L’Actualité de Lien Social RSS


26 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Brèves de pensée de confinée…qui sort pour aller travailler (1)

Par E.G., Travailleuse sociale.

Panser les maux en écoutant les mots.

La peur n’est pas un manque de courage, passer par-dessus est le courage.

2ème semaine de confinement
L’heure d’aller travailler arrive…j’ai pas envie d’y aller ... je me rendors, mais le réveil sonne encore. Je n’ai pas le choix, il va falloir se lever. Il va falloir aller travailler.
L’heure d’aller travailler arrive…j’ai pas envie d’y aller…on a fini de déjeuner. Je n’ai pas le choix. Il va falloir y aller. Une petite danse, pleine de légèreté avec ma nana, et puis j’y vais… Remettre un peu de fantaisie pour garder le moral, pour ne pas y penser…pour retrouver de l’énergie.
Sur le trajet, c’est compliqué. J’y pense, j’y pense, j’ai pas envie mais j’y suis obligée.
Une fois arrivée, la journée commence et tout a du sens.
Le temps s’est arrêté, mais il faut aller travailler. Expliquer sans relâche et rabâcher : nous sommes tous concernés. Ces personnes qui sont d’habitude hors de la société. Les problèmes de société, ils ne se sentent pas concernés… Et aujourd’hui, ils ne comprennent pas. Comment leurs faire comprendre que, aujourd’hui, ce problème les concerne eux aussi… Ils ne coupent pas à leur habitudes …sils ne seront pas malade … pas eux … ils le seraient !
Comment se protéger ? Comment les protéger ? Il faut qu’ils comprennent…
Il va falloir désinfecter encore et encore … sans oublier de se laver les mains, encore et encore … téléphoner … expliquer…
Plus d’une semaine déjà passée … une éternité. Les journées sont longues. Chaque heure est doublée. On a envie de parler mais on préfère éviter. Eviter de croiser les gens, éviter le sujet, éviter de faire semblant … Ici ce n’est pas le bagne … mais, on doit être présent. Les rassurer. Leur dire de rentrer. On leur demande d’habitude de sortir, de se sociabiliser et là, bah non ! Rentrer chez vous pour aller bien … quelle bizarrerie. On leur a tellement asséné le contraire depuis tant de temps … Eviter l’isolement !! Bah non pas maintenant. Il faut rentrer chez vous surtout !
On en sortira plus fort !... On veut y croire pour avancer ! Et si tout changeait !... Ce serait rêver ? Rêver, espérer … utopiser pour y arriver ! Où serons-nous dans 2 mois ? Qui sera là ? Ou encore là ? Cette maladie ne tue pas tout le monde. Elle ne tue même pas la majorité des contaminés mais pourtant elle en tue tant…
Notre quotidien habituel est de les soutenir pour éviter les psychoses et aujourd’hui on les aide à créer la psychose. On les confine. Certains cris. Mais gardons nos distances ! … Pour les protéger !!
Les règles habituelles ne tiennent plus … Comment rendre un fou plus fou qu’il n’est !?!? Demandez au Covid, ce qu’il en est !
Un peu de musique pour adoucir les mœurs … Où est passé la fantaisie d’il y a 10 jours ? Mon esprit était tellement sur autre chose … je me voyais ailleurs … des envies d’ailleurs. Des envies d’autres choses. Et là, je suis là, avec l’envie d’être là. Rare repère dans ce quotidien tricoté de rien ... surtout d’improvisation !

Courir au plein air, pour nous-même nous calmer n’est plus d’actualité ! Mais comment se calmer sans s’aérer ? Manger … mais sans modérer … L’anxiété se nourrit de sucre, mais cela ne nous fait pas galoper ni même rêver ! Comment se réinventer ?
Certains désertent … je ne le comprends pas … je ne veux pas le comprendre … La peur ne doit pas empêcher d’avancer ! Comment le tolérer ? Où est la solidarité demandée ? Toujours les mêmes aux abonnés absents … qui s’en sortiront encore sans coups et blessures … peut-être même avec les honneurs !! Nous ne serons pas étonnés mais toujours aussi énervés !
Nous ne sommes pas personnels soignants, tout à leur honneur. Nos pansements au quotidien ne sont rien comparés à leur bravoure, courage, générosité…leurs heures ne sont plus comptées.
Je continue de me coiffer, me maquiller. J’ose même me colorer les lèvres. Oh quelle audace avant de se masquer !! Simples fantaisies pour se parer … alors que les boucles devront être attachées pour moins trainer !
Cette envie de nature, qui nous appelle tous, en ces temps de confinement, sera-t-elle encore là demain, dans l’après ? Reviendrons-nous à des envies plus simples et plus saines ?
Ici, la course au facteur et colis continue. Mais pourquoi ? Pourquoi ces envies simples ne viennent pas jusqu’à eux ?
Aujourd’hui, la buanderie ne marche pas. Cela semble tellement bizarre, elle qui est sollicitée au maximum depuis dix jours. Raison de sortir ? Envie de rencontre ? Raison de parler ? Besoin réel de laver ? Optimisation du temps ? On ne sera jamais. Aujourd’hui, ce n’est pas la priorité !
La terre tourne encore mais le temps est comme arrêté… les minutes s’allongent… mais nous sommes là, présents vivants … sans savoir à qui sera le tour … On rigole, on ironise pour ne pas dramatiser. On ne veut pas se sentir trop concerné … On ne veut pas se faire envahir par l’angoisse et la peur … pour ne pas les voir dans les yeux des autres…pour ne pas les sentir en nous…
Et comment réagirons-nous demain, quand on nous dira que ce virus est derrière nous … qu’il a été vaincu. Oserons-nous embrasser et serrer les personnes chères à nos cœurs que nous avons dû distancer pour avoir encore le temps de les aimer.
Où sont les gens ?... Ils se confinent !

Depuis hier, le téléphone a cessé de sonner…le silence est bien là … toujours les mêmes qui se montrent et se remontrent. Ont-ils compris les gestes barrières ? Oh … j’aimerais dire oui…

Le téléphone a cessé de sonner … on m’a oublié.

Tellement de questions. Juste des questions. Pas de réponse ni d’affirmation… Comment sortira-t-on de cette crise ? Allons-nous changer nos habitudes ? Verra-t-on la vie plus douce après ? Regarderons-nous notre voisin autrement ? Quel souvenir garderont nos enfants de cette période ?

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1274 - 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


25 mai 2020

★ INITIATIVES - Travail social apprendre du confinement #2 - Accompagner autrement les familles et la parentalité.

Afin d’outiller les intervenants sociaux dans leurs pratiques professionnelles en cette période de réaménagements nombreux, la fédération des acteurs de la solidarité et l’ANAS se sont associées pour élaborer des mini-conférences de témoignages en ligne sur des sujets clés et pour lesquels intervenants sociaux de tous métiers ont dû s’adapter, innover et faire évoluer leur pratiques.

L’idée générale est de se poser ensemble la question de ce que nous retenons de cette période de confinement en matière d’intervention sociale.

Cette seconde session déroulée sur le sujet de l’accompagnement des familles et de la parentalité. En effet, de nombreuses initiatives de soutien et d’accompagnement ont vu le jour durant cette période pour proposer malgré des conditions d’intervention particulière une écoute, un soutien, un accompagnement selon des modalités dont il peut être intéressant de se demander ce que nous en retiendrons à l’avenir.

Les intervenants ayant participé directement aux échanges :

- Emmanuel OLLIVIER, Directeur d’un Centre d’hébergement d’urgence accueillant des familles / Fondation de l’Armée du Salut
- Nathalie LEPINAY BEGUEC, Directrice de la crèche « Mes Tissages » proposant un accueil parent-enfant / Association ESPEREM
- Arnaud GALLAIS, Directeur d’une association intervenant sur la petite enfance, la parentalité et la protection de l’enfance / Association Enfant Présent
- Violaine TRABAREL, Assistante de service social en polyvalence de secteur
- Isabelle BOISARD, Membre du conseil d’administration de l’ANAS
- Maëlle LENA, Chargée de mission enfance-famille et réfugiés-migrants à la Fédération des acteurs de la solidarité


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


25 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Ils seront diplômés en 2020

Par Céline ARBAUD, Formatrice.

16 mars 2020 allocution présidentielle, la décision tombe, le confinement est proclamé. En tant que formatrice cela suppose le télétravail, de repenser la pédagogie, l’accompagnement…
Mais pour les étudiants… C’est la stupéfaction, dans un premier temps : suspension de stages, réserve nationale, réquisition par les employeurs pour les situations d’emploi. Et puis une interrogation : « Comment allons-nous passer notre diplôme ? » Face à cela, nous n’avons aucune réponse officielle, si ce n’est de les encourager à continuer à travailler sur leurs écrits qu’ils doivent rendre en mai.
Les mails, le téléphone deviennent des bouées de secours, pour rassurer face aux épreuves mais aussi pour prendre des nouvelles de ceux qui sont sur les terrains et des autres. « Est-ce que tout le monde va bien ? Sont-ils protégés ? Comment vont les personnes qu’ils accompagnent ? » Nous devenons alors un peu plus que des formateurs, nous soutenons, écoutons, encourageons. Nous organisons aussi les cours à distance pour que la formation se poursuive.
20 avril 2020 premier décret, toutes les épreuves sont annulées, les rendus des écrits ne semblent pas obligatoires. Les épreuves sont remplacées par des notes de contrôle continu, à chaque centre de formation de s’organiser et de faire des propositions. 28 avril 2020, c’est officiel, le rendu des écrits n’est pas obligatoire…
Deuxième effet de sidération tant chez les formateurs que chez les futurs travailleurs sociaux. Ils ne seront pas lus… Nous proposons à nos étudiants de passer un oral afin de présenter leurs écrits. Face à la stupeur, ils n’en comprennent pas le sens. Un échange a lieu, avec un débat animé, comme dans une grosse équipe. Ils nous font confiance et continuent de travailler. Nous leur expliquons le sens que nous y mettons et l’importance à nos yeux qu’ils puissent parler de leur travail mais aussi de la construction de leur identité professionnelle à des formateurs qui ne les connaissent pas.
14 mai 2020, nous faisons un bilan en visio de leur fin de formation. Malgré les écrans, ma collègue et moi percevons l’émotion. Les étudiants ont des difficultés à se dire que c’est fini. Ils reviennent sur les oraux et nous expliquent l’importance que cela a eue pour eux et le sens qu’ils ont pu mettre derrière ces 10 minutes de présentation et ces 10 minutes d’échanges. Ils ont ainsi pu parler de leur travail, de leur recherche et de leur cheminement professionnel.
Mais une question demeure : « Qu’est-ce que vaudra notre diplôme ? En quoi je suis légitime en tant que professionnel en étant diplômé en 2020 ?  » La réponse est la même que pour les autres années. Le diplôme c’est l’aboutissement d’un parcours de formation. Et demain vous serez jeune professionnel avec vos doutes, vos questionnements et une expérience en plus, celle d’une crise sanitaire qui a mis en lumière les métiers du social.

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


23 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Distance sociale, distanciation et coopération : défis à venir du travail social (2)

Par Gilles RIVET – COPAS.

Ces différentes approches semblent partager un idéal de communauté de projet. Mais les obstacles sont nombreux qui interdisent de fait, le plus souvent, la réalisation de cet idéal. À commencer par cette fameuse asymétrie de relations et de pouvoir, bien réelle, entre des personnes fragilisées et les différents acteurs d’institutions dont ces personnes restent dépendantes. N’oublions pas non plus l’énergie et le temps nécessaires pour entamer la véritable révolution culturelle que représente la coopération, associant les personnes bénéficiaires, à un projet commun, temps et énergie aujourd’hui principalement investis dans la réponse à des impératifs d’une gestion efficiente. Enfin, parler de révolution culturelle, c’est admettre que l’obstacle le plus solide est peut-être cet attachement à cette distanciation qui parait consubstantiel au travail social. S’il n’existe aucune solution magique, la voie organisationnelle peut cependant ouvrir des horizons. Certes, penser la création d’un établissement ou d’un service d’emblée comme un projet commun, co-construit par les différentes catégories d’acteurs potentiellement impliqués — qu’ils soient professionnels, élus politiques, bénéficiaires, habitants d’un territoire, prestataires de services… —, ne constitue pas une démarche totalement inédite dans l’histoire contemporaine de l’action sociale et de la solidarité. Mais il existe depuis 2001 un support juridique, la Société coopérative d’intérêt collectif, permettant d’incarner un tel projet de co-construction. Pour aller à l’essentiel de ce qui nous occupe ici, la société coopérative d’intérêt collectif (Scic) apporte au statut 1947 des coopératives une innovation majeure : le multi-sociétariat. Plus précisément, toute SCIC doit impérativement être composée d’au moins trois catégories d’associés, parmi lesquelles obligatoirement les salariés et les bénéficiaires. Alors que 741 SCIC étaient recensées en 2017, 86 intervenaient dans le secteur « services de proximité, santé, social, handicap, petite enfance, hébergement » sur les 627 répertoriées en 2016, soit un peu moins de 14%3. Trois exemples pour illustrer ces premières expérimentations. Le 1er novembre 2016, une maison de retraite gérée sous statut SARL classique à Cerizay, dans les Deux-Sèvres, s’est transformée en SCIC SAS, sous l’impulsion de l’ADMR, de la ville de Cerizay et d’une dizaine de salariés. Le 5 décembre 2017, le chantier d’insertion Les Jardins de Volvestre, en Occitanie, s’est transformé en SCIC, dont les statuts ont été signés par les 52 sociétaires, dont 4 collectivités locales, des salariés permanents et en insertion, des agriculteurs ainsi que des partenaires socio-économiques notamment dans le domaine de la formation. Enfin, le 21 décembre 2018, l’entreprise adaptée SAPRENA, en Loire Atlantique, s’est transformée en SCIC, dans laquelle l’ADAPEI reste un acteur majoritaire, outre les 80 salariés, sur 360, qui ont choisi de devenir associés.

Les exemples qui viennent d’être évoqués apportent donc au moins deux innovations majeures au travail social : la première est l’introduction d’une égalité radicale entre professionnels associés et usagers-associés, au nom du principe « un homme/une voix » ; la seconde est l’institutionnalisation d’un projet commun sous la forme coopérative. La SCIC ne possède pas, pour autant, l’exclusivité de cette innovation. Lorsqu’une association décide de modifier ses statuts afin d’ouvrir la possibilité d’adhésion à ses salariés et aux usagers, elle propose au travail un cadre assez similaire, la participation au capital en moins. Dans ces deux formes d’organisation, le travail social qui est susceptible de voir le jour enchâsse l’accompagnement social construit entre un professionnel et un bénéficiaire dans une relation d’égalité entre deux associés. Et c’est dans ce cadre inédit que devrait alors être repensée la distanciation. En effet, si cette dernière a permis au travail social de construire des pratiques d’une professionnalité rigoureuse et respectueuse des personnes, force est de constater que le rapport dominant/dominé n’en a pas été fondamentalement modifié.
Les vécus du confinement, avec leurs expériences relationnelles improvisées par nécessité, viennent se greffer sur des réflexions au long cours concernant la nature de la relation d’aide propre au travail social, mais également sur des expérimentations organisationnelles récentes, mais souvent confidentielles. Il est ici proposé de leur donner une nouvelle visibilité en tirant enseignement d’une crise qui secoue et marquera sans doute durablement les acteurs du social. C’est peut-être en établissant explicitement une jonction entre ces trois éléments — réflexion au long cours, expérimentations récentes, adaptations à la crise — que l’on sortira au mieux de cette période troublée, en franchissant un pas de plus vers un travail social fraternel…

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


22 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Distance sociale, distanciation et coopération : défis à venir du travail social (1)

Par Gilles RIVET – COPAS.

Le point de départ de cette chronique est le témoignage de professionnels (soignants pour la plupart) des Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) faisant le choix de partager la vie des personnes âgées, afin de réduire le risque de contaminer leur propre famille par des aller-retour quotidien domicile-travail. Si cette décision est prise sous contrainte d’un sentiment de nécessité, elle relève néanmoins d’un choix -l’alternative pouvant être les nuitées dans des hôtels bon marché - et, surtout, elle crée une situation partiellement inédite.

Distanciation et travail social

Pour introduire un bref commentaire de cette situation, on pourrait commencer par rappeler les phénomènes relativement récents de précarisation des travailleurs sociaux.

Ces phénomènes ont été analysés négativement d’un double point de vue : bien sûr quant à la situation personnelle de ces professionnels, d’une part ; mais également quant à une réduction, jugée néfaste, de la distance situationnelle entre les professionnels et les personnes qu’ils accompagnent, d’autre part. Il y aurait donc quelque chose d’essentiellement paradoxal dans l’accompagnement de personnes fragilisées par des personnes elles-mêmes fragilisées. Pour dire les choses autrement, toute forme de communauté de situation est ici interprétée comme un risque d’affaiblissement de la possibilité de mise en œuvre de la professionnalité du travail social. Or la pierre angulaire de la professionnalité du travail social, c’est la distanciation, soit un équilibre entre empathie et parole institutionnelle. Et c’est précisément cette distanciation qui parait radicalement remise en cause dans les EHPAD évoqués précédemment.

La situation n’est pourtant que partiellement inédite. Ce n’est pas d’aujourd’hui que des éducateurs passent une partie de leurs nuits dans les foyers, que ce soit en protection de l’enfance ou dans le handicap, même si la tendance est à leur remplacement par des veilleurs de nuit. Ce vécu, appartenant à une tradition du travail social, est-il pour autant équivalent à l’expérience de ces professionnels en EHPAD ? Pas tout à fait, me semble-t-il. Dans ce dernier cas, la communauté de vie est une composante du cadre institutionnel institué, au sein duquel la distanciation, souvent très difficile, est maintenue et travaillée dans des espaces dédiés, sous la forme de réunions de synthèse, d’équipe ou d’espaces de parole. Dans les EHPAD évoqués, la communauté de vie est inventée par les acteurs et s’invite par effraction dans un cadre institutionnel qui ne la prévoit pas. S’il serait présomptueux et prématuré de parler de processus instituant, l’on peut en revanche entrevoir une réduction de la distanciation.

L’affaire se complique encore avec les nouvelles distances sociales introduites dans le travail social par la crise sanitaire. Que ce soit dans le champ du handicap, avec la fermeture d’Institut médico-éducatif (IME), en protection de l’enfance, avec la suspension des visites en Maison d’enfants à caractère social (MECS) et les accompagnements à distance en Aide éducative en milieu ouvert (AEMO), en insertion par l’activité économique avec également des accompagnements à distance, les exemples abondent de mises à distance physique de l’accompagnement. Ces circonstances caractérisent-elles un mouvement inverse à celui qui était observé dans les EHPAD ?

Quelques commentaires d’acteurs doivent nous inviter à y regarder de plus près, qui témoignent du fait que, entre les acteurs de la protection de l’enfance, « beaucoup moins soumis aux normes habituelles », se sont créées « des relations plus naturelles, plus de solidarité ». Au total, « si la crise a fragilisé certains liens, elle en a aussi renforcé. Une certaine énergie se dégage du fait de traverser ça ensemble » (1). Ce serait donc bien un vécu commun, partagé, qui serait à l’origine d’une nouvelle expérience de solidarité portée par le travail social, caractérisée par un rapprochement assumé, qui nous oblige à reconsidérer les attendus et les pratiques de la distanciation, d’une part et qui parait, d’autre part, en mesure d’affaiblir cette asymétrie de la relation que le travail social a identifiée depuis longtemps et qu’il cherche à réduire avec une constance qui l’honore.

Modèle organisationnel et coopération

À ce stade, des liens peuvent être établis avec des réflexions et expérimentations en cours dont la source est cette fois le modèle organisationnel des établissements et services sociaux et médico-sociaux. Ces fameux Établissement sociaux et médico-sociaux (ESMS), lorsqu’ils appartiennent au secteur privé non lucratif, sont alors appréhendés comme des organisations d’économie sociale et solidaire, tout simplement parce que leur association de gestion le sont. Cette perspective peut ouvrir la voie à un bouleversement de l’optique des relations entre professionnels du social et destinataires de leur intervention.

Et cela pour au moins deux raisons.

La première a trait à une pensée du travail social d’abord comme une forme de solidarité en actes. Qu’il constitue, comme forme opérationnelle de l’action sociale, une incarnation de la solidarité nationale dont les travailleurs sociaux sont les agents, est une évidence éprouvée quotidiennement par les professionnels lorsqu’ils mettent en œuvre les orientations et réglementations des politiques sociales. Il est proposé de les considérer également comme acteurs d’une solidarité vécue, au sens qui en est donné par l’économie solidaire, c’est-à-dire construite sur des relations d’interdépendance et de réciprocité, en l’occurrence entre des citoyens travailleurs sociaux et des citoyens exprimant, conjoncturellement ou durablement, le besoin d’une aide particulière.

La seconde est liée aux modèles organisationnels de ces mêmes ESMS. Ils sont aujourd’hui structurés autour d’un projet, d’établissement ou de service, dont l’élaboration doit, selon une recommandation de la défunte Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM), associer fortement les usagers. Ces derniers sont alors considérés comme « parties prenantes » (2), au même titre que les professionnels et les partenaires. Il parait donc légitime d’envisager le projet comme une ambition commune, construite conjointement par ces différentes catégories d’acteurs. Outre cette forte incitation réglementaire, l’on voit parfois affirmée par le projet des établissements et services la nécessité d’équivalence de traitement entre professionnels et usagers, que ce soit en termes de bientraitance, ou de participation, et cette mise en miroir figure également dans certains projets associatifs.

(1) « Philippe Fabry : dans la protection de l’enfance, ‘ la crise a fragilisé certains liens et en a renforcé d’autres ’ (IRTS), in ASH, Rebondir ensemble, n°26, 30 avril 2020 2 « Élaboration, rédaction et animation du projet d’établissement ou de service », Recommandations de bonnes pratiques professionnelles, ANESM, décembre 2009

(2) Élaboration, rédaction et animation du projet d’établissement ou de service », Recommandations de bonnes pratiques professionnelles, ANESM, décembre 2009

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


21 mai 2020

★ INITIATIVES - « Nos jeunes applaudissent leurs éducateurs à 20h10"


Rencontre 93, une association de Seine Saint Denis propose sur son site https://www.educverslavie.fr plusieurs vidéo donnant la parole tant aux professionnels qu’aux jeunes. A voir absolument

A défaut d’être reconnus par la France, les éducateurs, à Rencontre 93, sont applaudis par les jeunes, juste après qu’ils aient applaudi au balcon à 20h les personnels soignants sur le front de la lutte contre le Covid-19. L’investissement des professionnels de la sauvegarde de l’enfance "n’est pas quelque chose qu’on a beaucoup entendu dans le discours de nos politiques", estime Norbert Giuliani, directeur de Rencontre 93.

https://www.educverslavie.fr/2020/04/nos-jeunes-applaudissent-leurs.html


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


20 mai 2020

★ INITIATIVES - « Je ne peux pas rester enfermé »


Rencontre 93, une association de Seine Saint Denis propose sur son site https://www.educverslavie.fr plusieurs vidéo donnant la parole tant aux professionnels qu’aux jeunes. A voir absolument !
Christian est un jeune du Service d’Accueil d’Urgence de Rencontre 93. Il nous confie ses difficultés à vivre le confinement et ce qu’il en tire malgré tout. Si, au départ, le confinement au sein du collectif avait son lot de "bagarres et d’embrouilles", il explique que la situation s’est finalement calmée. Mais il admet avoir déjà fugué du foyer. Bien qu’il ait conscience que "le confinement c’est dur pour tout le monde", pour sa part il avoue ne pas pouvoir rester enfermé.
https://www.educverslavie.fr/2020/05/je-ne-peux-pas-rester-enferme.html


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


20 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Applaudir et remercier…

Par Cédric C., 18 ans suivi en Maison d’enfants à caractère social.

Pendant le confinement à 20 heures, nous nous sommes mis à nos fenêtres et avons applaudi tous les soignants en guise de remerciements pour les soins apportés auprès des victimes du Covid-19.
De ma fenêtre, à mon niveau j’ai aussi souhaité dire merci à ceux qui prennent soin de moi depuis l’âge de 16 ans.
Ceux ne sont pas des médecins, ni des infirmiers, ni des pompiers, ce sont des éducateurs. Leur mission, nous accompagner lorsque nous traversons une période difficile de notre vie et que nous sommes contraints de nous séparer de notre famille. C’est ce qui m’est arrivé. A l’âge de 16 ans, les relations avec ma mère sont devenues si compliquées et douloureuses à vivre que la solution préconisée a été l’éloignement dans le cadre d’un placement.
Dire merci aux éducateurs c’est aussi donner une autre image de leur travail et des lieux dans lesquels ils interviennent, les foyers. Souvent, l’image médiatique fait surtout état de l’accueil de jeunes délinquants. Dans mon foyer, la MECS Le Pourquoi Pas, j’ai découvert que c’était tout autre. Bien sûr il y a une proportion de jeunes qui passent à l’acte, qui font des embrouilles mais la majorité de ceux qui y vivent ne sont pas délinquants. Ce sont des jeunes comme moi. En arrivant dans ce foyer, un collectif de 14 jeunes, je pensais ne pas pouvoir m’intégrer. J’étais inquiet, j’avais subi du harcèlement scolaire pendant longtemps et je craignais qu’il se produise la même chose. Je n’avais plus confiance en les autres, ni en moi. Mais cela n’a pas été le cas, j’ai été bien accueilli tant par les jeunes que par les adultes. Bien sûr vivre en collectivité génère des hauts et des bas, nous ne pouvons pas nous entendre avec tout le monde mais cela développe aussi des ressources : l’apprentissage de la tolérance, de la compassion. Il y a une forme de solidarité qui se crée entre jeunes car après tout nous sommes tous là, un peu dans la même galère avec nos soucis. Quand il y a des coups de gueule, on se dit : « tiens il n’est pas bien aujourd’hui, y a un trop plein mais demain cela ira mieux. Aujourd’hui c’est lui demain cela en sera un autre ou moi ». Nous vivons avec les hauts et les bas émotionnels de chacun et nous finissons par les accepter. Nous ne pouvons pas nous entendre ni aimer tout le monde, mais j’ai vraiment créé des liens privilégiés avec certains jeunes qui sont devenus des amis et les éducateurs comme des membres de ma famille, de ma deuxième famille.
Peu avant la date du confinement, je vivais sur le collectif, j’ai intégré un appartement géré par la MECS Le Pourquoi pour expérimenter la vie en logement autonome. Par l’annonce que chacun devait rester chez soi, de façon un peu brutale, j’ai alors fait l’expérience de la solitude mais grâce à la présence des éducateurs pas celle de l’isolement.
Ainsi chaque jour à 20 h en applaudissant les soignants, j’ai souhaité aussi applaudir mes soignants, leur dire merci.
Merci aux éducateurs d’être venus très régulièrement me rendre visite, d’avoir continué leur service en pleine pandémie de Covid-19, d’avoir été là pour tous les jeunes, malgré les circonstances dangereuses.
Ce temps de confinement a été un temps de remise en question, un temps de réflexion, comme une sorte d’arrêt sur image, l’image de ma vie. J’ai repensé à ses différentes étapes, aux expériences vécues au foyer en pleine adolescence. Il n’y a pas à dire vivre en collectivité c’est surmonter des moments difficiles mais aussi se souvenir de bons moments, des cris, des pleurs, des rires et fous rires, des instants que l’on kiffe. Ma vie quoi ! Celle que j’ai vécue, que je vis et que je ne renie pas. Pour certains jeunes, être placé dans un foyer est honteux. Ils craignent d’être considérés comme des délinquants ou des « cassos ».
Je n’ai pas honte de ce placement, je ne suis ni un délinquant, ni un « cassos, je suis un adolescent qui avait juste besoin d’être aidé pour être et devenir.
Alors Merci aux éducateurs de m’avoir fait grandir, d’être comme ma deuxième famille.
Merci d’avoir médiatisé les relations entre ma mère et moi, nos relations sont devenues meilleures.
Merci de m’avoir aidé à renouer les liens avec mon père
Merci d’être disponible, d’être à l’écoute lorsque j’ai besoin de parler de sujets que je n’aborderais jamais avec ma mère.
Merci d’avoir pris soin de moi cela m’a permis de me reconstruire, de ne plus être dans un statut de victime et d’avoir confiance en moi. Merci pour cela
Merci de vous être fâché, me montrant votre inquiétude et intérêt.
Merci de m’avoir soutenu, rassuré dans mes choix.
Merci de m’avoir donné quelques ficelles pour aborder les filles.
Merci de m’avoir aidé à trouver les mots pour dire mes tensions, mes doutes, mes joies.
Merci de m’avoir appris à m’aimer et à m’accepter tel que je suis.
J’ai 18 ans, je ne peux oublier d’où je viens, par où je suis passé, avec votre aide je sais un peu mieux où je vais.
Merci…

— -
Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous à red@lien-social.com.
*Nouveau : vous pouvez aussi nous envoyez une vidéo de 2 à 3 min
(Plus de précisions)


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273 - 1272 - 1271 - 1270 en accès libre


19 mai 2020

■ ACTU - Crise sanitaire • #EtatResponsable : une vidéo coup de poing

Dans une vidéo parodique, Médecins du Monde rappelle que la crise sanitaire a exacerbé les inégalités de santé et mis à jour les dysfonctionnements du système de santé français.

Fermeture des accueils de jour, des distributions alimentaires, arrêt des maraudes, aux premiers temps de la crise sanitaire, « le choc a été dramatique pour des dizaines de milliers de personnes à la rue ou en habitat précaire », soulignait le collectif des associations unies dans un bilan mi-avril, intitulé « les oubliés du confinement ».

Depuis les crédits débloqués pour l’aide alimentaire, les 9000 places d’hébergement créées en urgence, les 80 centres dédiés Covid ouverts ont pu alléger la pression mais il reste des milliers de personnes à la rue. Dans son appel, Médecins du Monde alerte : dans les squats, les bidonvilles, les campements et à la rue, difficile de tenir les mesures sanitaires. L’association exige une délivrance gratuite des masques et des tests.

Elle demande également l’accès à l’eau et à l’hygiène « des déterminants de santé essentiels ». Le 1er mai dernier, cinq associations étaient déboutées de leur requête par le tribunal administratif de Toulouse. Elles demandaient l’accès à l’eau et à des sanitaires dans les 12 bidonvilles et campement de la métropole mais aussi la réouverture des bornes fontaines et des sanisettes publiques pour les 2500 personnes qui vivaient à la rue en pleine crise sanitaire. Le tribunal a tranché en jugeant que les collectivités avaient mis en œuvre des actions avant la crise et, selon un communique de la Ville, n’observait « aucune carence grave de nature à porter atteinte au respect de la dignité humaine ».

Enfin, Médecins du Monde dénonce les restrictions et difficultés permanentes des personnes étrangères précaires dans leur accès aux soins (refus de soins des personnes couvertes par l’Aide médicale d’Etat, restriction de l’accès des demandeurs d’asile à la couverture maladie universelle…) qui renforcent la circulation du virus.


19 mai 2020

★ INITIATIVES - Un clin d’œil revitalisant

Le confinement vous a déprimé ? Le dé confinement vous inquiète ?

Il y a un traitement qui peut vous remonter le moral. Il nous vient de l’île de La Réunion.

Le clip réalisé par l’équipe du SAMSAH de la Fondation Père Favron ne peut que vous redonner de l’énergie.

SAMSAH : quesaco ? C’est un « Service d’accompagnement médico-social pour adultes handicapés » qui a pour vocation de permettre le maintien à domicile, en proposant des soins médicaux et paramédicaux réguliers et coordonnés, une assistance pour tout ou partie des actes essentiels de l’existence, un suivi social et un apprentissage à l’autonomie.

« Durant le confinement nous avons été amené à fermer notre service d’Accueil temporaire et notre SAMSAH, les cinquante-deux personnes handicapées qui en bénéficiaient restant confinées chez elles », explique son Directeur Philippe Yver. Le suivi a néanmoins été maintenu sous forme de visites, de contacts téléphoniques et de Visio-conférences quand c’était possible. Des sorties encadrées leur ont été proposées à moins d’un kilomètre de chez elles, durant une heure.

Le clip rend compte de tout ce travail en choisissant le registre du positif, de l’enthousiasme et de l’optimisme. A surtout ne pas manquer !


------- ------- ------
LIEN SOCIAL : numéros 1273- 1272 - 1271 - 1270 en accès libre