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16 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - L’entre- deux - « Cela semble toujours impossible jusqu’à ce qu’on le fasse » (Nelson Mandela)

Par Laurence ORDINER- CHOFFEL Cheffe de Service FAM.

17 Mars 2020. Ce jour précis d’un épisode inédit et singulier de nos vies s’ouvre sur une période dont nous ignorons tous l’évolution et le terme. Nous sommes en alerte face à la gravité de la crise sanitaire mondiale en cours. Nous devons composer avec nos appréhensions respectives, renoncer à notre besoin de contrôler ce qui nous dépasse. Nous sommes ensemble dans une volonté commune : protéger les résidents du FAM, coûte que coûte.
Nous ouvrons notre atelier « art plastique », afin de l’unir à notre salle de réunion, et ce dans le respect des distances. Unir. Ce mot définira dès lors toutes nos actions.
Les masques sont portés, les gels hydroalcooliques trônent ci et là. Les corps sont tendus, l’attention est manifeste. L’inquiétude se transforme, laisse place à la vivacité d’esprit, aux propositions, à la créativité, à l’énergie. Les professionnels sont dans un mouvement de vie, là où les drames humains se dénombrent sur nos écrans de télévision.
Les idées fusent : réorganiser le plan de table, mettre en place l’apprentissage des gestes barrières pour nos résidents, proposer et mettre en application de nouvelles modalités de communication entre ceux- ci et leurs proches, anticiper sur le désarroi des intéressés et ses manifestations. Envisager une nouvelle vie provisoire où la joie et la légèreté s’entremêleraient avec la détermination et la rigueur.
Nous faisons face à l’humilité que nous impose cette nouvelle réalité. Notre force réside dans notre capacité à construire ensemble, à nous soutenir, à garder le sourire et même rire. Animés par cette nécessité impérieuse de sortir tous indemnes, nous décidons sans avoir besoin de l’énoncer que ce combat est désormais le nôtre. Les actes seront plus éloquents que les mots. La présence effective de chacun, constante et dynamique, en sera la démonstration.

De ces semaines chargées d’émotions contraires où la réactivité devient le maître mot, je garderai en moi à jamais cette certitude qui s’est rapidement imposée : cette mésaventure inattendue, je suis heureuse de l’avoir traversée avec tous ces professionnels impliqués, éducateurs, soignants, médecins, psychologue, services généraux si précieux au quotidien. Admirative face aux résidents qui sont parvenus à développer de nouvelles ressources dans ce contexte de confinement et nous ont conduits à donner le meilleur de nous- mêmes, jour après jour. J’éprouve de la gratitude envers les familles/ tuteurs, privés de la présence physique de leur enfant durant ces longs mois, pour leur compréhension, leur discernement et leur confiance réitérée.

Depuis le 4 Juin 2020, le déconfinement nous autorise tous à nous réapproprier nos vies a eu lieu. Les résidents du FAM vont bénéficier de leur premier week-end en famille cette semaine. Tous ont échappés au Covid 19, grâce à l’hyper vigilance des professionnels à leur égard. La contribution apportée à la protection physique et psychique des concernés a été l’affaire de chacun, quelle que soit la fonction occupée, intervenant de près ou de loin.
Nous retrouvons peu à peu notre souffle et accueillons ce doux état de soulagement, ouvrant nos bras à la liberté retrouvée.

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
(Plus de précisions)


15 juin 2020

✖ TRIBUNE - Colos annulées

Par Jean-Michel Bocquet, directeur du Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC), chargé de cours à l’université Paris 13 et à l’Institut supérieur de pédagogie (ISP).


Face à un protocole sanitaire imposé, déconnecté de la réalité de l’accueil des enfants et des délais très courts, plus d’une trentaine de colonies de vacances jettent l’éponge pour l’été.

La crise qui touche les colos est particulièrement grave. Au regard des annonces gouvernementales récentes - protocoles sanitaires stricts et vacances apprenantes – plus d’une trentaine d’organisateurs annuleront l’ensemble de leurs colonies pour cet été. À ces associations qui ferment tout, il faut ajouter celles qui ouvriront en partie ou la peur au ventre de devoir fermer faute de pouvoir respecter le protocole sanitaire.

Les problèmes sont nombreux :

  • contraintes économiques : coûts supplémentaires liés à la prévention du COVID-19, baisse du nombre de lits,
  • délais bien trop courts pour réussir à organiser ou réorganiser les bâtiments, les séjours,
  • animateurs - certains n’ont pas pu partir en formation -, directeurs et personnels saisonniers (entretien, cuisine, etc.), impossible à recruter dans des délais si tendus,
  • distanciation physique : comment empêcher les enfants de se toucher ? Comment permettre aux animateurs et aux animatrices de consoler ou cajoler un enfant ? Comment animer des colos sans contact ? Il est bien difficile de prendre soin des enfants sans contact. Si on ajoute les boums à 1 m de distance, on peut sérieusement se poser la question de l’intérêt d’aller en colo.

Vacances apprenantes contraires à toute l’histoire des colos et aux
valeurs portées par bien des organisateurs.

Les « vacances apprenantes » sont la reprise d’une idée XIXème siècle : la colonie scolaire. Ce modèle a été rejeté dès le Front populaire en raison de son absence de résultat. Wilfred Bion, pasteur suisse et inventeur des colos disait déjà il y 140 ans : « Notre temps met trop au premier plan le développement intellectuel des enfants et s’occupe trop peu de leur développement physique et moral... Certes, la science et l’instruction sont de grandes et magnifiques choses, mais la santé et la force du corps, une âme noble et pure sont des biens tout aussi précieux. »

Pourtant, le projet de vacances apprenantes est la seule réponse du gouvernement aux difficultés des colonies de vacances.
Il existe le droit commun et quelles aides sectorielles pour des organisateurs affiliés au secteur touristique mais la grande majorité des colos n’entrent pas dans le cadre du tourisme puisque ce sont des actions d’éducation populaire. Si les plus grands opérateurs voient dans les colos apprenantes une manne financière, il ne s’agit pas d’une aide. Les colos représentent le seul secteur pour lequel l’État impose un modèle pour pouvoir recevoir une aide indirecte puisque ce sont les familles qui en bénéficient.
Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale et de la jeunesse et Gabriel Attal, son Secrétaire d’État, espèrent faire partir 250 000 enfants en plus en cet été grâce aux vacances apprenantes. Pour mémoire, les colos ont emmené 850 000 enfants en vacances en 2019. Comment donc augmenter de manière si importante le nombre de départs, alors que bon nombre d’associations renoncent à organiser des colos ou réduisent le nombre de places disponibles ?

Le cahier des charges concernant les vacances apprenantes a été envoyé à tous les organisateurs le mercredi 10 juin, or l’Union nationale des centres sportifs de plein air (UCPA) a annoncé dès le 6 juin ouvrir 40 000 places sur le dispositif… Bon nombre d’organisateurs ont l’impression que les informations ne sont pas données de manière équitable à tous ; qu’entre ceux présents aux négociations et les autres, les chances de survivre à la crise sont inégales.

Alerte non entendue

Depuis la fin du mois de mars plusieurs organisations de colos ont alerté sur la situation mais il semble que les organisations présentes aux négociations avec le ministre n’aient pas voulu entendre ou qu’elles aient fait le choix de défendre leur place plutôt que l’intérêt de tout le secteur. Les propositions du Collectif Camps Colos sont restées sans réponse, sans invitation. Pourtant, ses membres connaissent bien le champ des colos… Lue et relayée, la tribune publiée dans le quotidien Libération le 11 mars n’a pas pesé… Et pourtant, elle dit vrai (1).

Les colos ne feront jamais de plan social, de licenciements massifs, ce sera une lente chute vers le dépôt de bilan, l’arrêt d’activité et la vente de patrimoine. Quand il ne restera que des gros opérateurs, la colo solidaire, attentive aux plus fragiles, présente dans des territoires ruraux, n’existera plus. Un pan entier de la richesse humaine de notre pays disparaitra définitivement.

Fin de la mixité sociale

Pourtant, les colos ce sont des enfants qui partent mais ce sont aussi les seuls endroits qui reçoivent ceux confiés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE), qui permettent aux familles d’accueil de souffler, qui acceptent des enfants en situation de handicap pour proposer du répit aux familles, qui offrent l’opportunité aux enfants des quartiers pauvres ou populaires de découvrir la montagne, la campagne ou la mer.
Les animateurs et animatrices y apprennent les responsabilités, gagnent un peu d’argent de poche ; des jeunes découvrent et se forment aux métiers du care ; des filles et des garçons de 21 ans se frottent au management d’équipe ; des jeunes apprennent à d’autres jeunes ; des souvenirs et des découvertes fortes pour des ados ; l’apprentissage de l’autonomie, de la liberté, parfois des amitiés fortes, de la séparation ou de l’amour ; des jeunes qui plus tard seront ceux qui s’engagent dans les crises ; un espace d’épanouissement pour des enfants et des ados en rupture d’apprentissage ou en difficultés scolaires ; des emplois pour des personnels saisonniers ; de l’activité économique pour des territoires pauvres et ruraux.

Les colos, c’est… du contact, des liens, des rencontres, des massages, des pleurs, des joies et embrassades… Les colos ce n’est pas de la distanciation physique et des devoirs scolaires.

Si elles disparaissent ou deviennent uniquement un produit de loisir, il n’existera plus de lieu d’apprentissage en dehors de la forme scolaire, ni de lieu construisant les mixités et les rencontres.

Retrouvez le dossier : Colonies de vacances • Un idéal à sécuriser dans Lien Social du 19 février 2019.
De moins en moins fréquentées, les colonies de vacances ne jouent plus la carte de la mixité sociale. Elles deviennent un produit. Pour éviter que le secteur du tourisme ne les dévore, la résistance s’organise.

À LIRE : Communiqué de presse du 15 juin du ministère des solidarités et de la santé concernant les vacances apprenantes pour les enfants de l’Aide Sociale à l’Enfance

(1) https://www.liberation.fr/checknews/2020/05/13/les-colonies-de-vacances-pourront-elles-avoir-lieu-cet-ete_1788124

Crédit photos : Association La Bêta-Pi - Maison de Courcelles - DR


15 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - De la proximité sociale à la distanciation sociale et réciproquement ou Les éducateurs de rue étaient-ils au front ?

Par J. F. TrAumAt.
Lorsque l’ordre de confinement obligatoire est tombé, je me suis retrouvé complètement déstabilisé. A titre personnel bien sûr, comme à peu près tout un chacun, mais aussi d’un point de vue professionnel. Peut-il en effet exister plus grand paradoxe pour un éducateur en prévention spécialisée, dont la fonction consiste principalement à aller dans l’espace public d’un quartier à la rencontre des jeunes les plus en difficultés, que de devoir rester claquemuré chez lui pour travailler ? Comment transformer ce qui représente soixante-dix pourcents de notre temps d’activités, le « travail de rue », en … télétravail de rue ???

Ce défi en apparence incommensurable m’a d’abord plongé dans un abîme de perplexité : mes missions centrées sur les relations humaines, les rencontres sociales et l’accompagnement éducatif, avaient-elles encore un sens dans ce contexte de distanciation radicale ? Coupé physiquement de mon territoire de St-Michel, de ses habitants et commerçants, des publics qui sont les nôtres, à qui et à quoi pouvais-je bien servir à présent tout seul dans mon coin ?

Une fois dépassée la phase de sidération liée à cet « évènement » extraordinaire, ma conscience professionnelle s’est vite réveillée. En effet, l’association pour laquelle je travaille a fait le choix de la continuité du service : il nous fallait donc tenter d’assurer une continuité éducative avec les jeunes de 11 à 25 ans que nous accompagnions déjà.

Il est vrai que le métier d’éducateur de rue, depuis sa création dans les années 60, a toujours su suivre les évolutions de la jeunesse « inadaptée », en s’adaptant à elle comme aux changements de la société, en restant instituant sans être dans l’institué, sans jamais se figer, ni s’ossifier, grâce à une remise en question permanente. Mais là, dans ce contexte soudain et exceptionnel, impossible d’innover, d’inventer un nouveau « texte » qui pouvait nous permettre d’entrer en contact avec des jeunes jusqu’ici inconnus. N’en déplaise à certains technocrates et « managers » du travail social, leur fameuse « rue numérique » est une vue de l’esprit qui ne peut exister. Sûrement plus fumeuse que fameuse, elle supposerait de « rencontrer » virtuellement le public en « fréquentant » les espaces numériques qu’il occupe, c’est-à-dire en s’immisçant dans les réseaux sociaux pour permettre une première accroche puis, si possible, un début de relation éducative. Justement, c’est impossible. Croire le contraire, c’est prendre les jeunes pour bien plus naïfs qu’ils ne le sont, c’est penser qu’ils ne sont plus méfiants, ne maîtrisent pas ce qu’ils y postent et qui peut y avoir accès ; c’est n’avoir pas bien saisi la subtilité et le travail dans la durée que requiert la construction d’une relation de confiance ; ni surtout la présence, l’engagement et la proximité physiques que cela demande à l’éducateur.
Donc, non, il n’était pas question dans cette situation inédite de chercher à augmenter le nombre de « nouveaux jeunes rencontrés » pour remplir la colonne d’un tableur dans un rapport d’activités. Nous avons plutôt décidé de nous consacrer à garder le lien avec tous ceux dont nous avions le numéro de téléphone ou de messagerie instantanée, et de prendre attache avec d’autres jeunes par le biais de nos partenaires. Cela représentait déjà beaucoup de contacts et allait demander bien plus de temps que je l’imaginais. Dès les deux premières conversations téléphoniques, soit une heure trente, j’ai compris que le besoin de prévention (primaire) sanitaire auprès de nos publics était plus qu’utile, concernant la pandémie et les gestes barrières : in-dis-pen-sable. En effet, entre la non-information des uns, les informations mal comprises par les autres ou l’incrédulité totale (bonjour les théories du complot !), le non-respect de la loi de confinement était plus répandu que le virus lui-même.
Alors, pendant deux mois, tous les jours, inlassablement, j’ai expliqué, déconstruit, argumenté, répété, insisté, rabâché, jusqu’à n’avoir plus de salive, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à parfois monter le ton… et se radoucir rapidement ; puis je les ai écoutés, questionnés, rassurés et réconfortés, en dédramatisant, en parlant de l’après, de leurs futurs projets, en plaisantant beaucoup, pour rire franchement, oublier un moment ce terrible isolement - parfois miroir de la solitude de leur vie- pour empêcher au mieux les « pétages de plombs » et chasser pour un temps leurs angoisses de la mort. Autant de moments de vie partagés et importants dans cette épreuve commune et pourtant si personnelle. Finalement, ces jeunes, c’est en quelque sorte leur rapport au monde que nous les avons aidés à questionner. N’est-ce pas cela la substantifique moëlle de notre travail ?
De manière plus matérielle, nous avons aussi contribué à ce que certains enfants et jeunes bénéficient des moyens nécessaires à la "continuité pédagogique" annoncée, en faisant le lien entre la Ville, les établissements scolaires et les familles. D’autres, majeurs, ont pu recevoir par notre intermédiaire, des aides d’urgence ou avoir accès, comme également beaucoup de familles très fragilisées, surtout à partir du deuxième mois, au réseau solidaire des distributions alimentaires particulièrement actif et efficace. Les échanges d’informations, les retours d’expériences et la réflexion partagés en permanence avec, d’une part l’ensemble de notre équipe éducative, d’autre part l’ensemble des acteurs de terrain institutionnels et associatifs, via les groupes de messageries en ligne, ont été autant de réponses innovantes et adaptées à une situation de crise. Notre retrait de la rue, pour éviter une exposition en première ligne alors que nous ne sommes ni soignants ni fournisseurs alimentaires, que notre public était en grande partie confiné et donc « invisibilisé », s’est avéré être une sage décision. Nos pratiques numériques et téléphoniques de cette période contrainte, si elles ne peuvent se substituer à notre présence sociale physique, ont au moins pallié et parfois même renforcé les relations éducatives préexistantes. Cela aura amené une fois de plus la prévention spécialisée a démontré sa capacité à s’adapter sans cesse, à toujours se renouveler, voire même à se réinventer un peu. Quel en sera l’impact sur nos pratiques à venir ? Vers toujours plus de technicisme ou davantage de relations inter-personnelles ?
Alors que le déconfinement est intervenu, je m’interroge sur le rôle qu’il nous faut jouer. Une chose est sûre : entre intervention sociale et relations sociales, notre choix sera vite fait.
Nous sommes plus qu’heureux de retrouver enfin la rue. « C’est pas nous qui sommes à la rue, c’est la rue qu’est à nous ! »

(1) La Rue Ketanou – La Rue Kétanou « En attendant les caravanes »- 2001

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

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(Plus de précisions)


12 juin 2020

★ INITIATIVES - Le Hip Hop de l’exil

Les 29 et 30 novembre 2019, se tenaient à Briançon, des ateliers musicaux pour permettre aux personnes exilées d’extérioriser leurs maux et leurs parcours. « Utiliser la musique comme seul support pour faire sortir les choses qui sont à l’intérieur de vous, qui vous font souffrir ou vous rendent heureux » tel est le programme de cette session organisée Médecins du Monde, PASo, Refuges Solidaires, la Mjc-Centre Social du Brianconnais et animé pat Wanny S-King, artiste lui-même originaire de la ville de Bukavu en République Démocratique du Congo. Cette courte vidéo publiée le 8 juin sur Youtube nous fait pénétrer au cœur de cet atelier.


12 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Appel au service social départemental sur fond de crise liée à la pandémie déclenchée par le coronavirus (3)


Par Thérèse Gallot-Tenneroni, assistante sociale de formation, à la retraite après avoir exercé comme Polyvalente de secteur, a été aussi Responsable d’unités territoriales (ex-circonscriptions), Conseillère technique d’un conseil général lors de la décentralisation, Cadre de l’action sociale départementale dans le même département
et enfin Chargée de mettre en place et de piloter un observatoire social

Voici quelques pistes et outils méthodologiques.

Concernant l’ambition de la démarche, elle s’inscrit dans une approche spécifique du « SOCIAL » entendu dans le sens large de « sociétal » qui a, à voir, avec le vivre en société, dans sa relation avec l’économique et le politique sous forme d’une approche spécifique de la « QUESTION SOCIALE ».

Elle sous-entend à terme : une refondation de la politique d’action sociale autour de la personne, une refondation de votre mission et de vos interventions ce qui supposera aussi que vous vous interrogiez sur votre éthique et la finalité première de votre profession, à savoir permettre à toute personne : d’accéder à l’autonomie : autonomie financière d’abord comme condition première à une autonomie réelle de citoyen, de sujet de sa vie… (ce qui nécessite de refonder aussi ce concept d’autonomie) ; d’accéder à la dignité due à toute personne humaine.

Elle a quelque chose à voir avec l’idée d’« états généraux du social » lancée par Jacques Ladsous le 26 août 2002. Etats généraux du social et non du travail social comme l’a mis en place le Ministère des affaires sociales, de la santé et du droit des femmes entre 2013 et 2015. Mais il vous faut aller plus loin dans la démarche des « états généraux » notamment sur la question des constats et des dénonciations. En effet, il ne suffit pas d’énoncer des constats que l’on trouve plus ou moins dans de nombreux rapports. Il ne s’agit pas non plus de faire une étude de besoins, ni un diagnostic territorial.

Concernant la démarche elle-même : il s’agit de quoi ? D’un exercice de pensée qui s’appliquera à la question sociale d’abord. Pour bien en cerner et définir les aspects que vous en percevez à partir de vos observations, de vos évaluations, de vos ressentis, de votre malaise, de votre sentiment d’impuissance (oui, on peut aussi partir de cela, c’est même très important : aller jusqu’au bout de ce que vous ressentez). Puis, pour chaque aspect d’en analyser simultanément les causes immédiates et plus lointain es d’une part ; puis d’autre part d’en analyser les effets, les conséquences. Pour ce faire, la première partie de la méthode de « l’arbre à problèmes, l’arbre à objectifs » me parait ici la plus appropriée (cf. description sur internet). Puis à la politique d’action sociale censée répondre aux problèmes sociaux, de bien repérer l’objectif de chaque mesure, d’en mesurer les aspects positifs et négatifs.

Concernant la mise en œuvre : cette démarche, du bas vers le haut, doit relever de l’initiative des assistants de service social (= assistant socio-éducatif, spécialité AS) des services sociaux départementaux et vous devez en contrôler la mise en œuvre d’un bout à l’autre. Ma connaissance de la situation me porte à penser qu’attendre une démarche d’en haut me semble vaine et qu’elle porte le risque d’une démarche technocratique (le pays abonde de statistiques de toutes sortes en matière sociale et cela ne permet pas de suivre l’évolution du pays sur le plan qualitatif : autant d’outils statistiques que d’organismes, autant d’items différents selon le concepteur…la situation est ubuesque).

Elle alternera réflexion personnelle et travail à plusieurs, si possible à partir de territoires homogènes ou bassins de vie.

Elle exclut un travail avec d’autres partenaires, car la pédagogie sous-tendue par cette méthode est de vous aider à dire, à exploiter ce que vous constatez …. Ce qui n’exclut pas, après coup, bien au contraire le partage

Elle suppose que vous vous posiez la question à un moment où à un autre de l’appel ou non à une aide extérieure ? A mon sens, ce ne peut être que quelqu’un qui vous aide à appliquer la méthode citée plus haut.

La suite :

La première : celle décrite plus haut : définition des caractéristiques de la question sociale, des causes et des effets ; lecture des dispositifs et leur évaluation en termes d’efficacité

La seconde : l’élaboration d’une synthèse.

La troisième : la recherche d’indicateurs qui permettront de suivre l’évolution de la situation sociale telle que vous l’avez cernée dans le temps.

La quatrième : la restitution sous quelle forme ? À qui ? L’identification d’un interlocuteur au niveau infra-départemental et départemental : cadre chargée de l’action sociale (conseiller technique ou administratif) s’il y en a un ; Directeur et à quelles fins ? La reconnaissance de votre démarche, son inclusion dans les démarches de plans et de schémas, le partage avec les autres partenaires

La cinquième : la généralisation de la démarche
A ce stade, il vous fait essayer de convaincre vos responsables départementaux de la pertinence de votre démarche pour que ceux-ci la portent dans les instances telles que :
L’association rassemblant les cadres d’action sociale des départements qui sont soit des administratifs soit des techniciens : l’ANCASD qui a son siège à l’ODAS
L’association rassemblant les directeurs départementaux de l’action sociale et de santé (ANDASS)
L’association représentante des élus : l’Association des Départements de France (l’ADF) et plus spécialement le président de la commission « solidarité et affaires sociales ».
Et il y a aussi l’ODAS, association indépendante qui se veut un lieu de réflexion sur l’action sociale. Elle compte, parmi ses adhérents les grandes associations nationales d’élus, les principales fédérations associatives, les organismes de protection sociale, mais aussi la plupart des départements et des grandes villes. »
Le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE).
Voir le Médiateur de la République.
Et vous faire appuyer :
Par l’ANAS
Par les centres de formation, les chercheurs, AFFUTS, etc.…
Par le Haut Conseil du Travail Social (HCTS)

Pour conclure je voudrais vous dire que cet appel est le fruit de toute une longue expérience professionnelle, et aussi de toute une recherche, encore en cours, autour de la place de votre service social dans l’institution et dans le système politique au cours des 60 dernières années. Votre rôle dans l’observation de la situation sociale et l’évaluation des politiques publiques en étant un des aspects mais pas le seul.
C’est un appel grave comme le veut la situation actuelle.
A vous de jouer maintenant : les cartes sont dans vos mains

Bon courage et bonne chance


11 juin 2020

★ INITIATIVES - Assistants familiaux, unissez-vous !

Cricrimak, l’assistante familiale, organise la mobilisation pour défendre ses conditions de travail et celles de ses collègues, tentant de répondre à la question cruciale : « que font les syndicats ? ». Un peu de patienCe, la réponse sera donnée à la fin !
L’humour ne serait-il pas la meilleure arme pour faire valoir de légitimes revendications ? Laissons-nous aller à rire, mais écoutons quand même ce qui se cache derrière cette vidéo hilarante : une vraie réalité méconnue et qui mérite d’être prise en compte.


11 juin 2020

■ ACTU - Logement social • L’exclusion des plus pauvres

« Plus on est pauvre, moins on a de chance d’obtenir un logement social », Manuel Domergue de la Fondation Abbé Pierre résume ainsi le constat fait depuis des années par les acteurs de terrain. Pour vérifier cette observation empirique, six associations (Secours catholique, Habitat et Humanisme, Fondation Abbé Pierre, association DALO, ATD-Quart Monde, Solidarité nouvelles pour le logement) dévoilent une étude menée par des chercheurs qui confirment le constat. Les résultats frappent : un demandeur de logement social qui touche 700 euros par mois a 20% de moins de chances, toutes choses égales par ailleurs, d’obtenir un logement social qu’un demandeur aux revenus de 1700 euros par mois.

Sur les deux millions de personnes qui sont en attente de logement, la moitié sont sous le seuil de pauvreté. Or, les personnes qui ont un niveau de vie sous le seuil de pauvreté ont moins de chance d’avoir un logement social que les personnes situées au-dessus du seuil. Les mécanismes d’exclusion de ces ménages sont multiples, souvent ils sont écartés avant même les commissions. « L’absence de dispositifs priorisant spécifiquement le critère des faibles ressources est un angle mort du système », signale l’étude. Les professionnels sont parfois eux-mêmes à l’origine de ces mécanismes : « On ne va pas proposer certains candidats car on sait que le bailleur ne les acceptera pas », reconnaît un salarié du service logement de la ville de Paris. Le rejet de ces demandes au sein des commissions s’explique enfin par une offre de logement social trop faible et avec des niveaux de loyers trop élevés.

Les associations portent 15 propositions, certaines sont classiques et anciennes comme l’accélération de la construction de logements très sociaux. D’autres sont plus nouvelles, l’une représente, selon Véronique Fayet du Secours catholique, « une petite révolution culturelle » : expérimenter un loyer adapté aux ressources des ménages. L’approche classique de recherche des locataires correspondant aux exigences du logement s’inverserait : les acteurs partiraient de la situation des familles pour trouver le bon logement et adapter sa quittance à ses ressources. Autre proposition : la mise en place d’un fonds public permettant de faire baisser ponctuellement certain loyers pour faire accéder les personnes actuellement dans l’hébergement. L’urgence d’agir est grande : le 10 juillet l’état d’urgence sanitaire prendra fin et des milliers de personnes risquent de se retrouver à la rue.


11 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Appel au service social départemental sur fond de crise liée à la pandémie déclenchée par le coronavirus (2)

Par Thérèse Gallot-Tenneroni, assistante sociale de formation, à la retraite après avoir exercé comme Polyvalente de secteur, a été aussi Responsable d’unités territoriales (ex-circonscriptions), Conseillère technique d’un conseil général lors de la décentralisation, Cadre de l’action sociale départementale dans le même département
et enfin Chargée de mettre en place et de piloter un observatoire social

Oui, il vous faut dire, il vous faut faire remonter ce que voyez, ce que vous entendez, ce que vous constatez de là où vous êtes,
Du fait de votre mission, de votre fonction, de votre rôle qui vous met en contact avec les personnes en difficulté et ce, sur tout le territoire
Et aussi du fait que vous avez une vision globale sur l’ensemble des difficultés vécues par les personnes.

Car vous êtes en première ligne pour constater et caractériser cette question sociale qui s’amplifie depuis la fin des années 70 après avoir un temps régressé.
La précarité qui devient de plus en plus le quotidien de nombreuses personnes.
La pauvreté aussi qui en découle.
Les inégalités de revenus et de conditions de vie (accès au logement, accès aux transports, aux services publics : santé, éducation, culture, accès au numérique, etc.) qui augmentent.

Car, vous êtes en première ligne pour commencer à percevoir quelques causes de cette « question sociale », causes qui ne relèvent pas uniquement de la responsabilité individuelle des personnes comme on a tendance à le faire croire.

Car, vous êtes en première ligne depuis plusieurs dizaines d’années pour avoir une petite idée de l’opportunité, de l’efficacité des politiques d’action sociale engagées dont la finalité est, en principe de remédier à cette question sociale. De tous ces dispositifs sans cesse inventés, sans que les précédents ne soient sérieusement évalués. Et puis, n’avez-vous rien à proposer, rien à suggérer ne serait-ce par exemple devant la perspective d’une allocation universelle ? Est-ce la bonne et seule solution pour faire face à la demande de ceux qui veulent d’abord un travail correctement rémunéré, seul moyen pour eux de retrouver leur dignité et leur place dans la société ?

Car, vous seuls pouvez-vous dire toutes les questions que vous vous posez sur votre travail quotidien et ce, du fait des politiques menées. Sur vos difficultés à aider, accompagner dans les conditions dans lesquelles vous mettent tous ces dispositifs : multitudes de dossiers à remplir, de critères à respecter, de normes à intégrer etc.
Sur la situation d’injonction paradoxale dans laquelle vous baignez le plus souvent lorsqu’on vous demande : d’ « INSÉRER » les personnes en difficulté alors que la société actuelle est une société qui exclue du fait qu’elle ne peut offrir du travail à tous ceux en capacité de travailler ? D’ « INCLURE » ces mêmes personnes alors que la société actuelle n’a plus ni bord ni centre ? Sur le malaise qui trouve sa source dans ce sentiment d’impuissance qui vous habite et vous ronge (tel celui de Sisyphe poussant inlassablement son rocher vers le haut de la montagne et le voyant retomber autant de fois) et qui vous laisse désarmés, vidés ?

Rappelez-vous, les « anciens » et entendez les plus jeunes ce que disait de ce malaise B. Lory le concepteur de l’action sociale dans son livre « la politique d’action sociale » (4), publié en 1978 : « le malaise des travailleurs sociaux n’est que la conséquence des ambigüités de la politique sociale dont les finalités sont soit clairement définies mais méconnues, soit incohérentes et contradictoires »

Et pour cela il vous faut identifier et tenter de dépasser tout ce qui aujourd’hui fait obstacle à « ce » dire.

Car oui, c’est vrai, vous n’êtes pas habitués à parler. Et quand vos paroles émergent, elles sont plus des plaintes qui traduisent malaise et impuissance

Car oui, c’est vrai, on ne vous demande pas ou peu. De transcrire vos observations sur la question sociale à partir des situations que vous côtoyées. D’évaluer la politique d’action sociale et tous les dispositifs qu’elle engendre. Et pourtant il y aurait tant de choses à dire mais ce que l’on vous demande ce sont des statistiques quantitatives et rarement des rapports qualitatifs

Car oui, c’est vrai, vous êtes débordés par le travail quotidien, les tâches administratives.

Car oui, c’est vrai, dans le climat actuel, il n’est pas facile d’exprimer quelque chose sur ces questions.

Car oui, c’est vrai une tendance existe à attribuer précarité, pauvreté, à la responsabilité des personnes concernées et qui refuse de voir que toutes ces situations individuelles traduisent un malaise sociétal : « ce sont tous des fainéants, des profiteurs de minima sociaux, ce sont des étrangers qui profitent de la France…. », « celui qui veut s’en sortir peut s’en sortir : c’est une question de volonté  ». Autant de paroles qui contribuent à déconsidérer et les personnes rencontrées et le travail que vous pouvez faire…

Car oui, c’est vrai, vous ne voyez pas où et comment faire remonter ce que vous avez à dire.
De fait dans beaucoup de départements il n’y a pas d’instance(s), de responsable(s) chargé(s) de mettre en place un diagnostic territorial départemental et infra-départemental. Il y a de multiples plans (pour l’insertion, pour le logement des plus défavorisés, pour les jeunes) et de multiples schémas (pour les personnes âgées, pour l’enfance, pour les handicapés), mais pas de vision globale des conditions de vie de la population et des questions qui se posent. Très peu de départements s’en préoccupent et quand ils s’en préoccupent ils ne font pas, à ma connaissance, appel au service social. De fait, il n’y a plus désormais dans tous les départements de conseiller technique en service social qui pourrait relayer votre besoin de participation et qui pourrait exploiter avec vous vos observations et vos évaluations

Puis apprendre à dire et pour cela apprendre à penser votre vécu : Comment ?

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous ou envoyez-nous une vidéo de 2 à 3 min à red@lien-social.com.
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10 juin 2020

■ ACTU - Détenus dits "radicalisés" • La CGLPL critique leur prise en charge

La Contrôleure générale des lieux de privation de liberté critique, dans un nouveau rapport rendu public ce mercredi 10 juin, la prise en charge des personnes dites radicalisées, poursuivies ou condamnés pour terrorisme dans les prisons. Deux premiers rapports en 2015 et 2016 jugeaient sévèrement la politique de regroupement des personnes puis celle de l’ouverture d’unités dédiées.

Depuis 2018, une nouvelle politique prévoit le développement des capacités d’évaluation des détenus dits radicalisés dans des quartiers dédiés (QER), la mise en place de quartiers de prise en charge des personnes radicalisées (QPR), le développement de programmes de prévention de la radicalisation violente (PPRV) dans tous les 79 établissements susceptibles d’accueillir des personnes poursuivies pour terrorisme.

Au cours de la même année, cinq QER ont ouvert notamment à Fresnes, Fleury-Merogis, Osny, chacun dotés de 12 places. Les quelques programmes de prévention de la radicalisation, menés par un binôme éducateur spécialisé - psychologue rattaché au service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) « peinent à atteindre son public », souligne le rapport.

Critères opaques

La CGLPL pointe l’absence de toute garantie procédurale dans le processus de repérage et la création d’une catégorie spécifique selon des critères opaques. Dans un des centres visités, le personnel devait remplir des fiches de repérage signalant « un comportement prosélyte, le refus de s’adresser à un personnel féminin, les commentaires tenus sur les attentats, les liens noués en détention avec d’autres personnes suivies, les signes ostentatoires de radicalisation, la violence ».

Une fois inscrit dans ces listes, il devient impossible d’en sortir. « Les critères présidant à l’intégration de personnes détenues au sein de la catégorie des « personnes radicalisées » sont opaques et discriminants, laissés à l’appréciation de chaque établissement, voire de chaque agent », note le rapport.
Par ailleurs, les détenus de droit commun repérés comme susceptible de radicalisation n’en sont pas informés et n’ont aucune possibilité de recours. Or, le fait d’être classé dans ces différentes catégories entraîne des prises en charge différenciées. « Surveillance accrue ; accès fréquemment impossible au travail, à l’enseignement, à la formation professionnelle, aux unités de vie familiales ; contrôle accru des communications et des correspondances ; mise en œuvre de régimes de fouille exorbitants pour la plupart ; présence quasi-systématique du personnel de surveillance pendant les soins, etc. », liste la Contrôleure.

Professionnels embarqués

Elle s’intéresse également aux professionnels qui ont la charge de ces personnes, conseillers d’insertion et de probation, psychologues chargés de l’évaluation des personnes détenues, indiquant que ces professionnels se posent des questions déontologiques et éthiques. « Il n’est pas admissible que certains professionnels camouflent les objectifs de leurs entretiens avec les personnes », souligne-t-elle, rappelant que cette attitude « doit être rigoureusement interdite et des consignes strictes transmises ».

Enfin, le rôle du renseignement pénitentiaire doit être, selon elle, clarifié : « les professionnels partagent devant les agents du renseignement des informations sans avoir la moindre idée de l’usage qui peut en être fait, ce qui les place régulièrement en porte à faux par rapport à la déontologie de leurs professions respectives ».

Selon le rapport de la CGLPL, au 30 décembre 2019, 525 personnes étaient incarcérées pour des faits en lien avec le terrorisme islamiste et 904 personnes poursuivies ou condamnées pour des faits de droit commun étaient suivies par l’administration pénitentiaire car considérées comme « radicalisées ».


10 juin 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Appel au service social départemental sur fond de crise liée à la pandémie déclenchée par le coronavirus (1)

Par Thérèse Gallot-Tenneroni, assistante sociale de formation, à la retraite après avoir exercé comme Polyvalente de secteur, a été aussi Responsable d’unités territoriales (ex-circonscriptions), Conseillère technique d’un conseil général lors de la décentralisation, Cadre de l’action sociale départementale dans le même département
et enfin Chargée de mettre en place et de piloter un observatoire social

S’il y a un constat qui revient sans cesse dans les médias c’est celui que cette crise révèle les inégalités existantes au sein de chaque pays (et aussi entre les pays), assorti à ce constat celui que la pandémie les augmente. Experts, politiques, acteurs divers de tous bords se manifestent pour évoquer leurs points de vue sur la question sociale. Si pour certains cela semble être une révélation, pour d’autres c’est une réalité très profonde et sérieuse qui ne date pas d’hier. Et beaucoup d’affirmer qu’il est grand temps que l’on regarde en face cette question sociale, que l’on s’interroge sur ses causes profondes et que l’on invente des réponses appropriées. Toutefois dans ce concert de voix on n’entend pas celle d’un acteur pourtant important. Je veux parler du service social départemental. Ce silence n’est pas nouveau. En effet, on ne l’a pas entendu, par exemple lors des événements de banlieues en 2005-2006 alors que les voix de multiples acteurs intervenant dans ces quartiers, ou connaissant cette population s’élevaient (animateurs de rue, éducateurs, médecins, pédiatres, juges, élus, etc.…) ?
Lors des manifestations des gilets jaunes en 2018-2019. Mais il est aujourd’hui de plus en plus assourdissant alors même qu’associations humanitaires et caritatives s’élèvent elles aussi

Alors, aujourd’hui, par ce message je veux m’adresser à vous, vous le service social départemental. Cette crise ne serait-elle pas l’occasion, pour vous, de manifester et d’affirmer l’autre volet de votre mission car, outre, celui d’accompagner les personnes en difficulté vers plus d’autonomie, vous avez celui d’aider à ce que la société réponde au mieux aux difficultés des personnes ?

Rappelez-vous la définition que l’ONU en 1962 a donnée du travail social : « Le service social (ou travail social) est une activité organisée visant à aider à l’adaptation réciproque des individus et de leur milieu social ; cet objectif est atteint par l’utilisation de techniques et de méthodes destinées à permettre aux individus, aux groupes et aux collectivités de faire face à leurs besoins, de résoudre les problèmes que posent leur adaptation à une société en évolution et grâce à une action coopérative, d’améliorer les conditions économiques et sociales »

Rappelez-vous aussi l’exemple des « pionnières » du service social : confrontées à la question ouvrière dès la fin du XIXème siècle en mettent en place des actions émancipatrices en lien avec les autres forces et en pratiquant l’action collective.

Rappelez-vous ce que disait Madeleine Delbrêl, assistante sociale, dans un livre publié en 1937 juste avant qu’elle soit employée comme polyvalente à la mairie d’Ivry (1) : «  .. Il est peut-être plus touchant de visiter, dans sa journée, cinq ou dix familles nombreuses, de leur obtenir à grand renfort de démarche tel ou tel secours ; il serait sans doute moins touchant mais plus utile, de préparer le chemin à tel texte légal qui améliorerait l’état familial de toutes les familles nombreuses connues ou inconnues de nous. » (2)

Ecoutez et faites vôtre ce qu’a dit sur ce sujet la conférence internationale du travail social réunie à Séoul, en Corée du Sud en juin 2016 et à laquelle plus de 200 pays participaient. Alors que le sujet traité était «  le travailleur social est-il prioritairement là pour aider au changement de société et à son évolution ou doit-il limiter son intervention à l’aide aux personnes ? » et ce dans un monde en mutation : « La réponse a penché dans le sens de l’investissement pour un changement social. »
Extraits de l’article qui lui a été consacré (3) : « Je souhaite vous demander : pouvons-nous parler du travail social sans parler… sur le pouvoir, la politique, et sur ceux qui détiennent le pouvoir et les leviers de décision ? (…) Ne pas traiter ces questions nous met dans la position de rendre les personnes que nous aidons responsables de leur situation d’échec comme si le système social n’y était pour rien (…) cela consiste à limiter le travail social à des actes de « simple assistance et de soutien (…) Si nous nous limitons à ce type de pratique [l’aide et l’assistance], même si c’est noble, nous contribuons à cacher la réalité plutôt que de la révéler. Nous allons simplement agir sur la surface d’un ordre social absolument cruel et inégal. Nous allons tourner le dos à l’égalité sociale, nous allons tourner le dos à l’essence même du travail social. »
Propos extraits de l’intervention de Silvana Martinez, présidente de la Fédération internationale des travailleurs sociaux (FITS) « …les gouvernements néolibéraux dans le monde occidental ont donné lieu à une vision du monde qui contredit l’expérience du travail social, en mettant l’accent sur la responsabilité personnelle de chacun face à la pauvreté. L’exclusion est considérée comme relevant de la responsabilité des personnes pauvres, plutôt que d’en reconnaître les causes plus larges.  » De là s’est développé un type de travail social professionnel et redoutablement efficace : « un travail social qui est mesuré, un travail social qui cible efficacement et fixe les individus déviants, considérés comme étant à contrôler dans un cadre politique néolibéral (…) Je pense que dans le climat actuel, les travailleurs sociaux doivent être plus agressifs dans la défense des droits. Ils doivent ‘affirmer leurs propres positions et valeurs qui permettent de comprendre et d’expliquer l’injustice structurelle et de l’inégalité structurelle plutôt que de blâmer les individus pour leurs circonstances. » (suite demain 8h00)
Et d’exhorter les travailleurs sociaux pour qu’ils portent une voix de la dissidence : « Nous pouvons soit laisser faire et ne pas affirmer notre identité, ou nous pouvons parler pour nous-mêmes et de prendre la parole pour les personnes que nous accompagnons, pour celles et ceux pour qui nous visons à apporter la justice et la dignité  » (propos extraits de l’intervention du Professeur Ian Hyslop de l’université d’Auckland)

(1) in « Ampleur et dépendance du service social, Bloud et Gay, Paris, 1937. L’auteur sera embauché comme assistante sociale par la mairie d’Ivry en 1939.
(2) Ce texte est cité dans un article intitulé « histoire du travail social collectif des centres sociaux a la création de la polyvalence de secteur » et écrit par Didier Dubasque, assistant social, ancien président de l’ANAS. On trouvera l’article entier sur le site de l’auteur : « écrire pour et sur le travail social »
(3) Compte-rendu sur le même site que précédemment. La traduction est celle d’un article paru dans le journal « the Guardian » : « What’s the role of social work : to change society or to help individuals ? » elle a été faite par Didier Dubasque

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