle pour un parent vis-à-vis de son enfant, il n’en reste pas moins que le risque est le même, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Dans cette lutte de pouvoir et d’autorité, la question de l’exposition au risque de la famille d’accueil n’est pas évoquée.
D’une manière plus générale, il nous semble que le confinement a mis en évidence la difficulté que rencontrent les jeunes, disons « non normés » ou « non ordinaires », à s’adapter à des conditions de vie qui, en réalité, ne conviennent qu’à une partie de la jeunesse. Nous n’avons pas ici l’intention de nous lancer dans une étude théorique sur la « normalisation » ou le « profilage » (16) de la jeunesse, mais soulignons que l’effet de « désocialisation » produit par le confinement se retrouve, par exemple, lorsque les enfants ou les jeunes sont déscolarisés ou en situation de décrochage scolaire. C’est pourquoi il nous semble important, avant d’en venir à nos propositions, de tracer un tableau des enfants qui nous sont confiés.

(1) Qui souhaitent rester anonymes par crainte de représailles et de perdre leur travail.

(2) Ancien formateur occasionnel dans un institut régional de travail social, auteur de livres documentaires pour la jeunesse, ainsi que de Graines de futur (Arbois, Cet Atelier, là, 2020), sur une maison d’enfants à caractère social, et de l’essai Pédagogie pour des temps difficiles. Cultiver des liens qui nous libèrent (Montréal, éditions Écosociété, à paraître en janvier 2021).

(3) Nous renvoyons ici, pour une critique plus précise de ce concept, à l’article de Ph. Godard publié dans <psychasoc.com/Textes/Distance-profe...>

(4) Nous ne voulons pas affirmer ici qu’il en a été de même partout, mais chez nous, c’est ainsi que les événements se sont déroulés.

(5) Pour reprendre le terme qu’emploient Armand Mattelart et André Vitalis, Le Profilage des populations, Paris, La Découverte, 2014.

Suite demain (3) « Qui sont les enfants que l’on nous confie ? »


13 octobre 2020

🎥 FILM - Sur le fil

La fin de vie, sujet — pourtant universel — peu audible, et si peu sexy. La réalisatrice a longuement fréquenté une unité de soins palliatifs (USP), haut-lieu de délicatesse et d’humanisme profond, où les personnes mourantes sont accompagnées avec intelligence et douceur. « Un temps particulier, où tout est suspendu, où l’on oscille entre état d’urgence et attente indéfinie… », dépeint-elle. Mais comment survivent celles et ceux qui y travaillent, ces soignants qui, au quotidien s’écoutent — ici, finement — entre collègues pour être au plus près des patients ? Vivre au quotidien avec la fin de vie de l’autre… Filmées avec une belle précision, les réunions d’équipe témoignent d’une attention hors du commun à cet autre. Professionnels et bénévoles s’épaulent, se soutiennent, comme mus par un impératif d’exception. Sensible à ce qu’elle nomme la « justesse émotionnelle », la cinéaste souligne les qualités des soignants : « de la gravité, de l’écoute, de l’empathie, du rire. Ils sont extrêmement vivants et apaisants. Ils s’accompagnent pour pouvoir accompagner ».

Est-ce suffisant pour tenir ? Probablement pas. En regard de ce huis-clos avec la mort, il faut d’autant plus vivre ses passions à l’extérieur. Pour la réalisatrice immergée dans cet univers, ce sera la danse, qu’elle qualifie de « métaphore de l’existence tangible des corps vivants ». Alors quatre danseurs viennent, ici et là, mettre en lumière cet accompagnement et illustre cet ailleurs indispensable. « La danse est la métaphore de l’existence tangible des corps vivants », résume la cinéaste.

Derrière la caméra, Perrine Michel ne cherche pas tant à se faire oublier (posture dont elle se méfie dans le cinéma documentaire, précise-t-elle) qu’à se faire accepter. Pudique et sensible, son choix de ne pas filmer les patients ni leurs proches s’est imposé. En revanche, la manière dont elle suit le travail des accompagnants, « ces vivants dont le métier est de conduire chaque personne vers la mort, que personne ne connaît, ce mystérieux équilibre qu’ils doivent trouver pour assumer ce paradoxe ». Elle les voit comme des « funambules debout sur un fil, risquant de chuter dans des méandres existentiels et de se noyer dans la perpétuelle question du sens de la vie ». Quels sont donc les balanciers dont ils disposent pour ne pas tomber ? La force de vie de ces mourants — qui aide les soignants à « tenir » — est ici superbement transcrite.

Les Équilibristes
Un documentaire de Perrine Michel. 1 h 39.
www.perrinemichel.com
Sortie nationale le 14 octobre.


13 octobre 2020

► FORUM - L’Appel du travail social en lutte

Le week-end des 3 et 4 octobre 2020, se sont tenues au CEMEA d’Aubervilliers, les cinquième rencontres nationales du travail social en lutte.

Les salariés du secteur social présents (syndiqués ou pas) venaient des Bouches du Rhône, de l’Essonne, de la Gironde, des Hauts de Seine, de l’Île et Vilaine, de l’Isère, de la Moselle, du Nord, de Paris, du Puy de Dôme, du Rhône, de Seine Saint Denis et de la Vienne. Presque tous les champs de l’action sociale étaient représentés : polyvalence de secteur, psychiatrie, handicap, protection de l’enfance, hébergement, étudiant(e)s en travail social.

Un appel a été voté à l’unanimité :

« Nous constatons depuis plusieurs années, la casse du secteur social par le biais d’attaques frontales du gouvernement, de nos financeurs et de nos patrons. Ces attaques se caractérisent par la mise en concurrence des associations, la marchandisation de notre secteur, la mise en pratique de l’austérité et l’évolution de nos métiers vers toujours plus de contrôle social dans un contexte d’offensives réactionnaires. Ces attaques ont pour conséquence la perte de sens de nos métiers, et ce n’est plus possible ! Il est aujourd’hui nécessaire de revendiquer la revalorisation de nos salaires et la défense des conventions collectives (CC66, CC51 etc.). On nous dit qu’il n’y a pas d’argent magique pour les hospitaliers ou notre secteur, mais des milliards existent pour les entreprises privées. Nos dirigeants se mettent en ordre de bataille pour continuer à attaquer et mettre à mal notre secteur, nos conditions de travail et nos conditions d’accueil des publics. Face à cela nous nous dotons d’échéances pour résister et revendiquer une véritable amélioration de nos conditions de travail et d’accompagnement des personnes accompagnées. Depuis septembre 2019, nous ne comptons pas moins de 102 luttes. Après de nombreuses expériences de luttes collectives locales et nationales telles que les mobilisations d’Angers, Lille, Nantes, Marseille, etc. En réponse à l’appel des 3ème rencontres nationales du travail social, un certain nombre de militant(e)s du secteur social se sont mis en grève reconductible pendant plusieurs semaines face à la réforme des retraites. Même en cette période de crise sanitaire, où les personnes accompagnées sont particulièrement fragilisées, nous demeurons les oublié(e)s du SEGUR, ne bénéficiant ni de reconnaissance ni de primes. C’est aujourd’hui une nécessité de s’organiser collectivement avec dates interprofessionnelles et sectorielles. »

Les cinquièmes rencontres nationales du travail social en lutte appellent à l’unanimité à une grève le 3 décembre 2020.
Elle invitent à participer à toutes les dates de lutte et soutenir tous les combats du secteur social et interprofessionnel ; à construire des AG et des actions la semaine du 16 novembre et à préparer la journée du 3 décembre avec l’ensemble des syndicats et collectifs.

Les 6ème rencontres nationales du travail social en lutte se tiendront les 13 et 14 mars 2021, à Grenoble.

Ont signé cet appel : les collectifs L’AG travail social en lutte de Grenoble (38), Les Broyés du social (86), le Collectif Pas qu’un coût (63) Collectif pedopsy du 19ème en lutte (75) Collectif travail social de Moselle (57) Collectif travail social le 35 Commob travail social, l’ IDF Commob travail social 91, le Collectif travail social du Gard, l’Hébergement en danger (69) et Le social déchainé (59) auxquels se sont joints les Unions départementales CGT 91 et 92, Solidaire Sud Santé Sociaux du Gard et de la Lozère ainsi que SUPAP-FSU


12 octobre 2020

• TERRAIN - Pandémie de Covid-19, confinement et enfants placés (1)

Les familles d’accueil sont trop souvent négligées, sinon méprisées un peu considérées comme les parents pauvres de la protection de l’enfance. L’occasion de leur donner la parole est suffisamment rare et précieux, pour que Lien Social ouvre son site à leur témoignage.
Une version courte est à retrouver dans la rubrique « Échos du terrain » dans Lien Social n°1281 du 13 octobre 2020

Enfants confiés et confinés, familles d’accueil sous pression (1)


Par trois assistants familiaux (1) et Philippe Godard (2)

Le confinement pour parer à la pandémie du covid-19 n’a pas été vécu de la même manière par tous les Français. L’attention de l’État et des médias s’est peu portée sur les enfants placés – les « enfants confiés » selon la nouvelle terminologie –, qui représentent plus de 175 000 mineurs (3). Pourtant, pour ces enfants qui ont été retirés à leurs parents pour des raisons diverses ou que leurs parents eux-mêmes ont confiés à l’Aide Sociale à l’Enfance (4), le confinement impliquait non seulement la nécessité de suivre les cours en télé-enseignement comme pour les autres enfants, et celle de résider dans leur maison d’enfants (5) ou chez leur famille d’accueil, c’est-à-dire dans leur lieu de vie habituel, mais aussi l’impossibilité d’avoir des visites avec leurs parents biologiques.

Certes, les parents des enfants placés sont le plus souvent non suffisamment bons, pour reprendre l’expression de Donald Winnicott (6), et parfois même toxiques, ce qui a justifié le placement. Mais l’impossibilité de les voir n’est pas forcément bien vécue par les enfants, y compris ceux pour lesquels les parents représentent un danger. Si la situation des éducateurs dans les foyers a été très difficile, celle des « assistants familiaux », pour reprendre la terminologie désignant les « familles d’accueil » (7) depuis maintenant une quinzaine d’années, a été encore plus complexe.
Cet article, rédigé conjointement par trois assistants familiaux et l’auteur de plusieurs articles et ouvrages de pédagogie, témoigne de notre expérience propre, singulière. Nous ne sommes que trois issus de deux départements, sur plus de quarante mille assistants familiaux ; nous voulons ici parler de ce que nous avons vécu, l’analyser aussi. Les conditions qui ont été et sont encore les nôtres ne représentent pas forcément celle de l’ensemble des assistants familiaux, d’autres services de placement familial ayant des pratiques différentes de ceux auxquels nous avons affaire. Aussi, cet article se donne pour but tout d’abord d’informer sur la réalité de la situation d’une part des familles d’accueil, durant le confinement et en période ordinaire, mais aussi d’ouvrir quelques pistes pédagogiques et institutionnelles afin d’améliorer le placement des enfants, leur suivi éducatif et leur insertion dans la vraie vie adulte, notamment là où les conditions de travail des assistants familiaux sont les plus difficiles, comme pour nous. Nous voulons rompre cette sorte de loi du silence qui règne de nos jours autour du placement familial.

Comment définir ce métier ?

Nous n’avons pas attendu le confinement pour comprendre que le métier d’assistant familial n’était pas compris, ni du grand public, ni – et cela est plus grave – chez les éducateurs qui se trouvent, hiérarchiquement, à l’échelon supérieur, les éducateurs de placement. Nous avons en effet constaté, dans nos départements, lors du confinement, que la plupart des éducateurs référents des enfants placés s’en sont peu préoccupés (8) et n’ont pas semblé comprendre les particularités du confinement pour un enfant placé – les témoignages recueillis vont tous dans ce sens. L’un des buts de cet article est d’expliquer ce qui s’est réellement passé pour nous (9), comment nous l’avons vécu, comment les enfants placés eux-mêmes l’ont vécu et, pourrions-nous dire, nous l’ont fait vivre…
Remontons à l’immédiat après-guerre ; nous étions désignés comme des « nourricières », ce qui avait le mérite de délimiter très précisément le cadre du métier. À l’époque, ces personnes avaient la vocation d’accueillir et de nourrir les enfants qu’elles recevaient dans leur famille, et leurs tâches s’organisaient autour de ce type d’accueil. En 1992, la dénomination changea pour celle de « familles d’accueil » (10). Pour notre part, nous trouvons ce terme juste, car nous étions alors des couples avec enfants, une « famille », donc, qui ouvre ses portes pour accueillir des enfants en grande difficulté. L’implication de la famille était mise en évidence : il s’agit bien – et c’est toujours le fond de notre travail – de former une famille qui accueille un, deux ou trois enfants « supplémentaires », qui ne sont pas issus biologiquement du couple parental. Pourtant, la date de cette transformation – 1992 – ne doit pas faire illusion : dès cette époque, la notion de famille était entrée en crise et vivait des évolutions fondamentales, avec l’augmentation du taux des divorces puis, plus récemment, la possibilité de former un couple homosexuel. La famille traditionnelle a vécu, c’est un fait incontestable (11).
Les institutions ont accompagné cette évolution, y compris dans ses hésitations, voire ses errements éducatifs. Pour prendre un seul exemple technique, en 1997, le ministère de l’Emploi et de la Solidarité définissait la « parentalité » comme un « ensemble des savoir-être et savoir-faire affectifs, techniques, intellectuels et sociaux que les hommes et les femmes doivent mettre en œuvre pour éduquer les enfants » : le ministère évoque des « hommes » et des « femmes », et non des « pères et mères » ou des « familles ». Dans le même temps, les aides à domicile pour personnes âgées obtinrent la possibilité de passer une validation des acquis de l’expérience et une meilleure reconnaissance professionnelle. Ainsi, nous avions pu noter un début d’intérêt pour les personnes travaillant avec l’humain, mais d’un autre côté, les anciennes formes « traditionnelles » d’organisation pour élever les enfants, à savoir les familles, étaient comme dissoutes et ramenées à la simple juxtaposition d’hommes et de femmes. Comme si la fonction parentale était mise en doute, sans même insister sur l’absence de référence à la famille dans une définition aussi fondamentale d’un concept au succès grandissant comme celui de parentalité.
C’est ainsi qu’en 2005 (12), nous sommes passés à la dénomination d’ « assistant familial ». Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Notre nomenclature des métiers regorge d’« assistants », surtout des « assistantes » d’ailleurs, reposant ainsi le cadre hiérarchique…, Nous savons que l’« assistante dentaire » assiste le dentiste dans sa tâche, mais l’« assistant familial », lui, n’assiste pas la famille. Nous accueillons l’enfant, voire les enfants, de la famille biologique, et tout se passe comme si nous exercions un métier que la société ne sait pas nommer. Car ce nom d’ « assistants familiaux » ne correspond pas à notre fonction, et cela nous dérange que l’évolution de notre société aboutisse à ne plus savoir nommer des faits aussi fondamentaux, et simples, en réalité, que celui d’accueillir un enfant au cœur d’une famille. Nous le constatons y compris lorsque, suite à une fugue par exemple, nous nous présentons à la gendarmerie ou au commissariat et que, là, personne ne sait ce qu’est un assistant familial…
La formation elle-même entretient cette incompréhension. Nous recevons une formation de 240 heures qui est, chez nous en tout cas, largement inappropriée et inadaptée aux besoins réels. Les cours sur la petite enfance sont trop nombreux, puisque nous sommes presque tous parents de deux ou trois enfants. Pourquoi ne pas aborder les thèmes vraiment intéressants ? Ceux que les formateurs abordent avec les éducatrices et éducateurs spécialisés et les éducatrices de jeunes enfants sont-ils trop complexes pour un diplôme de bas niveau, ce qui supposerait que les assistants familiaux sont eux-mêmes d’un niveau scolaire bas ? La réalité est beaucoup plus complexe que cela, et même si nous ne sommes pas toutes et tous d’accord entre nous, même si les formateurs comme les familles d’accueil perçoivent bien des différences de positionnement éthique et professionnel, il n’empêche que cette formation devrait avoir pour but de créer une éthique chez les professionnels qui n’en manifestent pas toujours, et d’élever le niveau d’exigence de l’ensemble de la profession, en termes d’éthique là encore, et aussi de pédagogie, de déontologie et de capacité à faire valoir l’intérêt de l’enfant lorsqu’il fait face aux institutions (13).

(1) Qui souhaitent rester anonymes par crainte de représailles et de perdre leur travail.

(2) Ancien formateur occasionnel dans un institut régional de travail social, auteur de livres documentaires pour la jeunesse, ainsi que de Graines de futur (Arbois, Cet Atelier, là, 2020), sur une maison d’enfants à caractère social, et de l’essai Pédagogie pour des temps difficiles. Cultiver des liens qui nous libèrent (Montréal, éditions Écosociété, à paraître en janvier 2021).

(3) Voir <drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG...> .

(4) Parfois appelée dans certains départements « Pôle Enfants Confiés ».

(5) MECS : Maisons d’Enfants à Caractère Social.

(6) Donald Winnicott, La famille suffisamment bonne, éditions Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2014 (textes revus par Winnicott en 1965).

(7) Le terme d’assistant familial est celui qui est utilisé officiellement, mais il ne parle pas au grand public. Celui de famille d’accueil (qui a plus de sens par ailleurs) est plus compréhensible, et c’est donc celui-ci que nous utiliserons de préférence ici.

(8) En tant que formateur d’assistants familiaux, Philippe Godard a reçu, pendant le confinement, des dizaines de messages de familles d’accueil affirmant tous que les éducateurs référents des enfants avaient, dans le meilleur des cas, pris deux ou trois fois des nouvelles des enfants placés, et qu’ils n’avaient proposé comme seules solutions, pour soulager les familles d’accueil de la pression que le confinement créait, que de l’occupationnel, surtout à travers des jeux vidéo ou des sites webVoir <insee.fr/fr/statistiques/4285341> .

(9) Dans cet article, le « nous » signifiera les trois « familles d’accueil » que nous sommes, en espérant que les autres assistants familiaux qui se reconnaîtront dans nos descriptions et analyses le feront savoir – précisons encore une fois que Ph. Godard n’est pas assistant familial

(10) Voir <cairn.info/revue-spirale-2001-2-pag...> .

(11) Voir <insee.fr/fr/statistiques/4285341>

(12)Voir <legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?c...>

(13) Par « institutions », nous entendons ici non seulement les institutions du social et du médico-social, mais aussi l’école, à tous les niveaux, car la vie de l’enfant placé à l’école n’est pas un long fleuve tranquille, et hélas, c’est l’institution elle-même qui met souvent des bâtons dans les roues aux enfants différents. Voir à ce sujet le rapport du Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) de 2016, sur les inégalités sociales et migratoires, sous-titré Comment l’école amplifie-t-elle les inégalités ?, sur <www.cnesco.fr/wp-content/uploads/20...>

Suite demain (2) « Comment les enfants placés ont vécu ce confinement ? »


12 octobre 2020

🎥 FILM - La première marche

Youssef Belghmaidi, Yanis Khames, Luca Poissonnet, Annabelle Redortier vivent en Seine-Saint-Denis. Ces quatre étudiants de l’université Paris 8 en sciences politiques décident d’organiser la première marche des fiertés en banlieue via leur association Saint-Denis Ville au Coeur. Avec humour, joie de vivre et une volonté à toute épreuve, la petite bande d’amis se démène pendant six mois pour que cette première marche soit une vraie réussite.

Hakin Atoni et Baptiste Etchegaray, dont c’est le premier documentaire, suivent toute l’organisation, filment de la première réunion à la marche finale en juin 2019. « BANLIEUSARD.E.S et FIER.E.S » , la banderole qui ouvre cette première marche inscrit la lutte LGBT+ dans un territoire où être lesbienne, gay, bi, trans, queer s’ajoute à d’autres discriminations contre l’islam, la pauvreté, les préjugés sur la banlieue.

Ce documentaire nous amène au cœur de la réflexion de ces jeunes hommes et femmes qui revendiquent une approche intersectionnelle, notion sociologique et politique qui révèle la pluralité des discriminations de classe, de sexe, d’origine. Youssef l’exprime plus directement : « C’est quand on cumule les discriminations et qu’on se retrouve piégé dans une espèce de sac de nœud social qui fait qu’on arrive à se représenter nulle part ». Par ce documentaire entièrement auto-produit, né de l’envie de suivre cette initiative, les deux réalisateurs ont voulu « montrer, au delà de l’organisation de cet événement inédit, une nouvelle génération et ses aspirations ».

Sortie en salles ce 14 octobre.