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29 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Finir ensemble (1) ? Episode n°1


Par Christian Glasson, Educateur spécialisé.

C’est ici, au sein de la maison d’enfants, que j’ai perçu le point de bascule entre la normalité, le cours normal des évènements, celui avec lequel on s’habitue, celui qui devient presque une routine, si tant est que dans une telle institution il puisse y en avoir une, et l’inédit, l’improbable encore la veille. C’est dans un environnement entre ville et campagne que se déroule la scène. Les bruits de circulation se sont peu à peu tus, nous percevons subitement
plus nettement le retentissement des sirènes lancinantes des secours. Elles ne sont pas forcément liées à la pandémie en cours. Mais, mon inquiétude à ce sujet m’empêche de ne pas les associer. Le tintement des cloches des églises marquant le temps qui s’écoule est lui aussi plus discernable. C’est Francisco qui nous le fera remarquer à table. C’est sûr, il se passait quelque chose qui, hier encore, paraissait éloignée. Si bien qu’entre l’annonce de la
fermeture de toutes les écoles le jeudi 12 mars pour le lundi 16 mars et celle d’un confinement plus rigoureux à respecter, décrété le 17 mars à 12h, nous nous étions déjà retranchés, en limitant au strict minimum les déplacements lors de ce week-end du 14-15 mars 2020. Nous étions comme animés par une défiance maladive, face à un danger venu de l’extérieur.

De la nécessité de se protéger à la construction d’une cabane

Dès le vendredi 13 mars, quelques adolescents eurent l’envie de construire une cabane en bambou. Une des Cheffes de service les autorisa à la bâtir à un endroit défini : sur la rive
opposée du ruisseau qui nous sépare du parking. Ils sentirent dans l’expression de cette offre comme un défi qui leurs fut lancé. « Elle nous l’a dit comme si elle pensait qu’on n’allait pas y arriver !  » Ce fut la phrase qui jalonnera toute la mise en œuvre de leur édifice. Cette phrase les tiendra pourtant jusqu’au bout, durant une petite semaine. Elle les avait endurcis, leur conviction fut sans faille. Surtout pour Etan et Mathéo. Les deux frères, à la fois agacés, transformèrent le ton ironique par lequel avait été prononcée selon eux l’autorisation en une force. Mais ce désir de se mettre à l’abri, à l’écart, n’était-il pas lié avec l’actualité à laquelle ils accèdent ? Ce désir de « bousculer les habitudes et les repères pour plonger dans un monde nouveau, permettant d’espérer la création d’un univers où pourrait naître d’autres productions imaginaires (…) » (2) devenait incontournable.

Lors de leur chantier, en tant qu’adultes nous fûmes invités par eux, afin de leur prêter main
forte. Nous étions déjà à leur côté pour veiller à l’utilisation des outils mis à disposition (scie, marteau, bêche, sécateur). À partir de cette invitation, des échanges plus féconds de savoir-faire eurent cours, ce qui non seulement accélérait l’exécution de certaines tâches, mais aussi valorisait les uns aux yeux des autres. Chacun prit conscience qu’il y a toujours à prendre et à apprendre auprès de l’autre. En parlant en particulier avec Etan, je m’aperçus qu’il regorgeait d’idées et d’ingéniosité, tout en étant imbibé des vidéos sur Youtube (3) de ce type qui construit des piscines et des habitations souterraines en pleine jungle avec des moyens ancestraux. Je n’avais pas encore repéré chez lui cet intérêt. Nous échangeâmes un moment, en nous voyant déjà en train d’élaborer ces constructions fantasques. Ce qui se passait là permit aux enfants et aux adultes de se rassembler. Si les deux frères avaient pris l’initiative, Lucas, Théo, Clément, Théo, Axel, même Quentin, se regroupèrent par moment pour se répartir le travail, chacun en fonction de son habileté et de ses compétences ou de sa force et de son ingéniosité. Cette initiative de construire une cabane symbolisait à elle toute seule ce qui advint : « (…) d’autres manières d’être avec les autres et au monde  » (4) Cette première réalisation ne devait être que la première d’une série qui allait prendre naissance dans l’esprit de certains, enfants comme éducateurs. J’y reviendrai.

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

(1) Confinement est basé sur l’étymologie latine cum/finir, finir ensemble
(2) Mr. Tfue HOCINI, Faroudja, (sous la direction de), Jean-Louis Le Run, Catherine Potel-Baranes, l’enfant et ses espaces, édition érès collection enfances & psy, n°33, Ramonville Saint-Agne, 2006,166p.
(3) https://youtu.be/e-vZ_rBUCcw
(4) HOCINI, Faroudja, (sous la direction de), Jean-Louis Le Run, Catherine Potel-Baranes, l’enfant et ses espaces, édition Érès collection enfances & psy, n°33, Ramonville Saint-Agne, 2006,166p.

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27 juin 2020

★ INITIATIVES - Pour une ville accessible aux personnes avec handicap

L’UNAPEI avait lancé la campagne « C’est ma ville, c’est ma voix », à l’occasion des élections municipales du mois de mars 2020, en donnant la parole à des personnes en situation de handicap et à leurs familles. L’occasion, à la veille du second tour le 28 juin, de rappeler les attentes concrètes de citoyens rarement prises en compte par les candidats. Les maires peuvent agir pour mieux les inclure dans la vie des communes et répondre à leurs légitimes besoins. Le feront-ils, s’ils sont élus ?

Témoignage de Geoffrey  : « Le 15 mars, je vais voter pour le candidat qui s’engagera pour que les personnes handicapées puissent avoir accès comme les autres aux services publics. »

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Témoignage de Maïté  : « cette année, je vais voter pour le candidat qui va s’engager pour rendre les crèches ouvertes à tous les enfants »

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Témoignage de Soufian  : « Je vais voter pour le candidat qui s’engagera pour que les personnes handicapées puissent avoir accès comme les autres à un logement. »


26 juin 2020

★ INITIATIVES - Tous fragiles, tous concernés !

Une nouvelle vidéo à ne pas manquer. Celle du Psychodon qui a organisé le 12 juin un plateau dédié aux risques psychiques chez les jeunes. Didier Meillerand animait un débat auquel participaient deux jeunes ambassadrices en santé mentale de la Fondation ARHM (Action Recherche Handicap et santé Mentale) ainsi que deux psychiatres Alice Oppetit et Olivier Phan. Ils répondent aux questions posées sur Facebook. Le rappeur Gringe et Lou Benmenni-Leprince, psychologue représentante de la Croix-Rouge témoignent des solutions mises en œuvre pendant cette crise sanitaire, économique et psychique.


26 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Confinement chauffant (6)

Par JS, chef de service éducatif.

Je tombe sur l’appel de Vincent Lindon dans Médiapart. Il m’inspire, il est bien ce mec. En plus, il fait des propositions après avoir consulté des économistes. La contribution Jean Valjean pour taxer les plus riches au bénéfice des plus pauvres. Rien de nouveau, mais tout est quantifié et on pourrait la pérenniser. Faut juste une volonté politique, et hop ! Il continue. On s’attaque à la corruption dans les hautes sphères de l’État. Le plan de bataille est bon. Je me dis que nous devons entrer en résistance. J’envoie cet appel à quelques éducateurs, mais j’y vais mollo. Je ne veux pas les inonder de messages. Ne pas imposer son propre désir aux autres. Un classique dans la relation éducative. Mais pourtant, c’est un moteur ? Paradoxe à ne pas résoudre.
C’est plus fort que moi, je reviens à la charge. Nos missions vont se réduire à une peau de chagrin à la merci de nos tutelles « non étayantes » si on ne se mobilise pas, alors que les besoins vont exploser. Le monde d’après ne peut pas être celui d’avant en pire. Le MEDEF (10) nous dit qu’il va falloir travailler plus. On le fait déjà, merci. Et une revalorisation des salaires des travailleurs sociaux ? L’éventuelle prime, c’est bien mais c’est qu’une fois ! Nous, on voudrait travailler mieux surtout, et continuer à intervenir au bénéfice de la prévention qui fait partie d’une des missions de la protection de l’enfance. Ce sera plus efficace pour les gamins et les familles.
Les collègues, si vous voulez aider, organisons la résistance ensemble. Il faut défendre notre job qui est cohérent, quant aux besoins. Notre projet initial vient du terrain et non d’un appel d’offre avec un cahier des charges trop ficelé.
Si on ne peut plus proposer un hébergement à des jeunes majeurs sans un contrat avec l’ASE avec le raz de marée à venir, on va dire à beaucoup de personnes : désolé, on ne peut rien faire pour vous. Impensable.

Procédure. Mais ça bloque au niveau associatif pour le retour de certains. La responsabilité pénale de l’employeur est en jeu. Pour dé confiner totalement le service, il faut écrire son plan et le passer en Comité social et économique. Ça va prendre un peu de temps et empêcher le retour du personnel administratif. Ok, je vais donc tourner à 50 heures par semaine, quelques temps encore. Je suis pris d’un vertige, en écrivant ces mots. Comment j’ai fait pour tenir ? Est-ce que je vais y arriver avec ce qui m’attend, sans savoir ce qu’il en sera. Le virus nous rend aveugle. Ne pas céder à l’angoisse qui paralyse. C’est terrible !
Je fais un dernier tour dans le service. Tout est mis à jour pour garantir la sécurité des personnes. Mais ça, c’est fait depuis le début de toute façon. J’ai besoin de vérifier quand même. Est-ce que ça suffira ? Il n’y a pas de raisons, on s’en est sorti jusqu’à maintenant. Tictac tic-tac, je redoute l’atterrissage. Et les règles de vie ? Va falloir les changer avec les gamins, notamment pour les heures de sorties. Les vannes s’ouvrent lundi et nous restons en zone rouge.

Fluides. Je suis en repos mais je reste avec le travail en tête. Comme une addiction. On n’arrive pas à s’en défaire malgré l’épuisement. J’appelle notre artiste-éducatrice pour lui transmettre des informations que je n’ai pas eu le temps d’écrire dans le cahier la veille. Je lui laisse un message. Elle me rappelle mais pour autre chose et m’envoie une vidéo édifiante. Une canalisation des eaux usées vient de céder sous la pression d’un bouchon dans un coude. La directrice, qui est d’astreinte, a appelé le numéro d’urgence du bailleur. Un plombier s’est déplacé, mais il ne peut rien faire. Il envoie un camion pour déboucher la canalisation et aspirer la flotte.
- Il y a 2 centimètres d’eau dans une chambre et ça coule à torrent depuis le plafond.
- Je prends ma douche et j’arrive.
- Ça ne sert à rien de venir, on va se débrouiller.
- Hors de question de vous laisser gérer ça tout seul.

Une fois sur les lieux, la situation est critique mais la bonne humeur permet de faire face. On évacue l’eau avec les moyens du bord. Le matériel de ménage ne tient pas le choc. Il faut vraiment donner les bons outils aux personnes. Notre sauveur arrive avec son camion aspirant-déboucheur. Il prend la situation en main, libère la colonne pendant que nous aspirons la flotte, mais pas que ! On prend des photos pour la déclaration de sinistre et on filme pour la postérité. Une fois débouchée, la colonne est réparée aux petits oignons. Ça tiendra provisoirement. Il en profite même pour faire de l’éducatif avec un gamin qui lui demande une clope. Rencontre. Il nous demande si ça va aller et part la conscience tranquille.
On finit le nettoyage, on condamne la chambre jusqu’à sa désinfection. Le Corona est toujours présent même si on en parle moins. Apprendre à vivre avec ? Hors de question. Pas d’adaptation, de la résilience. On rigole de cette aventure dramatique et merdique qui n’en finit pas mais qui nous soude et modifie profondément notre manière d’être au travail, du fait de notre quasi-vivre ensemble. Nous sommes plus authentiques et les gamins le perçoivent. C’est gratifiant mais que c’est dur ! Bas les masques tout en les gardant sur le visage. Encore un paradoxe à ne pas résoudre ! Et notre jouissance dans tout ÇA ? Pulsion de vie et pulsion de mort s’entremêlent. Il va falloir retourner s’allonger sur le divan.
Avant, pendant et après. En tout, nous avons hébergé onze adolescents pendant le confinement. Un jeune a été réorienté vers son foyer d’origine, cinq ont fugués et cinq sont toujours parmi nous. Aucun projet d’orientation n’a été mis en œuvre lors de cette la période alors que les tutelles le demandaient pour « fluidifier » les places d’urgence. Ce n’était ni réalisable, ni adapté au contexte. Il semble que les demandes d’admissions en urgence soient restées très faibles dans notre département. Pour quelle raison ? Cela reste à déterminer.
Comment nous en sommes arrivés-là ? La protection de l’enfance ne protège pas les gamins les plus vulnérables et ne prévient plus leurs besoins. Elle était à genou avant la crise sanitaire. Elle va en ressortir à terre.
Chez nous, on colmate, mais on ne rénove pas. Le bateau fuit et coule doucement mais surement.
Planifions la contribution Jean Valjean en urgence car on ouvre les vannes lundi…

(10) J’ai oublié la signification.

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25 juin 2020

✚ COMMUNIQUÉ – Guide ministériel Protection de l’enfance

La Direction générale de la cohésion sociale a édité le guide ministériel Protection de l’enfance « Actualisation des consignes nationales pour la phase 3 de la levée du confinement des missions de protection de l’enfance, dans le respect des règles sanitaires et des impératifs de distanciation physique », adressé aux têtes de réseaux nationales du secteur de la protection de l’enfance ainsi qu’aux directions enfance-famille des conseils départementaux.
Accéder au guide en cliquant ici


25 juin 2020

■ ACTU - Sexualité en séjours adaptés • L’amour à la page ?

Les séjours adaptés permettent aux personnes avec un handicap intellectuel de vivre une parenthèse hors institution ou famille. L’été est souvent synonyme d’amours de vacances, ces personnes peuvent-elles les vivre sereinement ?

L’heure des vacances d’été a sonné. Les personnes en situation de handicap intellectuel s’inscrivent ou se font inscrire par les associations gestionnaires d’établissements ou les parents dans des séjours adaptés collectifs ou en milieu ordinaire (campings, centres de vacances), organisés par des associations et des organismes spécialisés.
Durant ces vacances à la mer, à la montagne où à la campagne, ceux-ci prennent-ils en compte la vie affective et sexuelle des vacanciers ? « Oui, nous militons pour un accompagnement global de la personne handicapée et ces questions en font partie. Nous inscrivons donc les adultes dans les séjours adaptés agréés par le Conseil national des loisirs et du tourisme adapté (CNLTA). Leurs animateurs encadrants suivent obligatoirement deux journées de sensibilisation au handicap qui abordent la vie affective et sexuelle », explique Luc Gateau, président de l’Unapei. Une sensibilisation préconisée par les textes règlementaires.
Cependant, ces questions ne seront vécues sereinement que si les professionnels les ont travaillées en amont tout au long de l’année. « Dans nos associations, ils sensibilisent au consentement, à la contraception, au désir de grossesse, ce qui n’est pas forcément le cas des parents dont l’enfant majeur vit à domicile  », poursuit Luc Gateau. Ces discussions n’étant pas forcément faciles à concevoir pour eux, les équipes des structures gérées par l’Unapei organisent des rencontres avec eux et leur enfant adulte pour évoquer ses désirs et besoins «  Pour les parents, apprendre que leur enfant, même majeur, est amoureux nécessite souvent un accompagnement, des explications pour que ce dernier vive sa vie affective le plus sereinement possible, évoque le président de l’Unapei. L’été constitue une parenthèse, le séjour peut devenir un moment de découverte pour ces adultes en situation de handicap intellectuel. Nous parlons beaucoup de société inclusive, nous n’avons donc pas à les traiter comme des enfants qui n’auraient pas accès à une vie affective et sexuelle. »

Couples vacanciers

« Cette question est de plus en plus prise en compte dans la société et de façon systématique dans les séjours organisés par les organismes de vacances adaptées affiliés au CNLTA, complète Pascaline Martineau, sa déléguée générale. Nous inscrivons d’ailleurs beaucoup plus de couples qu’il y a quelques années. Les organismes apportent une attention toute particulière au respect de l’intimité et de la vie affective des vacanciers accueillis et forment leurs équipes en ce sens. »

Les dossiers d’inscription et la fiche sanitaire fournissent aussi des indications (contraception, vie de couple, etc.). Si les animateurs encadrants des séjours adaptés agréés par le CNLTA rencontrent des difficultés liées à ces questions, ils peuvent solliciter un référent de l’organisme organisateur disponible tout au long du séjour, un éducateur du foyer de vie de l’adulte ou sa famille.


Consignes sanitaires de la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) concernant l’organisation de séjours de vacances adaptés aux personnes en situation de handicap

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À retrouver, les dossiers consacrés par Lien Social au thème Sexualité et handicap :
L’autre libération sexuelle - Lien Social n°1241
Le handicap selon Eros - Lien Social n° 1187
Sexualité et handicap : dépasser les bonnes intentions - Lien Social n° 1163

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Quatre vidéos accessibles à tous pour aborder la sexualité par le Centre ressources handicap et sexualité avec sous-titres et LSF
https://cerhes.org/4-videos-accessibles-a-tous-pour-aborder-la-sexualite/

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Le 9 octobre 2020, le CNLTA organise la formation « Sexualité et handicap en séjour de vacances adaptées », en direction des professionnels des organismes de vacances adaptées.


25 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Confinement chauffant (5)

Par JS, chef de service éducatif

Tenir. Une référente de l’ASE nous appelle.
- Bonjour, c’est au sujet de l’orientation d’un jeune. On lui a trouvé une place dans un foyer.
- Ah oui, lequel ?
- Celui à côté de chez vous.
- Celui-là ! Non, ce n’est pas possible, il n’est pas assez étayant et ça dysfonctionne ! Je n’ai rien contre ce foyer en difficulté, mais si ce jeune est orienté là-bas, c’est un désastre pour lui, il ne tiendra pas le choc. Orienter, c’est notre boulot, mais on prend en compte les besoins fondamentaux des gamins, non ? C’est inscrit dans la loi de 2016. On réaffirme ce à quoi on tient et on porte la loi.
- Si c’est ça, j’arrête de travailler dans le secteur.
- Ok, j’annule cette orientation, monsieur le chef de service et on programme une synthèse à distance pour réfléchir à la structure la plus adaptée.
- Merci, madame la référente de l’ASE.

Ça fait du bien et ça repart : nouveaux accueils, clinique éducative, administratif, réparations, bricolage, écrits, réunions, protocoles sanitaires, affichage, gestion des stocks, sécurité, réfléchir, se soutenir, tenir encore et toujours. Une directrice d’un autre service nous livre des masques, ça va durer ! Je craque, mais je me retiens de m’effondrer en larmes. C’est comment le burn-out ? C’est proche ! Le déconfinement approche.
Va falloir penser à accueillir des gamins en plus, avec le déconfinement. Et nos autres missions ? Nous ne sommes pas qu’une succursale de l’ASE. Alors, on planche dessus pour ne pas attendre de se faire bouffer par la machine. Le service est également une PAEJ (5). Les appels de jeunes et de familles lessivées par le confinement arrivent. Après la vague virale, le raz-de-marée de la crise sociale où les gamins seront les premiers à payer la facture. Ils la paient déjà et depuis longtemps. « 35% d’appel en plus au 119 (6) par rapport à la même période l’an dernier. La semaine du 13 avril, 14 531 appels ont même été enregistrés, et jusqu’à 2 000 en une journée  » (7). Vertigineux ! « Avec le stress lié au confinement et à la crise sanitaire, il y a une augmentation des violences, déjà documentée dans les situations de guerre notamment  » (8). Si nous ne sommes pas en guerre, les conséquences seront les mêmes.

Proposer. Comment répondre, si nous ne pouvons pas accueillir physiquement ? L’accueil concerne juste l’hébergement. On peut garder des places pour accueillir des gamins en direct sans passer par l’ASE, comme on faisait avant ? La machine est en marche, la prise de pouvoir est en route. C’est comme nos libertés individuelles, va falloir ferrailler pour les récupérer.
En comité restreint, l’éducatrice, la psychologue et moi-même écrivons une proposition afin d’aller au-devant des besoins et de résister aux injonctions : rappeler les collèges et les lycées de notre sectorisation, mettre en place une permanence téléphonique, il nous faut des éducateurs en plus. Qui va revenir ? Aucune idée. Proposer des médiations par téléphone ou par visio-conférence pour les personnes demandeuses. On travaille aussi avec la libre adhésion. Et les jeunes majeurs ? Ça coince. Notre partenaire d’hébergement est fermé. Il rouvrira, mais quand ? On adresse nos propositions à la directrice qui les inscrira dans le plan de continuité de l’activité du service.

Anticipation. Je contacte toutes les personnes de l’équipe. Ça me prend plusieurs heures. L’incertitude demeure. Les comorbidités sont à prendre en compte à l’heure du virus. Impossible de s’exposer pour certains. D’autres vont revenir mais au compte-goutte. Il faut penser à les accueillir et à les rassurer. Le front est invisible, il n’y pas de tranchée mais la menace est là. D’ailleurs, dans la rue, c’est déjà dé confiné, il fait beau. Ça craint !
Le fonctionnement du service a été profondément modifié et ceux qui vont revenir vont devoir trouver des nouveaux repères. Pas question de les balancer dans l’arène sans préparation. Et les remplaçants présents depuis le début ? Hors de question de les prendre, puis de les jeter avec les retours à venir. Ils continueront à travailler pour le service mais de manière moins importante. Alors, je leur écris. J’explique la nouvelle organisation, sans vraiment savoir si elle est viable. Ils répondent encore présents. Moins d’heures, ça va faire du bien finalement. On ne pouvait pas continuer sur ce rythme où on a tous explosé les compteurs.
Avec l’expérience de ces semaines, il y a qu’une seule chose que je sais, c’est l’incertitude. Et ça va durer ! J’imagine un nouveau planning que je soumets aux éducateurs sur le retour. C’est une proposition, on continue dans la démocratie participative et on fait confiance à l’intelligence collective. La directrice valide et encourage ce fonctionnement.
Des éducateurs qui ne reviendront pas bosser tout de suite me demande en quoi ils peuvent être utiles. Je n’en sais rien. Si ce n’est de garder le lien entre eux, d’appeler ceux qui sont sur le terrain. Mais la culpabilité de ne pas pouvoir venir aider et de ne pas pouvoir mettre la main à la pâte suinte.


(6) Permanence d’Accueil et d’Ecoute Jeunes.
(7) Service national d’accueil téléphonique de l’enfance en danger.
(8) Sophie Boutboul, Enfants maltraités : le risque d’un raz-de-marée à la sortie du confinement. Médiapart, Edition du 8 mai 2020.
(9) Karen Saldier citée par Sophie Boutboul, ibid.

(à suivre)

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24 juin 2020

✖ TRIBUNE - Des droits de l’enfant bien représentés

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Les mandats de Jacques Toubon, défenseur des droits et de ses adjoints, dont Geneviève Avenard, défenseuse des enfants, touchent à leur fin. Le 24 juin, des associations et des jeunes engagés ont adressé une lettre ouverte au président de la république concernant le choix de leurs successeurs.

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Monsieur le Président de la République,

Alors qu’étaient célébrés le 20 novembre dernier les trente ans de la Convention relative aux Droits de l’enfant (CIDE), nous faisions tous le constat des avancées permises par l’existence de ces droits, mais également du chemin qui reste à parcourir pour que chaque enfant bénéficie de leur effectivité. Vous-même le rappeliez dans votre discours à l’Unesco, la lutte en faveur des droits de l’enfant et de l’enfance en général « est un combat de longue haleine qui supposera beaucoup de mobilisation ».

En ce sens, nous – enfants et jeunes, associations, fédérations et personnalités qualifiées œuvrant en faveur des droits de l’enfant – pensons que cette mobilisation s’incarne notamment dans l’institution du Défenseur des Droits, devenue aujourd’hui incontournable et indispensable dans ce combat pour le respect des droits de chaque enfant.

D’ici au 17 juillet prochain, il vous reviendra, Monsieur le Président, après approbation des deux chambres du Parlement, de désigner le.la successeurˑe de Monsieur Toubon dont le mandat et ceux de ses adjoint∙e∙s, au premier rang desquel∙le∙s Madame Avenard, Défenseure des enfants, prendront fin. Votre choix sera fondamental, à la fois pour que l’institution poursuive dans la voie engagée par ses prédécesseurˑeˑs, mais aussi pour qu’elle aille plus loin et relève le défi de l’effectivité des droits pour touˑteˑs. À cet égard, nous saluons l’action et l’engagement de Jacques Toubon et Geneviève Avenard qui ont œuvré activement pour sortir de l’ombre le sujet de l’enfance mais aussi celui de la jeunesse. Fortˑeˑs de l’expérience que nous avons eue en travaillant avec cette institution, nous portons un intérêt tout particulier à cette nomination et attirons votre attention sur les qualités qui nous paraissent essentielles à prendre en compte dans le choix du.de la prochainˑe Défenseurˑe des Droits et de ses adjointˑeˑs, sous le prisme des droits de l’enfant et des jeunes. Ils légitiment toute notre vigilance.

Impartialité et indépendance

Tout d’abord, l’impartialité et l’indépendance doivent être un prérequis pour que l’institution qu’est le Défenseur des Droits puisse mener à bien sa mission et jouer son rôle de vigie au sein de notre démocratie. Aussi la personne nommée doit être suffisamment légitime et charismatique pour pouvoir exercer pleinement sa capacité d’auto-saisine et prendre les décisions courageuses, parfois clivantes, qu’impose la défense de nos droits. Jacques Toubon et Geneviève Avenard n’ont pas hésité à se positionner sur le sujet des violences au sein des institutions publiques commises sur les enfants (novembre 2019), à prendre position sur la gestion du démantèlement du camp de Calais (2015 - 2016) ou sur la situation des enfants à Mayotte (2017 puis 2020). Nous pensons que ces prises de positions affirmées ont contribué grandement à une meilleure effectivité des droits des enfants. L’indépendance de l’institution incarnée par le la nouveauˑelle Défenseurˑe des Droits doit également être garantie par l’octroi de moyens suffisants, nécessaires à l’exercice de sa mission, comme recommandé par le Comité des droits de l’enfant dans ses observations à la France en 2016.

Il va sans dire que les droits de l’enfant, insuffisamment connus et respectés, devraient selon nous être une priorité du mandat duˑde la prochainˑe Défenseurˑe des Droits. Pour cette raison, nous appelons à ce que la personne nommée ait à cœur de défendre et promouvoir les droits de l’enfant. Pour ce faire, il doit pouvoir s’appuyer sur unˑe futurˑe Défenseurˑe des enfants, véritable expertˑe de leurs droits et en lien avec les réalités de terrain. Cette personne doit être en mesure de défendre et accompagner touˑteˑs les enfants et les jeunes, y compris ceux∙celles en situation de vulnérabilité (enfants en conflit avec la loi, accueilli∙e∙s en protection de l’enfance, en situation de handicap, mineur∙e∙s non accompagné∙e∙s etc.), pour les rendre acteur∙rice∙s de leurs droits et en mesure d’exercer leur citoyenneté pleine et entière. Nous pensons qu’en plus de mettre en avant l’enfance, il serait souhaitable que l’institution défende et associe plus visiblement la jeunesse dans sa globalité, dont on sait que l’accès aux droits est également empêché par certaines vulnérabilités. La question des droits de l’enfant ne s’arrête pas à l’âge couperet de 18 ans ; comme l’a encore une fois démontré l’actualité récente et l’interdiction des sorties sèches votée par le Parlement afin de protéger les jeunes majeurˑeˑs prisˑes en charge par les départements durant la crise sanitaire. La jeunesse mérite une attention forte avant et après 18 ans.

Il est également important que leˑla futurˑe Défenseurˑe des Droits soit capable d’incarner l’institution afin d’accroître sa visibilité et sa notoriété, notamment sur le sujet des droits de l’enfant auprès du grand public et des enfants en particulier. L’enquête « Accès aux droits » (1) rapporte que seulement 2 % des personnes interrogées sont en mesure de citer spontanément l’institution du Défenseur des Droits comme un des acteurs de défense des droits de l’enfant. En conséquence, trop peu de citoyen∙ne∙s savent qu’ilˑelleˑs peuvent leˑla saisir sur la question de l’enfance, laquelle ne représente que 2,8 % des réclamations enregistrées par l’institution en 2019. La fonction de Défenseurˑe des Enfants doit elle aussi être beaucoup plus visible, médiatisée et connue du grand public et des enfants et des jeunes afin qu’ilˑelle devienne, pour reprendre l’expression des enfants, unˑe « super hérosˑïne » pour défendre touˑteˑs les enfants de la République et leurs droits. Aussi, le∙la prochain∙e Défenseur∙e des Droits devra encore accentuer la promotion des droits de l’enfant, encore trop méconnus du grand public et des enfants eux-mêmes ; la campagne menée en 2019 sur les médias ou le développement des JADE (2) sont des expériences positives à poursuivre et consolider.

Par ailleurs, nous souhaitons que leˑla futurˑe Défenseurˑe des Droits s’inscrive dans une posture d’écoute, de dialogue et poursuive une collaboration active avec les organisations de la société civile. Il nous semble important qu’elle s’engage à consolider les bases posées pour la participation effective des enfants et des jeunes ; notamment en pérennisant le dispositif mis en place au niveau national en 2019 en lien étroit avec les associations. Nous appelons à ce que s’instaure un dialogue régulier avec les enfants et les jeunes, et qu’un comité de jeunes pérenne soit créé. Pour aller plus loin, nous recommandons également que deux jeunes soient désigné∙e∙s pour siéger officiellement au sein du collège de défense des droits de l’enfant durant la prochaine mandature.

Enfin, leˑla futur.e Défenseurˑe devra se mobiliser pour promouvoir et soutenir la défense des droits de l’enfant aux niveaux européen et international à travers les réseaux de l’AOMF (3) ou d’ENOC (4) ; mais aussi plus largement dans les pays partenaires de la France. Encore trop peu de pays sont dotés d’institutions indépendantes de défense des droits de l’enfant. Pour cela, nous, enfants et jeunes, associations et fédérations pensons que la France doit promouvoir les droits de l’enfant partout et sans restriction et encourager – notamment dans le cadre de sa politique de coopération pour le développement – ses États partenaires à créer ou consolider de telles institutions et à y allouer les fonds nécessaires.

À travers cette lettre ouverte, Monsieur le Président, nous tenons à vous témoigner de notre attachement à cette institution, à son rôle prépondérant dans le bon fonctionnement de notre démocratie. La situation des enfants mérite une attention accrue des pouvoirs publics : en France, 3 millions d’enfants vivent en situation de pauvreté dont 600 000 sont mal logéˑeˑs ou encore, dans le monde, 265 millions d’enfants sont encore non scolarisé∙e∙s. Cette liste n’est pas exhaustive et vous savez bien que, sans intervention ciblée en faveur des enfants et des jeunes et de l’effectivité de leurs droits, les inégalités de destins ne cesseront de se perpétuer.
Nous comptons sur vous pour que la promotion et l’effectivité des droits de l’enfant guident votre choix au moment de désigner le∙la futur∙e Défenseur∙e des Droits.

Veuillez recevoir, Monsieur le Président de la République, l’assurance de notre considération distinguée.

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(1) Enquête sur l’accès aux droits – Place et défense des droits de l’enfant en France – 2017 – https://juridique.defenseurdesdroits.fr/doc_num.php?explnum_id=16475
(2) Jeunes Ambassadeur∙rice∙s aux Droits de l’Enfant
(3) Association des Ombudsman et Médiateurs Francophones
(4) European network of Ombudspersons for children

Retrouvez les membres du comité de rédaction de cette lettre rédigée à l’initiative de de SOS Villages d’Enfants (Anacej, Repairs ! 94, Unicef, Uniopss, etc.) et leurs très nombreux soutiens :
https://www.sosve.org/actualites/lettre-ouverte-au-president-de-la-republique-au-sujet-de-la-nomination-du%cb%91de-la-prochain%cb%91e-defenseur%cb%91e-des-droits/


24 juin 2020

★ INITIATIVES - Colette magnitude

Il y a quarante, la chanteuse et musicienne Colette Magny faisait paraître un disque «  je veux chanter », récolte d’une longue collaboration patiente et attentive avec les enfants de l’IMP de Fontenoy-le-château dont elle était voisine. Des semaines et des semaines d’improvisations collectives, de chantiers sonores, de confidences à peine chantonnées, de textes d’enfants lus ou mises en musique avec le souci de ne pas altérer, « embellir » ces paroles singulières, poétiques, crues. Au final, une façon de faire entendre des registres de la condition humaine qui, de la détresse à la grande ferveur, de la difficulté à être je, s’incarnent dans l’expression de ces gamins « qui ont rien dans le coco ». Pas de pathos-pathologie les concernant, même si l’on y parle aussi des effets de la vie institutionnelle et de la méchanceté des « normaux ».

On peut désormais écouter cette œuvre sous forme de CD, un parmi l’anthologie de toutes les chansons de cette dame magnificente qui a toujours su donner du lyrisme et de l’allure auxquels elle s’est associée.

Denis Decourchelle, ethnologue


24 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Confinement chauffant (4)

Par JS, chef de service éducatif.

Reprise. Masque vissé sur le visage, gel dans la poche, je sors de chez moi pour gagner la zone de combat. Coup de bol, je n’habite pas loin, j’y vais à pied. La proximité, ça aide parfois, je n’ai pas à prendre le métro.
Dans mon quartier, on sent la misère tomber et ses stigmates sont visibles. Beaucoup de vitres de voitures sont brisées, les intérieurs ont été mis à sac. Les pneus sont à plat. Le soir, dans la rue, quand je regarde par la fenêtre, il n’y plus que les toxicomanes qui errent. Les cabanes de chantiers sont squattées. Là, c’est la version the walking dead urbain. Allo, le CAARUD (1) ? Personne ne répond. Celui de mon quartier est fermé, c’est écrit sur la porte qui a été condamnée par une planche en bois. Et à côté, il est inscrit au feutre : « Mais qui a pu faire ça  » ? L’angoisse.
J’arrive au service. Les éducateurs m’ouvrent, les jeunes dorment. C’est calme. On discute. Ce lieu devenait un mythe avec la distance. Sur le mur, papa-radiateur a fait avec les jeunes un pochoir : « Confinement 16 mars 2020 », le nom du service et les prénoms de tous. Il fallait laisser une trace de leur passage dans ce moment stupéfiant. Je le prends en photo. Je regagne mon bureau. Pour faciliter les choses, l’hébergement de nuit et les bureaux de jour ne sont pas au même endroit. La bonne distance est garantie !
Quand je rentre dans les locaux, le temps semble s’être arrêté. Le frigidaire est plein de bouffe périmée, les plantes vertes font la gueule, les prénoms des jeunes accueillis inscrits au tableau n’ont pas bougé depuis plusieurs semaines. Du jamais vu. Je fais le tour, les poubelles n’ont pas été vidées. Tout a été laissé tel quel. Une inscription sur un des tableaux : « Fin des admissions jusqu’au nouvel ordre mondial  ». Ça ressemble à la plume de papa-radiateur. Est-ce que c’est ça le début de la fin de notre monde ?
Je m’assois derrière mon bureau. Par où je commence ? Comment je me réorganise ? Lost in translation ! Je mets trois jours à trouver des repères et à ne pas surtout pas m’habituer à cette situation. Là, je refuse de m’adapter, je préfère être dans la résilience. Je mets de la musique.

Quotidien. C’est parti en vitesse de croisière entre 10 et 12 heures de travail chaque jour, on verra après pour les vacances. De toutes façons, on est assigné à résidence sauf pour bosser. Les éducateurs enchainent aussi les heures. Notre femme de ménage galère dans les transports pour venir travailler. Les métros se font rares. Son matériel pour tenir le service n’est pas terrible. Elle ne dit rien, elle bosse. Encore une chose à régler : donner les bons outils aux personnes.
Lors de ma première semaine, nous faisons des réunions tous les jours avec les éducateurs et les gamins. On essaie la démocratie participative pour de vrai. Les gestes barrières à la sauce éducative en introduisant la notion d’altérité avec des masques chirurgicaux : En les mettant, chacun protège l’Autre.
Et les FFP2 (2) ? Ils sont réservés à l’industrie, même pas aux soignants. Alors, pour nous, tu rigoles ! Ce n’est pas grave, ils sont moins intéressants sur le plan éducatif et les travailleurs sociaux sont animés par le don de soi ! Je demande quand même. Le ridicule ne tue pas. Le Corona, si ! Mort de rire une fois de plus ! D’accord, je vais contacter Renault et Michelin (3).
On continue. Les règles de vie et de sortie, le ménage des chambres, la collation du soir avant de se coucher, la consommation de stupéfiants interdite dans les locaux mais qui donne faim.
- Comment ? Vous cautionnez la consommation de cannabis ?
- Non, pas du tout. Mais les jeunes fument, c’est une réalité. Nous ne sommes pas une consultation cannabis. On met les jeunes au travail quant à leur rapport au produit, mais on y va piano tout de même. C’est le confinement. Et puis, on essaie d’être le moins hypocrite possible. Vous avez une autre idée ?

On continue. L’amélioration du quotidien : de meilleures céréales, de la crème hydratante pour la peau, une console pour se consoler, un sac de boxe, une barre de traction… Faut que je voie le budget avec la directrice.
Mais, ça ne suffit pas. Preuve que la demande se situe ailleurs. Deux gamins sont mal, alors ils mettent le service à mal. Les éducateurs et d’autres jeunes demandent du cadre. On le pose avec souplesse, mais fermeté. Ne nous obligez pas à arrêter votre prise en charge ! La loi est dure mais c’est la loi ! L’adage du service, on va au bout de ce nous pouvons faire avec les moyens que nous avons. On vous le dit, à l’impossible nul n’est tenu. Bien qu’on s’en rapproche un peu plus chaque jour.
Ils continuent à fumer des joints dans leur chambre, sortent par les fenêtres, introduisent une personne étrangère au service, partent dehors au-delà de l’heure autorisée à l’autre bout de la ville, harcèlent et rackettent un autre gamin pour acheter de l’alcool. Stop ! Maintenant, on appelle la police. Ils fuguent simultanément, on arrête officiellement la prise en charge. Échec. On se retrouve à nouveau avec trois gamins. D’autres demandes d’admissions arriveront plus tard. On souffle le temps d’un week-end.

Soutenir. Je n’en finis plus de remercier les éducateurs et de leur transmettre ma gratitude. C’est sincère, mais au bout d’un moment, ça risque de devenir pathétique. La dimension hiérarchique ? Je ne la vois plus. D’ailleurs, pas sûr de l’avoir vu un jour. C’est ma tendance libertaire, sans doute. Mais pourquoi je suis « chef », alors ? Un paradoxe, peut-être, à résoudre. La solidarité et l’entre-aide, je ne vois que ça. « De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables  » (4). On est donc entre adultes responsables, avec des gamins à apaiser. Moi aussi, j’ai besoin d’être gratifié. Ça arrive : « Je tenais à vous remercier pour votre soutien et votre présence à toute épreuve. C’est un réel plaisir de travailler à vos côtés ». Que ça fait du bien !

(1) Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction de risques pour Usagers de Drogues.
(2) Filtering Facepiece. Je viens d’apprendre quelque chose. En français, pièce faciale filtrante.
(3) Yann Philippin, Caroline Coq-Chodorge et Antton Rouget, Masques FFP2 : des salariés de l’industrie mieux protégés que les soignants, Médiapart, le 24 avril 2020.
(4) Jacques Lacan cité par Joseph Rouzel, Le transfert dans la relation éducative, 2002, Dunod.

(à suivre)

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

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