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10 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Repenser les solutions de sorties pour les précaires, un enjeu de santé publique, un défi pour le Travail social

Par Martine Abrous, chercheuse.

Quels enseignements les acteurs de la lutte contre la pauvreté, les chefs de file du monde du travail social en première ligne, peuvent-ils dégager de la crise du Covid 19 pour une alternative au vieux système de l’aide sociale entre minimas sociaux et hébergement social ? Si ses limites étaient connues avant la crise, elle a pointé les liens entre le logement et la santé, la mortalité. En toile de fond, ont ressurgi le spectre du paupérisme, les hordes de travailleurs privés d’emplois, sur occupants des taudis, plus ou moins contagieux, en marge des règles sanitaires du (su)rvivre ensemble. Répétition de l’histoire, résurgence des vieux débats qui jalonnent le récit du travail social, cet agent de contrôle de l’État, qui peine malgré les évolutions réglementaires à mieux prévenir, mieux soutenir, à se réinventer.

Un premier risque est que les solutions provisoires débloquées en urgence, le fameux effort de guerre le dédouane de l’effort de réflexion, d’auto critique. Pour l’essentiel : avoir manqué depuis la fin des années 80, le rendez-vous avec les acteurs du marché du travail, détournement de la loi RMI réduite au revenu minimum ; avoir relégué les publics de l’insertion dans les coulisses des marchés du travail et du logement, entre privation du droit à l’accompagnement vers l’emploi, et mise à l’abri pour les plus mal logés, l’urgence qui dure ; avoir déconsidéré ce public non autonome, non qualifié, posture qui l’a souvent rendu inemployable donc insolvable. Enfin, plutôt que de lever les freins, avoir entretenu les clivages institutionnels par une approche par publics stigmatisés, avec comme conséquence induite les corporatismes aussi entre les métiers du travail social. Si les publics ont pâti du morcellement de l’accompagnement, de la gestion sociale autour de la figure de l’inadapté (Castel), les professionnels eux ont résisté à la remise en question, s’appuyant sur une définition floue du travail social qui n’affirme pas l’enjeu des droits du travail et au logement, registre du droit commun qui semble non réservé à la « clientèle » du travail social. Pourtant, le Décret n° 2017-877 du 6 mai 2017 donne la définition suivante : « Le travail social vise à permettre l’accès des personnes à l’ensemble des droits fondamentaux, à faciliter leur inclusion sociale, à exercer une pleine citoyenneté. Dans un but d’émancipation, d’accès à l’autonomie, de protection et de participation des personnes, le travail social contribue à promouvoir, par des approches individuelles et collectives, le changement social, le développement social et la cohésion de la société. Il participe au développement des capacités des personnes à agir pour elles-mêmes et dans leur environnement. A cette fin, le travail social regroupe un ensemble de pratiques professionnelles qui s’inscrit dans un champ pluridisciplinaire et interdisciplinaire. Il s’appuie sur des principes éthiques et déontologiques, sur des savoirs universitaires en sciences sociales et humaines, sur les savoirs pratiques et théoriques des professionnels du travail social et les savoirs issus de l’expérience des personnes bénéficiant d’un accompagnement social, celles-ci étant associées à la construction des réponses à leurs besoins. Il se fonde sur la relation entre le professionnel du travail social et la personne accompagnée, dans le respect de la dignité de cette dernière. Le travail social s’exerce dans le cadre des principes de solidarité, de justice sociale et prend en considération la diversité des personnes bénéficiant d’un accompagnement social. »

Le sort des chômeurs en question ?

La crise du Covid 19 aura montré que loin de corriger le tir, on assiste à un renforcement du vieux modèle sous l’emprise des grandes associations de l’hébergement social soutenues par l’État plus enclin à miser sur les solutions minimalistes que sur son propre Plan stratégie Pauvreté (dont l’enjeu dès 2017, était de créer un véritable service public de l’insertion centré sur l’emploi). Dans son communiqué de presse du 20 Mai 2020, la Fédération des acteurs de la solidarité mentionne : « Depuis les annonces du confinement, la mobilisation générale des associations et des structures de solidarité, en lien avec l’État, a permis de déployer des moyens jamais obtenus jusqu’alors pour protéger les personnes les plus vulnérables : prolongement de la fin de la période hivernale et de la trêve des expulsions, ouverture de places d’hébergement supplémentaires à l’hôtel, de centres de desserrement Covid-19, versement d’une aide exceptionnelle à certains jeunes et ménages précaires, distribution de chèques services, installation de points d’accès à l’eau dans certains campements et bidonvilles  ». Ces solutions provisoires, seront-elles à la une encore pour les millions de nouveaux demandeurs d’emplois qui rejoignent ceux d’avant la crise, une population de 4,575 millions de demandeurs d’emploi en Avril, chômeurs plus ou moins à temps partiel, certains futurs demandeurs de RSA ?

Inverser la logique de la lutte contre la pauvreté, nouvel effort de guerre

Les acteurs chargés de la gouvernance des politiques publiques de lutte contre la pauvreté n’ont fait que l’entériner comme fatalité, se limitant au package du revenu minimum/hébergement. Le risque est que l’État entérine ce modèle, le légalise, sous la forme d’un revenu dit d’activité et par une optimisation du parc d’hébergement social.
Une possibilité plus ambitieuse est de s’attaquer à une des racines du mal logement : la précarité de l’emploi, au lieu de panser - registre de la lutte contre la pauvreté- penser, promouvoir la mobilité résidentielle/professionnelle en faveur des actifs précaires, des demandeurs d’emplois/logement. Défendre les droits au travail et au logement en les synchronisant, c’est ce sur quoi nous travaillons actuellement avec des collectivités territoriales, avec les acteurs locaux dont les demandeurs d’emploi et de logement. Il s’agit d’envisager ensemble la création d’une Plateforme Emploi/Logement, construction d’une relation triangulaire inédite entre des demandeurs d’emplois et de logement, des employeurs et les bailleurs, à même de pactiser sur un bail-contrat de travail. Cette expérimentation établit un trait d’union avec les évolutions réglementaires depuis une trentaine d’années. De la loi RMI, elle garde la finalité de l’insertion socioprofessionnelle, la philosophie d’un double engagement de la société civile et des allocataires, celle de créer une offre d’insertion globale adaptée aux besoins des personnes. Elle renouvelle l’idée du contrat d’insertion qui a suscité ambivalence en lui conférant une perspective concrète. Elle s’appuie sur des valeurs de justice du travail social mais prône une rupture, la finalité est de sortir les chômeurs mal logés de l’aide sociale. Son volet offensif est de faire exploser les clivages institutionnels, en cela elle s’expose à des résistances ? Cette expérimentation se situe en prolongation des programmes innovants de lutte contre le chômage, venus fragiliser la dimension tutélaire du travail social (Donzelot et Roman, 1998). Mais la fragilisant seulement, tel le roseau, le Travail social ne rompt pas ?

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9 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - CAF : une éclaircie qui pourrait tourner à l’orage

Par Pivoine, Assistante Sociale au sein d’une Caisse d’allocations familiales.

Je me montre, en général, très critique sur la façon dont les CAF gèrent les missions de service public qui leur sont dévolues. Notamment, depuis que nos directions nous confrontent à des règles gestionnaires exigeant des économies et une rentabilité, tout droit importées de l’entreprise privée.

Mais là, je dois reconnaître que, paradoxalement, la pandémie a constitué un progrès étonnant du point-de-vue de l’efficacité du service rendu. Comme toutes les administrations, le confinement nous a amenés à fermer nos portes au public. Mais, tous les agents ont été mobilisés en télétravail, se consacrant à une tâche unique : le traitement des dossiers. Au point que le retard accumulé a été résorbé. Aujourd’hui, toute demande déposée reçoit une réponse dans les 24 heures ! Cela ne s’était pas vu depuis trente ans. Les CAF ont reconduit les versements du RSA lors du premier mois, sans attendre de recevoir les déclarations trimestrielles. Elles ont suspendu les retenues. Le mois suivant, les agents ont contacté les allocataires, pour vérifier leurs droits. Les problèmes de transversalité entre les différents services ont été réglé très vite. Quand le Président Macron a décidé que des aides financières complémentaires seraient versées aux bénéficiaires du RSA ou de l’allocation de logement social, cela a été fait, en temps et en heure. Cette efficacité est le résultat de plusieurs facteurs : la priorité donnée à la gestion des dossiers ; le travail à domicile qui, en remplaçant l’« open space », a libérés les agents du stress, du bruit et des ruptures de concentration induites par les échanges ; baisse des demandes de prestations, le confinement rendant les démarches plus difficiles (allocation logement, Rsa, de prime d’activité...)

Mais, cette évolution ne s’est pas limitée à la simple dimension administrative. La CNAF nous a très vite transmis la consigne de suivre au plus près les allocataires les plus fragiles. Ceux qui se rendent régulièrement dans nos locaux, lors des heures d’ouverture, pour obtenir des renseignements ou se faire aider à remplir leur dossier. Mais aussi ceux qui sont concernés par ce que nous appelons les « évènements-cibles » : séparation de couple, loyers impayés, décès d’un proche etc … Il nous a été demandé de leur téléphoner et/ou de les rappeler rapidement quand ils prenaient contact avec les plateformes. Les retours ont été très positifs, les allocataires se montrant surpris d’une telle réactivité de leur CAF qui se montrait si proches d’eux.
Actuellement, les accueils dans nos locaux, les visites à domicile, les permanences au plus près des allocataires n’ont pas repris. Nos directions mettent en avant la prévention sanitaire, ne voulant pas mettre en danger ses agents. On poursuit néanmoins l’accompagnement des allocataires par téléphone, mais aussi par des rendez-vous individuels physiques sur site. Tout cela est très positif et on peut que se féliciter de cette capacité d’adaptation qui montre combien une institution qui se donne les moyens de se mobiliser peut se montrer très efficiente. Pour autant, l’avenir est lourd de menaces potentielles. Le discours qui nous est tenu consiste à renvoyer vers les « Maisons France service » qui dans chaque canton sont censées faciliter les relations entre les usagers et les services publics. Le personnel qui y est affecté reçoit une formation très succincte pour assurer un accueil généraliste en lieu et place des agents Caisse d’allocation familiale, de la Mutuelle sociale agricole, Caisse primaire d’assurance maladie, des impôts ou de la préfecture.
Avec les projets de refonte des prestations familiales et sociales dans une prestation unique, qui vont aboutir à une grande simplification, le risque serait que par économie, les antennes CAF se limitent à un service administratif traitant les droits légaux.

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8 juillet 2020

★ INITIATIVE - Personnes à la rue • « Nous ne sommes pas en voyage »

« Quand t’es dans la merde t’es invisible », Marc vit dans un hôtel porte d’Ivry. « J’ai deux angoisses, un c’est le boulot, j’ai envie de bosser point barre, et le logement. Moi retourner dans la rue je me jette sous une voiture, je le refais plus, je peux plus le refaire, j’ai plus la force ».

Marc fait partie d’une série de portraits réalisés par un travailleur social-photographe, Michaël Mosset, pendant le confinement. Les portraits accompagnés des témoignages des personnes photographiées seront exposés à partir du 9 juillet au soir sur les murs extérieurs des Grands voisins dans le 14ème arrondissement de Paris, occupation temporaire de l’hôpital Saint-Vincent de Paul. L’ensemble de la série intitulée "Nous ne sommes pas en voyage" peut être vu sur ce site.

Michaël Mosset a pris en photo les personnes qui se rendaient à l’accueil de jour des Grands voisins. Le photographe travaille avec un Afghan box, un appareil photo de rue ; il exige du temps, de l’installation, donc une rencontre avec la personne photographiée. Pas de photo volée, mais un échange qui permet le témoignage à l’appui des portraits.

« Des gendarmes m’ont dit que l’Etat a requisitionné des chambres d’hôtels pour les SDF pendant le confinement mais ça j’en ai pas vu la couleur », témoigne Gérard. Paris était désert, beaucoup d’accueil de jour fermés et les personnes sans abri cherchaient un endroit où dormir ou se reposer. Au début de la crise sanitaire, alors que les pouvoirs publics annonçaient des opérations de mise à l’abri, entre le 26 mars et le 10 mai, l’accueil de jour des Grands voisins enregistre 166 demandes auprès du service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO) qui gère l’hébergement d’urgence en Ile-de-France. Seules cinq d’entre elles ont abouti à un hébergement. Toutes les autres sont restées pendant tout le confinement sans solution.

« J’ai ma voiture. J’ai mon duvet au cas où. Le 115 je leur dois de l’argent. L’hôtel social en fait c’est pas très social ça coute hyper cher en vérité, c’est plus de 2000 euros par mois pour une chambre avec mes trois enfants », raconte Linda. Pour les Grands voisins, « En mettant en lumière la pluralité des parcours et histoires, cette exposition cherche à montrer les difficultés d’hébergement pour ces personnes trop souvent invisibilisées ».

Aujourd’hui, veille du 10 juillet qui marque la fin de la trêve hivernale, les associations s’inquiètent de la possible remise à la rue de milliers de personnes hébergées pendant le confinement. Leurs portraits sur les murs des Grands voisins racontent les cheminements singuliers qui mènent à la rue et les luttes pour en sortir.


8 juillet 2020

« LE CARNET DE ROUTE D’UN(E) MIGRANT(E) » UN PROJET PÉDAGOGIQUE ALTERNATIF (3)

PÔLE FORMATION & RECHERCHE
Institut Saint-Simon

Par Fatna BELGACEM, Formatrice sur le site d’Albi

Formatrice auprès des futur(e)s éducateur(trice)s spécialisé(e)s à l’Institut Saint-Simon - Arseaa (organisme de formation en Travail Social), j’ai dû, en raison de la crise sanitaire et du confinement, m’adapter à de nouvelles modalités pédagogiques de formation à distance.
Afin de ne pas coller au schéma classique de la transmission descendante du savoir, avec des cours magistraux parfois trop théoriques, j’ai souhaité mettre en œuvre une pédagogie active.
Ainsi, pour permettre aux étudiant(e)s de travailler sur la thématique des droits des migrant(e)s, plus précisément autour des représentations des statuts des étranger(ère)s (sans papiers, demandeurs d’asile, réfugié[e]s…), j’ai inventé et proposé une démarche différente à travers une projet de travail collectif intitulé « Le carnet de route d’un(e) migrant(e) ».

Les étudiant(e)s et apprenti(e)s de première année de la promotion 2019-2022 du site d’Albi ont se sont prêté(e)s à cet exercice pédagogique ; je les en remercie. Par groupes de quatre ou cinq, ils (elles) durent imaginer puis écrire en détail le parcours migratoire d’une personne à la recherche d’une terre d’accueil, en décrivant son profil, en indiquant les causes de son départ de son pays d’origine, en racontant les étapes et les péripéties de son parcours, en indiquant les moyens de transport utilisés, en précisant les conditions de son arrivée en France ou dans un autre pays Européen, etc…

Afin de produire son exercice, chaque groupe devait s’appuyer sur des textes internationaux, européens et nationaux pour défendre les droits des personnes qui demanderaient l’asile et, donc le statut de réfugié. Chaque groupe devait également prendre en considération les dispositifs humanitaires existants pour accueillir les personnes migrantes.

À l’issue de ce travail écrit, une restitution orale a été réalisée devant l’ensemble de la promotion. La diversité des récits à la fois fictifs et réalistes présentés pendant environ vingt minutes a permis à l’ensemble des apprenant(e)s d’entrevoir combien les parcours migratoires s’apparentent souvent – sinon toujours – à de véritables « parcours du combattant », et que les lois, hélas, ne protègent pas systématiquement les personnes migrantes.
À travers cet exercice qui comporte une dimension ludique, plusieurs objectifs sérieux étaient visés : travailler en groupe ; travailler les représentations individuelles et collectives ; identifier et exploiter des ressources pertinentes ; être à la fois imaginatif et réaliste ; acquérir des connaissances à propos des droits des migrant(e)s, des systèmes frontaliers, des textes législatifs ; expérimenter l’écriture collective ; restituer son travail à l’oral.

En lisant les écrits des étudiant(e)s, à la fois créatifs, de bonne facture et qui renvoient à ce qu’il y a de plus profond dans l’humain, j’ai pensé qu’ils méritaient d’être partagés. Dans une volonté de valoriser leur travail, j’ai alors pensé à Lien Social, qui a répondu favorablement…
Au sein de notre organisme de formation, ce travail sera mis en perspective dans la cadre de conférences auxquelles nous commençons à réfléchir avec les étudiants.

Par Jolhan Szwarcberg, Luc RICHARD, Carla LAMY-CAQUILLE Lorrain MEHAUT, et Antoine BARRERE

Rien ne sera pire que d’où l’on vient

lire le texte "parcours migratoire Erythrée"


8 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - L’après, c’est maintenant (2)

Par Joseph Rouzel, ancien éducateur, formateur, psychanalyste.

La clinique, que Michel Chauvière dans un article ancien de Lien Social décrivait comme le môle de résistance du travail social, une clinique avant tout de la rencontre humaine, a donné tous ses fruits, rassurant les uns et les autres et ouvrant à la dimension du partage. Les travailleurs sociaux retrouvent ainsi ce qui fait le fer de lance de leur métier : à savoir qu’on y fait des choses ensemble. Le partage de ces activités est le théâtre dans lesquels les dits usagers donnent à lire ce qui leur fait souffrance et envisagent des possibilités pour en sortir. Atelier de poterie, marionnettes, jeux d’eau, activités de groupe, soutien scolaire, démarches administratives etc. Le travail social se caractérise d’un « faire ensemble ». Tissu de relations, vivier institutionnel interdisciplinaire, aire de jeu, lieu de mise en scène des difficultés psychiques ou sociales, espace de trans-faire, aire de transition, partage du quotidien… les médiations, cœur des métiers de la relation humaine, favorisent les passages, les entre-deux, les intermédiaires qui structurent la vie d’un sujet, enfant, adolescent ou adulte. L’acte en travail social relève d’une forme de création, c’est un art. Encore faut-il que le contexte institutionnel et politique en favorise l’émergence. « Dans la vie de tout être humain il existe une troisième partie que nous ne pouvons ignorer, c’est l’aire transitionnelle d’expérience à laquelle contribuent simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure… Cette aire intermédiaire d’expérience, qui n’est pas mise en question quant à son appartenance à la réalité intérieure ou extérieure (partagée), constitue la plus grande partie du vécu du petit enfant. Elle subsistera tout au long de la vie, dans le mode d’expérimentation interne qui caractérise les arts, la religion, la vie imaginaire et le travail scientifique créatif. », précise Winnicott.

Le confinement a produit des effets. La dimension clinique avec des relations plus simples, plus varies ; la dimension institutionnelle, avec la mise en veilleuse des petits chefs ; la dimension politique avec le retrait des injonctions de bureaucrates totalement inadaptés, ont laissé place à une forme de communisme improvisé et vivant, une authentique démocratie directe inventée de toute pièce par ses acteurs.

Les deux écrits que je citais plus haut, ouvrent à cette dimension : nous n’en sortirons que par une mise en acte à nouveaux frais de la démocratie. Et la démocratie avant de poser les fondations du lien social, exige la mise en récit des pratiques de chacun. Seuls ces récits issus du quotidien produisent les arcanes subtils d’une société bien vivante. Il y a urgence dans ledit « après-confinement » à collecter ces récits d’une pratique inventive. Plutôt qu’une formalisation du travail social par le haut, c’est à une véritable élaboration in vivo que l’on a assisté. Bien sûr, je suis loin d’être naïf, tout ne fut pas rose. Il ne s’agit pas d’idéaliser, mais de dire et d’écrire ce qui est. De s’essayer à ce que Georges Perec désignait comme… la racontouse.

Dans la conclusion de son bouquin Baise ton prochain (1) qui donne à lire une analyse très fine des coulisses du capitalisme, mon ami le philosophe Dany-Robert Dufour se demande que faire pour résister à cette véritable destruction du monde et des humains ? Or il semble bien que seul un sursaut des peuples pour (re)prendre en main leur souveraineté pourrait, tout en s’appuyant sur les avancées des technosciences, changer la donne. « Une partie des techniques acquises lors du développement du capitalisme, au lieu d’asservir un grand nombre d’humains au point de les rendre surnuméraires, pourraient servir une toute autre fin : non plus l’exploitation, mais la libération. » Bref : l’idéal d’émancipation promu par Marx et quelques autres n’est pas mort. Dany-Robert Dufour prône l’avènement de « l’homme libre » au sens où l’entendaient les anciens grecs. Un homme nourri des arts libéraux (3) qui crée sa vie en permanence comme une véritable œuvre d’art qu’il inscrit dans le collectif. « A l’horizon donc, ce rêve, où la vie libérée du capitalisme, pourrait devenir un art de vivre. » Ce n’est que sous la pression populaire en force que le petit groupe qui dirige le monde se pliera à des impératifs économiques, sociaux, écologiques, garantissant la vie et la survie humaines. Évidemment le travail d’analyse du philosophe s’arrête à ce seuil. A chacun ensuite d’en tirer les conséquences.

(1) Dany-Robert Dufour, Baise ton prochain. Une histoire souterraine du capitalisme, Actes Sud, 2019.
(2) Les sept arts libéraux désignent une grande part de la matière de l’enseignement concernant les lettres latines et les sciences des écoles de second niveau de l’Antiquité, qui se poursuit sous diverses formes au Moyen Âge. (Wikipedia). Ce que plus tard on désigna comme « les humanités »… A repenser en fonction du savoir actuel.

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7 juillet 2020

🎥 Film - L’envolée

Bruit des corps qui s’échauffent, sautent et voltigent. Dans la salle de gym, Leight, jeune adolescente semble envahie par ces bruits. Elle n’arrive plus à s’échapper du trop plein, trop triste familial. Elle ne tournoie plus.

La réalisatrice Eva Riley filme par le menu, dans ce premier long métrage, cette douloureuse transition entre deux âges, à fleur de peau. La transformation d’une jeune fille qui prend des risques et cherche les limites. L’arrivée d’un demi-frère jusqu’alors inconnu va la bousculer, réveiller des sentiments enfouis.

Camera serrée près des visages, échanges de regards et dialogues retenus racontent la timide rencontre entre ces deux enfants en mal d’estime, de reconnaissance et d’attention. Le film entre dans la lignée des œuvres récentes sur ces adolescentes en transition, en équilibre entre l’abîme et l’envolée comme Alice T de Radu Muntean, le récent Benni de Nora Fingscheidt ou encore Antigone de Sophie Deraspe qui sortira en septembre.

L’envolée sort en salle ce 8 juillet. Voir la bande annonce et les séances


7 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - L’après, c’est maintenant (1)

Par Joseph Rouzel, ancien éducateur, formateur, psychanalyste.

Nous en sommes là dans beaucoup d’institutions. Une dérive gestionnaire, un management débridé, une organisation du travail taylorienne… auraient-ils eu la peau de ce qui fonde le cœur de la pratique en travail social : à savoir une clinique de la rencontre humaine, hors de laquelle tout acte technique s’avère porter à faux ? Mais la clinique elle-même ne se soutient que de son appui institutionnel, politique, éthique. Ledit « confinement », mettant en suspens ces pratiques de direction d’un autre âge, a vu dans maints établissements des merveilles d’invention et de création. Saurons-nous faire perdurer cet état de fait ?

« Allez-tout de suite chez le cardio  » m’a ordonné mon toubib. Ça m’a sauvé la peau. Deux opérations du cœur suivies d’hémorragies et nouvelles opérations. J’ai passé le confinement à me reposer… A réfléchir sur le sens de la vie. Quand on frôle la mort on mesure la fragilité de la vie, mais aussi sa préciosité. Tel Saint Paul sur le chemin de Damas, ça vous dessille les yeux.

Et j’ai beaucoup pensé à mes collègues travailleurs sociaux. Certains m’ont donné des nouvelles, j’ai appelé pour en prendre. Avec mes copains de l’association l’@P nous avons skypé toutes les semaines ; il y a eu un beau colloque de psychanalyse organisé à partir du Brésil où je suis intervenu. Bref s’il y a distanciation physique, il ne saurait y avoir distanciation sociale, contrairement à ce qu’a voulu imposer l’État. Le lien social continue à se tisser c’est ce qui nous tient vivants, sujets immergés dans des collectifs. On ne saurait penser l’un sans l’autre. L’homme est un animal politique dit Platon . Zoon politicon.

Deux écrits m’ont mis en marche pour penser l’après, mais il n’y a pas d’après ça commence tout de suite. Un bouquin fracassant d’Emmanuel Todd : La lutte des classes en France au XXI è siècle.(1) Et un article remarquable de Pierre Dardot et Christian Laval, paru dans le Monde du samedi 9 mai : « Aucune souveraineté d’état au monde ne permettra de prévenir les pandémies ». Il y en aurait bien d’autres, tant le confinement m’a laissé du loisir pour lire et écrire, mais ces deux-là m’ont marqué. Leur conclusion est la même : nous ne sortirons de cette crise qui ne date pas d’hier - la pandémie n’est que la pointe émergée de l’iceberg - qu’en réinventant la façon de vivre ensemble. L’état du monde catastrophique, ravagé par le capitalisme, a réduit tout ce qu’il a sur terre à l’état de marchandise, prônant la libre circulation des biens et des pulsions. Les modes de gouvernement n’étant plus que le bras armé de cet impératif socio-économique. Il s’agit de faire du fric avec tout. De passer toute activité humaine à la moulinette de la rentabilité : et notamment les services publics. Hôpitaux, écoles, et bien évidemment les établissements sociaux et médico-sociaux. Les modes de direction imposées par cette idéologie féroce ont gravement atteint le secteur du travail social. Un management débridé, froid et aveugle, a produit une profonde désaffection des professionnels pour leur travail. Leur engagement auprès desdits « usagers » s’en est ressenti. Déresponsabilisés, infantilisés, bombardés de protocoles plus absurdes les uns que les autres, soumis aux ukases et contrôles de technocrates complétement débranchés de la réalité (ARS, HAS…), mais aussi désorganisés dans leurs structures de représentation collective, les travailleurs sociaux ont fait le dos rond. D’aucuns ont quitté le métier, d’autres sont tombés en maladie. Ces métiers du social en effet ne tiennent que parce qu’on y croit, qu’on y réalise un idéal, qu’on y met en œuvre des valeurs, éthiques et politiques. Lorsque la seule valeur qui demeure, celle qu’impose le capitalisme, c’est la valeur marchande, comment soutenir le sens de son travail au quotidien ?

Et le petit virus couronné est apparu. Ce virus c’est un pur réel. Il vient faire effraction dans nos corps, nos pensées, nos relations, notre façon d’être au monde. Il a aussi bouleversé nos modes de prise en charge et d’organisation institutionnels. Les hiérarchies ont pris du plomb dans l’aile. Devant l’urgence les professionnels de base ont su se mobiliser. Les petits chefs ou grands manitous soit se sont mis en télétravail, soit n’ont eu d’autre choix que de suivre ceux qui combattaient au front en première ligne. Nous en sommes là. J’ai reçu moult témoignages de collègues qui ont fait preuve d’inventions géniales au quotidien ; les enfants, les jeunes et les adultes confinés avec les travailleurs de base (ES, ME, AMP…) ont montré une ingéniosité inédite et participé à la création de collectifs humains de vie et de survie. Retrouvant ainsi ce qui constitue l’essentiel du travail dit social. En maints endroits, l’organisation du quotidien autogérée par les collectifs professionnels-usager s’est révélées d’une efficacité redoutable. C’est une grande leçon qui nous pousse à repenser le l’institution avant tout comme un tissage relationnel.

(1) Emmanuel Todd, La lutte des classes en France au XXIe siècle, Seuil, 2020.

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6 juillet 2020

Disparition de Monique Maitte

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©MoniqueMaitte

Monique Maitte, figure de proue du collectif SDF Alsace, est décédée ce 4 juillet. Elle portait une parole forte pour défendre les droits des personnes à la rue, dénonçait les rouages infernaux de l’hébergement d’urgence, racontait comment la poésie l’avait maintenue en vie. Cette puissance de la poésie, elle l’amenait dans le documentaire de Simone Fluhr, Rivages, où elle témoigne avec pudeur de ses années de vie à la rue : « Renouer avec les larmes, c’est renouer avec la vie, avec soi-même d’abord. Il ne s’agit pas de pleurer sur soi, il s’agit de pleurer, de laisser couler ».

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Le documentaire Rivages en VOD https://www.filmsdocumentaires.com/films/5341-rivages

Nous avions recueilli son témoignage en 2013 pour un dossier intitulé « les mille et une conditions de l’hébergement inconditionnel ». Alors, elle nous livrait l’absence de réponses adaptées aux femmes victimes de violence : « On ne m’a proposé que de très rares solutions pour femme victimes de violences. Elles ne me convenaient pas. Je n’aimais pas être coupée du reste du monde, dans une ambiance de femmes victimes. L’hébergement collectif ne me convenait pas, avec à la tête un directeur paternaliste. Je n’arrivais pas à souffler. Aucun endroit dans ces lieux ne permettait que je me pose un peu. Je suis repartie à la rue en leur disant qu’elle serait plus facile pour moi, à l’époque ».

Elle fustigeait les dispositifs d’urgence et d’insertion : « Les gens sont triés, laissés de côté, rejetés, repoussés, où sont enfermés dans tout ce que l’on appelle « l’insertion ». Ils n’arrivent pas à bouger, à avancer, ils sont coincés dans l’hébergement d’urgence qui nous enlève presque la possibilité d’accéder au logement. J’ai réussi à avoir un logement à partir du moment où j’ai dit stop à l’hébergement d’urgence ».

Qu’est-ce qui aurait répondu, selon elle, le mieux à sa situation ? : « A l’époque, pour répondre à mes besoins, il aurait fallu un logement individuel avec un accompagnement. J’avais besoin d’aide et j’en avais conscience. On me conseillait alors de voir un psychiatre mais moi j’avais juste besoin de renouer avec l’humain. Le collectif sdf, que nous avons créé, a finalement répondu à ces besoins. Nous étions ensemble, mangions ensemble, nous soutenions quand l’un d’entre nous allait mal, puis repartions chacun chez soi dans nos logements. Je n’étais jamais seule grâce à ce collectif mais en même temps j’avais des pans entier de mes journées où je pouvais rêvasser, j’avais besoin de rêvasser, j’avais besoin de voir des gens de ma fenêtre, de les regarder vivre, de voir des enfants sans me mêler à eux, jusqu’au moment où j’ai pu me mêler à eux de nouveau ».

En 2010, elle avait publié un premier recueil de poésie intitulé De la rue à la vie. Sur son blog, poésie sans domicile, qu’elle appelait son cahier de brouillon, elle écrit en 2019 : « Je reste dans la marge, hors temps, dans l’ombre, entre deux rives et le murmure des absents ».


6 juillet 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Finir ensemble ? Episode n°6

Par Christian Glasson, Educateur spécialisé.


De l’absence à la juste présence

Durant le confinement, les préconisations sanitaires ont primé sur les droits de visites des enfants auprès des parents. Elles furent suspendues pour la plupart. Pourtant, nous avons constaté que de façon paradoxale l’expression d’un manque de la part des enfants fut quasiment absent. Je pouvais observer combien, dans une large mesure, ils furent même apaisés.

En échangeant entre nous à propos de cette situation, un certain nombre de professionnels réfléchirent à la pertinence d’un contact direct parents/enfants à tous prix, quoi qu’il en coûte aux uns et aux autres, en termes de désolation ressentie de façon répétitive. Et si en favorisant ce droit de visite, nous ne renforcerions pas, par la même occasion, le sentiment de culpabilité chez les enfants, au vu de ce qui leur paraît impossible à vivre ? Les conditions du confinement n’ont-elles pas reposé tout simplement les questions la fois du maintien du lien parents-enfants, du manque supposément vécu par les enfants vis-à-vis de leur famille, ainsi que de « la juste assez bonne présence » ?
Un échange téléphonique entre un enfant et sa mère vint illustrer ce propos :
Le parent : « Tu me manques ! »
Le fils : « Je te manque aussi. »
L’enfant ne vient pas nécessairement exprimer cet état de manque. Ce serait en réponse à
l’adulte qu’il viendrait en parler, en écho de ce que son parent lui dit tout en abondant dans
son sens, en renforçant son symptôme. Le parent viendrait raviver la béance alors que
l’enfant parvient à se satisfaire d’une « assez bonne distance, sans trop de présence ».
Toutefois, afin de rapprocher les uns et les autres, un dispositif assorti d’un planning de coups de téléphone a été instauré ainsi que de la mise en place d’appels en vision. Ici dans ce cas de figure, ces dispositions venaient surtout à nouveau rassurer les parents exprimant un réel besoin d’avoir accès à la perception physique de leurs enfants.

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

De la lassitude au besoin d’échange avec l’extérieur

Fernand Deligny nous dit que « cette petite parcelle tout à fait minuscule du globe terrestre où marchent et courent des enfants dont les trajets sont tracés, ligne d’erre, ne prétend pas ensemencer toute la surface et ne tient pas du tout à une globalité où l’absolu idéologique se retrouverait endémique. » (16) Ce que nous faisons, ici et maintenant, n’est pas forcément transposable ni dans le temps, ni dans l’espace. Ailleurs, il indique qu’«  une tentative n’est pas une institution en ce sens que la tentative est un petit ensemble, un petit réseau souple qui se trame dans la réalité comme elle est, dans des circonstances comme elles sont, allant même à la rencontre d’évènements assez rares, qui ne peuvent pas être créés arbitrairement. » (17) Toute organisation s’enkyste très vite si elle n’est pas alimentée par ce qui vient au jour le jour. Ce qui a fonctionné hier ne fonctionnera pas nécessairement aujourd’hui. C’est peut-être ce que nous pensions à partir de cette nouvelle donne inédite. L’organisation du départ serait forcément pérenne. Je ressentais une certaine lassitude, dès la troisième semaine. Il s’agissait d’impulser autre chose, mais quoi ?

C’est en échangeant à ce propos, au téléphone, avec l’intervenant en atelier de conceptualisation de la pratique, qui nous octroie une écoute bienveillante venue de l’extérieur, qu’il m’est apparu important de m’inspirer justement de Deligny et de Freinet avec ses correspondances (18). À notre façon, pour une raison sanitaire, nous sommes, les enfants et les professionnels, reclus derrière la délimitation de l’établissement où nous exerçons, tout comme eux le furent pour des questions d’absence de voies de communication. À leur manière, nous nous sommes dit qu’il s’agissait de nous nourrir d’autres expériences, en cette période si particulière, de faire sentir aux enfants et aux éducateurs que nous n’étions pas isolés dans cette situation, tout en les faisant s’exprimer au sujet de ce que nous vivions et ressentions. Cette extériorité et ce partage du vécu de chacun, nous permettraient à la fois de nous sentir moins isolés et de nous apercevoir que nous vivions des circonstances particulières. Une stagiaire parmi nous s’est emparée de cette idée et a entrepris cet échange. Elle se mit à récolter les productions (dessins, écrits) des enfants et adultes qui le désiraient, dans un carton faisant office de boîte aux lettres, avant de l’amener directement à destination d’une maison d’enfants par l’intermédiaire d’une de ses connaissances. En retour, nous reçûmes leurs créations par le même procédé : de main à la main, de personne à personne. Cette expérience pourrait se multiplier, se prolonger. Car outre toutes les peurs, les inquiétudes, par-delà les manques de gants et de masques, ici et là, qui furent et sont, à n’en pas douter, source de stress, de tensions interpersonnelles que cette crise a pu susciter, que ce soit entre les enfants, entre les adultes, ou entre les enfants et les adultes, il s’agit de mon point de vue de nous enseigner les uns les autres, de ce que cette situation a produit dans nos pratiques, et de ce que nous pouvons en retenir pour la suite. En effet, "on ne peut savoir, si après le confinement, les conduites et idées novatrices vont prendre leur essor (…). "(19) Ou allons-nous nous laisser submerger par le retour à l-a-n-o-r-m-a-l-e ?

L’animation dans les rues décrut,
pourtant de quelques habitations sortaient des cris,
autant d’expressions de la difficulté de rester ensemble.

Post-scriptum : Nous l’appellerons du nom qu’elle porte sur une bague : Magalie. Elle nous a rejoint dès les premiers jours du confinement. Depuis elle ne nous a plus quittés. Malgré les tourments qu’elle a subis, infligés par quelques enfants faisant montre de trop d’affection possessive, se l’arrachant à qui mieux-mieux, lui courant derrière. Elle s’est même pris un ballon à pleine vitesse, il est vrai qu’on ne se promène pas impunément sur un terrain de foot. Les enfants ont fini par adopter un savoir-faire avec elle, de sorte qu’elle n’hésite pas à les approcher, aucunement farouche.

Ces derniers jours, lorsque tout le monde se retrouve à l’intérieur de la maison, elle s’aventure jusqu’à la porte d’entrée semblant ne pas comprendre que nous la laissions seule la nuit dehors. Les enfants, au fil des jours, lui prodiguent tous les soins adéquats, ils pensent également à la nourrir. Chaque matin c’est à qui trouvera le dernier œuf pondu. La poule, à sa manière, est confinée en trouvant refuge dans notre maison d’enfants, malgré le tumulte orchestré au quotidien par les 26 enfants restés parmi nous, durant cette période inédite. Elle donne à voir, à elle toute seule, tout l’intérêt que peut présenter la présence d’un animal parmi les enfants, au sein d’une structure comme la nôtre, en termes d’évolution de leur savoir-être, avec ce qui leur paraissait à priori étrange.

(16) Fernand Deligny, Œuvres, Carte prise et carte tracée, L’Arachnéen, Paris, 2007, p.138.
(17) Fernand Deligny, Œuvres, L’Arachnéen, Paris, 2007, p.705.
(18) C. Freinet, H. Alziary, (1945), Les correspondances interscolaires, B.E.N.P., n°32, éditions de l’Ecole Moderne Française, « J’ai senti là, tout de suite, les possibilités
(19) Edgar Morin, Le Monde du 19-20 avril 2020, pages idées, Cette crise devrait ouvrir nos esprits depuis long-temps confinés sur l’immédiat.

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
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3 juillet 2020

★ INITIATIVE - Quartiers populaires • Les gosses de la compagnie Tamérantong ! dans la télé

La compagnie Tamèrantong !, constituée d’une centaine d’enfants des quartiers populaires d’Ile-de-France, a lancé une chaine de télé durant le confinement. Au programme : partage, vivacité et humour.

La chaîne TMC TV (TaMèranConfinement) est née durant la crise sanitaire à partir des échanges entretenus à distance entre la Compagnie Tamèrantong ! et les enfants et adolescents des troupes de Mantes-la-Jolie (Yvelines), Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et Paris-Belleville. Au fil des jours, les familles, les partenaires de terrain et les compagnons de route de Tamérantong ! - écoles, collèges, centres sociaux, associations, compagnies de théâtre, collectifs artistiques... en passant par les amis rencontrés lors des grandes tournées des spectacles dans les bidonvilles slovaques, l’Italie solidaire et le Chiapas au Mexique – se sont associés au projet et retrouvés sur TMC TV.
«  L’idée fut d’abord de garder le lien humain entre nous tous mais aussi d’impulser une dynamique joyeuse et créative malgré tout, explique l’équipe. Nous avons alors invité tout le monde à nous envoyer des traces artistiques de sa vie confinée (dessins, photos, vidéos, impros, musique, chansons, etc.) et en avons reçu plusieurs centaines durant les trois mois de confinement. » L’équipe a alors jugé important d’en faire un objet-vidéo pour permettre à ce moment de partage de perdurer et pour fédérer ces énergies productives - qu’elle a dû trier et organiser : la première version durait 55 minutes -. Ainsi est née TMC TV.

Un autre visage des quartiers pop

« Nous avons alors décidé de rendre cette télé publique pour mettre en avant l’autre visage des quartiers populaires : celui de la fraternité, de la solidarité, de l’humour, de l’imagination, de la diversité, des initiatives d’entraide lancées par et pour les habitants, poursuit l’équipe. Un petit souffle revigorant et réparateur face au média bashing si loin de la réalité, de l’analyse, de l’apaisement et de la réconciliation. »

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Tamèrantong ! c’est le feu sacré du théâtre,
la discipline martiale, l’énergie punk,
la poésie du Kung-Fu, le vif des quartiers,
la turbulence des mômes, la révolte des Voraces,
la fantaisie sportive, l’offensive de la plume,
la vaillance et la largesse des chevaliers errants,
les farces à Nasreddine Hodja et la force invincible du travail d’équipe.

Tout ça oui. Rien de grave.

Durant le confinement, les enfants ont aussi participé à un « confi-clip » sur l’hymne de la compagnie Tamérantong ! depuis ses débuts en 1992 et composé par le groupe de punk rock et rock français Ludwig von 88.

À lire aussi :
• À la rencontre des Roms Slovaques, Lien Social n°1254 – 1255 du 25 juin 2019.

• Dossier La compagnie Tamèrantong ! forme des enfants bien dans leurs baskets, Lien Social n° 661 du 10 avril 2003.