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15 octobre 2015

Chibanis • Une fausse bonne nouvelle

Les Chibanis et Chibanias, « cheveux gris » en arabe, pourront retourner longtemps dans leur pays d’origine et retrouver leurs proches sans craindre de perdre leurs prestations sociales en France. Voilà comment communique le ministère des Affaires sociales autour du décret publié au Journal officiel du 6 octobre dernier, attendu depuis la loi DALO de 2007 et qui met en place une « aide à la réinsertion sociale et familiale » des personnes immigré(e)s retraité(e)s. Aujourd’hui, risquant de perdre l’allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA) – conditionnée à six mois de résidence en France par an minimum – et l’allocation logement notamment – huit mois en France minimum – les Chibanis renoncent souvent à cette possibilité. La nouvelle aide se substituera donc en janvier 2016 à ces prestations, pour un montant minimal de 600 euros par an pour les personnes aux ressources annuelles comprises entre 6 000 et 6 600 euros, et un montant maximal de 6 600 euros par an, soit 550 euros par mois, pour les ressources inférieures à 600 euros. Mais les conditions pour en bénéficier sont tellement restrictives qu’elles ne concerneront que 500 personnes, estime le Gisti, loin des 35 000 annoncées par le ministère. « L’idée de départ n’est pas mauvaise, consistant à faciliter les aller-retour de ces personnes qui sont d’ici et de là-bas, et donc à respecter leur droit à la liberté de circulation, explique Antoine Math, membre du Gisti et chercheur sur les questions sociales et économiques. Mais avec des conditions telles que vivre en foyer – ce qui exclut ceux qui, comme à Marseille, vivent dans des hôtels meublés- et retourner au pays six mois par an et plus – ce qui conduira à la perte totale des droits sociaux en France – ce dispositif est ridicule. Il vise à réaliser des économies avec le retour définitif des personnes dans leur pays d’origine ». Salah Amokrane, coordinateur général de l’association toulousaine Tactikollectif, qui s’est fortement mobilisée via le collectif « Justice et dignité pour les chibani-a-s », voit lui dans ce décret « plutôt un progrès, mais qui va concerner peu de monde et qui reste à la marge par rapport à la situation générale des Chibanis, à qui la CARSAT continue à réclamer des trop-perçus et qui peinent à accéder à leurs droits sociaux ». L’heure de la fin de l’« injustice » envers ceux « qui ont tant apporté à la France », selon les mots du ministre de la ville Patrick Kanner lors de la publication du décret, n’a donc pas encore sonné.


9 octobre 2015

Loi immigration • La délation légalisée

La future loi sur l’immigration, dont le vote solennel est prévu au Sénat le 13 octobre prochain, ouvre « une brèche dangereuse » selon la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars) et l’association nationale des assistants de service social (Anas). Dans ce texte, les articles 8 et 25 conjugués permettent aux agents préfectoraux de vérifier les informations délivrées pour l’obtention ou le renouvellement de la carte de séjour pour en contrôler leur véracité. L’école, la santé, l’emploi et le social sont directement concernés. À tout moment, même pour s’assurer de la poursuite des conditions d’admission au séjour, la préfecture pourra exiger de ces administrations toute information relative à la situation de la personne bénéficiaire du titre de séjour. L’enfant va-t-il bien à l’école ? Les soins sont-ils bien suivis ? La personne travaille-t-elle bien chez vous ? Hébergez-vous bien telle personne ? Désormais, si le texte passe en l’état, les professionnels du social et du soin, public ou privé, seront tenus d’y répondre sous peine d’amende de 7 500 euros. Une levée très inquiétante du secret professionnel, alertent la Fnars et l’Anas, qui dénoncent une « légalisation de la délation ». Par ailleurs, comme à chaque discussion sur le droit des étrangers, l’Aide médicale d’Etat a subi une attaque en règle par le Sénat.
Cette aide médicale qui permet l’accès aux soins des personnes en situation irrégulière a été tout simplement rayée du texte de loi et remplacée par une aide médicale d’urgence (AMU). L’AMU limiterait l’accès aux soins pour les maladies graves, les grossesses, les vaccinations réglementaires et les examens de médecine préventive… Une aberration pour la santé publique qui, espèrent les associations, sera repoussée par la commission des lois.


2 octobre 2015

L’ASE 44 en grève

Les services de l’Aide Sociale à l’Enfance sont chargés à la fois d’une mission de prévention prévoyant l’accompagnement des familles et des enfants en difficulté et de protection permettant de répondre aux décisions du juge des enfants, quant à la mise à l’abri d’un milieu familial par trop dysfonctionnant ou maltraitant. Quand une décision de justice ordonne un retrait sans délai au regard du danger couru, la mesure est exécutoire immédiatement. Ne pas l’appliquer constitue un risque immédiat pour l’enfant de non assistance à personne en péril. C’est pourtant ce qui se déroule en Loire-Atlantique, depuis quelques années. Aujourd’hui, si 135 enfants sont en attente d’une mise à l’abri, c’est toute la chaîne qui est embolisée. Le service des informations préoccupantes voit affluer les enquêtes à réaliser, sans pouvoir réagir en temps et en heure. Le secteur de l’aide éducative administrative tout comme celui des AEMO judiciaires ne peuvent faire autrement que de faire patienter de longs mois, avant de pouvoir donner suite aux accompagnements qui leur sont demandés. Le dispositif d’accueil d’urgence est saturé. Les services de placement familial croulent sous les demandes, sans pouvoir y répondre. Les maisons d’enfant à caractère social, comme les foyers d’adolescents ont une longue liste d’attente. Les lieux de vie, pourtant exceptionnellement nombreux dans le département, n’ont pas plus de disponibilités. Les professionnels de l’aide sociale à l’enfance assistent impuissants à la dégradation des situations des enfants et des familles, sans pouvoir leur proposer la moindre solution. Trop, c’est trop. La mobilisation a commencé par la grève du 29 septembre de la délégation de Saint Nazaire qui, profitant de la venue de la vice-présidente du Conseil départemental, a provoqué une rencontre. Les agents du département sont appelés par les syndicats à une nouvelle grève le lundi 5 octobre pour protester contre une situation devenue totalement ingérable.


28 septembre 2015

Bidonvilles • Une population mise au ban

« Ils viennent le matin à 7 heures et nous disent : vous avez dix minutes puis vous sortez », témoigne Paris Radu. « J’ai pris deux - trois affaires avant que nos baraques soient cassées par des bulldozers ». Un scénario répété tellement de fois que ce Roumain, installé en France depuis 10 ans, père de deux enfants, ne se souvient plus du nombre d’expulsions subies. Le collectif national droit de l’homme, Romeurope, dans son dernier rapport national d’observation pour 2014, intitulé Le droit et les faits , détaille les atteintes fondamentales faites aux enfants qui vivent dans les bidonvilles, atteinte dans leur accès à des conditions de vie dignes, à la scolarisation, aux soins... « Pas un seul enfant vivant en bidonville n’a pas connu au moins une expulsion », souligne Guillaume Lardanchet, président de Romeurope et directeur de Hors la rue qui s’inquiète de « l’impact à long terme » de cette politique du « bannissement ».
Une politique qui coûte très cher : le collectif chiffre entre 30 et 40 millions d’euros les sommes dépensées pour expulser et détruire les bidonvilles. « Est-ce que cet argent là, de l’argent public, ne pourrait pas être utilisé autrement, en particulier pour financer des processus d’intégration, d’accompagnement qui aujourd’hui n’existent pas ? », questionne François Loret, membre du collectif Romeurope du Val Maubuée. Si 2014 comptabilise un peu moins d’expulsions que 2013, reste qu’en moyenne trois lieux de vie ont été détruits par semaine… Au total, plus de 13 000 personnes ont subi ces destructions, une politique qui s’est accélérée en 2015 : 8 334 personnes ont été chassées de leurs lieux de vie depuis le début de l’année, dont 4 277 personnes pour les seuls mois de juillet et aout 2015. Une politique qui ne mène nulle part, dénonce Romeurope, si ce n’est à empêcher toute construction d’une réponse publique cohérente pour, réellement, faire disparaître ces symptômes de misère extrême que sont les bidonvilles. « Nous demandons la stabilisation des personnes et la sécurisation des lieux de vie, car aucune politique publique ne peut être construite sur les expulsions systématiques », insiste la déléguée générale de Romeurope, Manon Fillonneau. Par sécurisation, le collectif entend, l’accès à l’eau, l’électricité, mais aussi la sécurisation liée au trafic routier. « Stabilisons les personnes dans des lieux de vie, appuie François Loret, pour permettre un temps de transition suffisant, l’accompagnement social nécessaire, pour que les familles aient la possibilité de sortir d’une situation catastrophique par le haut, par l’accès au travail, la scolarisation des enfants, l’accès aux soins et l’accès au logement ». Pour l’heure, les politiques publiques restent muettes. La circulaire d’août 2012 qui prévoyait une réflexion et des solutions en amont des expulsions est rarement ou mal appliquée. Les arrêtés municipaux se multiplient, passant outre les processus juridiques qui imposent un cadre légal et des droits à respecter. La mission Adoma de résorption des bidonvilles, lancée en 2014, ne concerne à ce jour que 63 ménages relogés dont 16 en Ile-de-France. Des « mesurettes » dénonce Romeurope « uniquement destinées à certaines personnes sélectionnées sur des critères opaques et contestables ».

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23 septembre 2015

Pauvres chiffres

Ainsi donc, comme par magie, le taux de pauvreté a diminué en France et les inégalités sociales se sont réduites en 2013 : voilà ce que nous apprend la presse du mardi 22 septembre, étude de l’Insee à l’appui.

Celle-ci fait état de la baisse de la proportion de personnes pauvres (-0,3%) en 2013, établie à 8,6 millions de personnes soit 14% de la population. L’étude dit aussi que l’intensité de la pauvreté diminue et que les inégalités de niveaux de vie entre les foyers les plus modestes et les plus riches se réduisent encore « plus nettement ». Après tout, pourquoi se priver d’une bonne nouvelle dans un océan de mauvaises depuis 2008 et l’entrée dans la crise ? Il suffit toutefois d’un clic sur le site de l’Observatoire des inégalités pour y lire un titre opposé : La pauvreté progresse en France.

Car, selon le directeur de l’Observatoire Louis Maurin, « les variations annuelles ont très peu de sens, il faut regarder l’évolution sur le long terme. La pauvreté progresse, et si elle baisse dans les années récentes, c’est en partie parce que le niveau de vie médian du ménage a diminué, ce qui réduit le seuil de pauvreté et donc le nombre de personnes considérées comme pauvres. Mais ce qui me soucie plus c’est la façon dont toute une partie de la presse a repris l’idée que la pauvreté pourrait baisser dans un pays qui rencontre l’une des crises les plus graves de son histoire. Qui peut sérieusement écrire cela aujourd’hui ? ». L’association ATD-Quart Monde avait réagi avant même la publication de l’étude pour appeler à la prudence. « Nous relativisons ce constat car il résulte en partie d’une augmentation des minimas sociaux, dont le RSA socle qui est passé de 483 à 493 euros en 2013, explique Christophe Géroudet, délégué national. Mais on ne peut pas dire qu’une augmentation d’une dizaine d’euros représente un grand changement pour les pauvres, qui souffrent de discriminations et de préjugés très lourds, diminuant leur estime d’eux-mêmes. Et quand on est diminué on ne peut pas s’en sortir ». Mais cela, les chiffres ne le montrent pas.


16 septembre 2015

Éviter une « modernisation régressive »

Des logiques marchandes et managériales sont en œuvre, menaçant à terme de désagréger les valeurs du travail social. Le récent rapport Bourguignon, en vue des États généraux du travail social, n’a pas levé toutes les inquiétudes. Les professionnels revendiquent haut et fort leurs fondamentaux.
Au tout début de l’été, Lien Social avait répercuté l’appel lancé par plusieurs personnalités sous forme de « Lettre ouverte aux autorités publiques et aux partenaires concernés », qui se terminait ainsi : « Pour continuer de contribuer de façon essentielle au pacte républicain, pour l’avenir du travail social, il faut raisonner en termes de communauté de travail et non de marché des compétences. »
Trois mois plus tard, que s’est-il passé ? Le rapport Bourguignon, Reconnaître et valoriser le travail social, a été remis au gouvernement le 2 septembre. Les professionnels, dont beaucoup se sont rassemblés au fil des mois au sein du collectif Avenir Éducs, restent vigilants. En témoigne ce texte, intitulé Restons mobilisés pour défendre la pluralité de nos métiers et redonner toute sa place au travail social et à ses valeurs humanistes et émancipatrices.
Les inquiétudes n’ont pas tardé à se concrétiser : ainsi, le 15 septembre, Avenir Éducs s’alarmait : « le tronçonnement du stage long est entériné par le ministère des affaires sociales et par la DRJSCS [Direction régionale de la Jeunesse, des sports et de la cohésion sociale] » en joignant la directive ministérielle fraîchement émoulue sur ce « séquencement » et en ajoutant : « La démarche clinique est ainsi officiellement remise en cause. »
Un autre texte, publié voici quelques jours, revient sur ces deux années de lutte. Et évoque les suites à donner à la mobilisation – réussie – du 25 juin dernier.


11 septembre 2015

Le Bidonville de Calais est-il en France ?

Laurence Thibert, Hannane Mouhim et Mady Denantes, infirmières et médecin de la maison de santé pluriprofessionnelle de Pyrénées Belleville à Paris accompagnées de Pascal Teulade avons répondu à l’appel de Médecins du monde pour apporter notre aide à Calais. Et « nous avons été abasourdis, choqués par ce que nous avons vu ».

Nous sommes 4 citoyens dont 3 soignants et, nous avons l’habitude de gérer la maladie, le malheur de la maladie, c’est notre métier.
Nous travaillons dans un pays où nous sommes aidés, conseillés, soutenus par des autorités sanitaires, des autorités qui nous proposent des protocoles de suivi, des protocoles de prise en charge de qualité, des autorités qui gèrent les épidémies.
Nous savons où faire appel si nous recevons une jeune femme en danger d’être violée, si nous craignons qu’un enfant soit en danger.
Nous n’avons pas l’habitude d’abandonner une jeune femme de 20 ans qui pleure à l’idée de passer une nouvelle nuit dans le bidonville où elle a été agressée la veille.
Nous n’avons pas l’habitude de voir des jeunes gens désespérés, mal nourris, épuisés par un terrible voyage et qui viennent nous voir avec des mains déchirés par les barbelés, des talons cassés par des chutes terribles pour passer à tout prix en Angleterre.

Mais reprenons l’histoire de Calais, ou plutôt de son bidonville.
Un bidonville de plus de 3000 personnes installées sur une décharge publique, battue par les vents sur une zone appelée sur les cartes : la zone industrielle des dunes.
Ses habitants et les médias l’appellent « la nouvelle jungle ». Pourquoi ce nom ? Parce que jungle veut dire « petit bois » en Afghanistan et que avant d’arriver dans ce bidonville, les exilés étaient dans un petit bois qu’ils appelaient donc jungle.
Mais ici il n’y a pas de petit bois, il y a des dunes et un bidonville.
Nous n’aimons pas ce terme de jungle qui sous entend « habité par des sauvages ».
Les seuls comportements de « sauvages » que j’y ai vus sont ceux de l’état français qui y a abandonné une population en danger sur son territoire.
J’ai été au contraire étonnée par le calme, le respect dont faisaient preuve nos patients. Les attentes étaient longues à MDM, mais les énervements étaient rares.
Souvent la queue à MDM signifiait : pas de repas car pour le repas il y avait une autre queue à Jules Ferry, le centre d’accueil, où des repas sont distribués une fois par jour.
Et tous les jours nous devions refuser des candidats aux consultations car nous ne pouvions répondre à toutes les demandes.
Face à notre difficulté à refuser, à « trier » (on va juste voir le monsieur là-bas qui a l’air très mal), face à nos excuses (on est désolés on ne peut pas vous recevoir aujourd’hui, revenez demain) nous avons plusieurs fois reçu un sourire de compréhension, un « we understand ».

Dans ce bidonville, les règles de santé publique n’existent pas. Ici, nous ne sommes plus en France mais dans un pays pauvre. Ou en guerre. Ou victime d’une catastrophe. Mais même dans les pays pauvres victimes de guerre ou de catastrophe, les camps sont mieux tenus…
L’une de nous était en Albanie, près de la frontière du Kosovo en 1999 : le camp était mieux tenu, les gens avaient tous un abri. Le 7 aout 2015 le HCR a lancé un appel pour que réagissent les autorités françaises face aux « conditions de vie et d’accueil épouvantables » autour de Calais.
On a incité les exilés à venir s’installer sur ce terrain, loin de la ville, loin de la vie, des magasins. Comme seul aménagement, on a créé des buttes de sable afin que l’on ne voit pas le bidonville de la route. Non, on a aussi créé quelques points d’eau, quelques toilettes, quelques douches : rien qui réponde aux exigences sanitaires en France, ni aux exigences sanitaires d’un camp de réfugié.
Des ONG sont intervenues pour installer des toilettes (solidarités internationale) ou des cabanes en bois (secours catholique) ou pour distribuer à manger (secours islamique) ou pour proposer des consultations médicales et des soins infirmiers (MDM).
Depuis quelques mois, un centre de loisirs, le centre Jules Ferry, a été réquisitionné où logent 100 personnes (sur 3000 !), uniquement femmes et enfants. Les autres s’abritent dans des tentes ou des cabanes faites de bouts d’bois, de sacs poubelles et des tentes légères données par les ONG… Certains (combien ?) dorment dehors par terre sans abri.
Dans ce centre Jules Ferry, un repas est distribué tous les jours ; quelques douches chaudes sont possibles. Mais tout cela après des queues longues et éprouvantes. On ne peut pas se doucher tous les jours (500 douches quotidiennes pour 3000 personnes).
Nous ne sommes pas sûrs que tout le monde puisse disposer d’un unique repas tous les jours.

La question que nous nous sommes posée chaque jour : pourquoi Calais ou plutôt la zone industrielle des dunes n’est-elle pas la France ? Pourquoi les règles de santé publique usuelles en France ne s’appliquent pas ? Pourquoi les règles de prise en charge médicales dites de « bonne pratique » n’existent plus.

Médicalement, ce que nous avons vu dans ce bidonville est inacceptable :

• une épidémie de gale terrible : la gale ca gratte surtout la nuit, ca empêche de dormir.

• des jeunes aux mains lacérées par les barbelés.
« Nous avons reçu beaucoup de jeunes hommes dont les mains et les jambes étaient lacérées par les installations de sécurité (double panneaux de grillage avec barbelés et lames). Ils nous expliquent que les tentatives pour "passer" en Angleterre s’organisent surtout la nuit, ce qui rend le passage très dangereux et très périlleux à cause du manque de visibilité. Quand ils arrivent à la "clinique" de Médecins du Monde, nous n’avons généralement pas d autres choix que de les adresser aux urgences de Calais, afin qu’ils puissent bénéficier de sutures, parfois rendues difficiles car les barbelés déchiquettent la peau de manière anarchique. Il est donc difficile de rapprocher les berges de la peau afin de laisser une cicatrice nette et non douloureuse.
Enfin, nombreux sont eux qui déclarent des infections locales (abcès, ouverture des sutures) en raison de très mauvaises conditions d hygiène dans le bidonville (manque d’eau, malnutrition, peu de vêtements, insalubrité des abris...) »

• des suspicions de fractures du calcanéum, dues à des chutes de 4 m de haut, ce qu’on appelle : « des accidents à haute énergie ». Le traitement des fractures du calcanéum pose des problèmes délicats. Les séquelles fonctionnelles de ces fractures sont graves, prolongées et sont souvent grevées d’un handicap permanent. Celui-ci peut être plus ou moins important en fonction du type de fracture et de la qualité de la prise en charge médicale.

• des mineurs isolés, des enfants seuls ou plutôt vivant avec d’autres enfants sans adultes référents.

• des femmes seules, errantes dans le bidonville,
« Mercredi dernier, nous avons eu en consultation une jeune femme de 25 ans qui était arrivée la veille dans le bidonville, seule.
Cette jeune femme érythréenne, ne parlait pas anglais mais était amenée à la "clinique" de MDM, par une jeune femme érythréenne, elle-même en sécurité au centre d’accueil Jules Ferry, qui l’avait trouvée au matin, dormant dehors près de l’église érythréenne et qui assurait la traduction en anglais.
Notre jeune patiente érythréenne souffrait des séquelles d’un traumatisme facial : elle nous a dit avoir été victime d’une agression il y a 4 mois en Libye. Elle présentait une cicatrice profonde sous l’oreille gauche et souffrait de céphalées et de troubles de l’audition.
Les troubles étaient anciens et chroniques.
La vraie raison de son passage en consultation était qu’elle avait passé la nuit dehors et était paniquée à l’idée d’une autre nuit.
En effet elle avait été harcelée par des hommes qui voulaient l’emmener de force dans leur tente.
J’ai appelé Anna, médiatrice qui a accompagné cette jeune femme au centre pour les femmes de Jules Ferry, où elle a été inscrite sur la liste d’attente : 56eme nous a-t-on dit.
MDM lui a fourni un duvet.
Notre traductrice érythréenne retournait dormir en sécurité dans le centre, et Anna et moi avons honte de l’avoir laissée sur place. Anna a trouvé une tente où une femme érythréenne a accepté de lui faire une place pour la nuit.
La jeune femme est revenue ce matin en larmes. Nous avons appelé ISM (traduction par téléphone) pour savoir ce qui s’était passé : le mari de celle qui avait acceptée de lui faire une place dans la tente, était revenu ivre dans la nuit. Elle pleurait et n’a pas voulu nous raconter ce qui s’était passé. Nous avons honte. »

• des enfants, des jeunes femmes, des jeunes hommes, des hommes plus âgés, fatigués, maigres, épuisés par un terrible voyage.
Nous prenions les pressions artérielles (PA) systématiquement et beaucoup de ces jeunes hommes d’une vingtaine d’années avaient des PA systolique à 10, ce qui n’est pas habituel chez un jeune homme de 25 ans.

• Nous avons décidé de prendre systématiquement les poids et d’évaluer les tailles et nous avons rencontré beaucoup de personnes avec des indices de masses corporelles (IMC) évaluées à 19 et quelques-uns avec des IMC inférieures à 18.5 (définition de la dénutrition).
En France en 2015, on propose à ces personnes dénutries un repas par jour à condition de faire 3 heures de queue. En France ?

• quelques pathologies graves mais assez peu : une toxidermie sévère, des patients diabétiques. Ceux-là non plus n’ont aucune protection
« M. V. 22 ans souffre d’une sévère toxidermie. Il est afghan et demandeur d’asile. Il a été hospitalisé quelques jours à Boulogne et on attend les résultats des biopsies. En attendant un repos en lit halte soins santé est recommandé. Ce jeune homme a besoin d’un toit, de douche et d’un traitement cutané assez lourd. Il est fatigué, abattu et ne semble plus avoir la force de réagir. Il parle de plus en plus de mourir. Il faudra l’énergie et le dévouement de notre responsable à MdM pour lui trouver une place en sécurité après 15 jours de coups de fil quotidiens ».

• beaucoup de varicelles.
• des patients victimes de coups, de jet de gaz lacrymogènes.
• des gosses couverts de lésion de gale impétiginées.
• des abcès dentaires terriblement douloureux.
• des grossesses avec beaucoup de demandes d’IVG.
• beaucoup de viroses avec pharyngite, rhume et toux.

Dans notre maison de santé, nous avons l’habitude d’alerter les services de l’état. Sur une épidémie. Sur un enfant en danger. Sur une femme victime de violence. Sur une situation mettant des jeunes en danger.
Nous sommes habituées à travailler avec l’agence régionale de santé (ARS) dans un système de sante publique.
Avec des règles, des alertes, des protocoles. C’est notre pratique et c’est ce que nous apprenons à nos étudiants.
Dans le bidonville, rien. Les autorités sanitaires n’existent pas. Pourquoi ici, ses règles, ses protocoles ne fonctionnent-ils pas ? Même les pompiers refusent d’entrer dans le bidonville.

En France ils sont nos alliés les plus fidèles quand personne ne veut se déplacer.
« Il y a quelques jours, je suis appelée en urgence pour voir un jeune homme dans sa tente : il va mal, ne peut se lever et a beaucoup de fièvre et ne peut pas bouger de sa tente. Je suspecte une crise de paludisme, il doit être hospitalisé,
En toute confiance, J’appelle les pompiers pour qu’ils l’amènent en urgence au centre hospitalier.
J’attends les pompiers auprès de mon patient et j’apprends avec angoisse qu’ils ne rentrent pas dans le bidonville et ne viendront pas chercher le patient. Nous devons l’amener hors du bidonville et les pompiers viendront le chercher ».

Encore et toujours ce sentiment étrange de ne pas être en France, ici à Calais :
L’alerte sur l’épidémie de gale a été faite par MDM. Une réponse des autorités sanitaires est nécessaire. Mais pas de réaction.
Pire l’ARS renvoie sur MDM le maire d’un village qui s’inquiète d’une épidémie de gale sur sa commune.

Une permanence d’accès aux soins de santé(PASS) a été créée à Calais pour assurer l’accueil et les soins et c’est une bonne chose que cette PASS existe pour recevoir les patients sans couverture maladie, les soigner et les guider pour les démarches à effectuer.
Mais la PASS est trop loin du bidonville : plus d’une heure de marche : pourquoi ne pas installer la PASS dans le centre Jules Ferry ?
Mais la PASS est complètement sous dotée : un médecin 2 ou 3 heures par jour pour assurer la prise en charge sanitaire de 3000 personnes fragilisées, traumatisées par un long et périlleux voyage ?
« A la clinique de médecins du monde, nous voyons entre 50 et 60 patients par jour.
Quand nous avons besoin qu’ils soient vus dans de meilleures conditions, qu’ils aient un bilan sang ou un bilan radio, nous les adressons à cette PASS qui régulièrement répond : pas possible, on ne peut plus prendre personne ».

Il existe une PASS dentaire mais qui n’est ouverte que le lundi matin. Pendant notre mission, la dentiste était en vacances, donc nous n’avions aucune prise en charge pour soulager ces douleurs dentaires. Heureusement 2 dentistes de Calais ont accepté de recevoir en urgence des patients hyperalgiques

Que faire ?
Qu’est ce qui est acceptable et qu’est ce qui est inacceptable ?
Qu’est ce qui est admissible et qu’est ce qui est inadmissible ?
Qu’est ce qui est indécent ?
Qu’est ce qui doit nous faire réagir en disant non, stop ?
Faut-il dire ?
Fracture du calcanéum : ils ont déjà de la chance d’avoir la radio, tant pis s’ils n’ont pas le scanner.
Epidémie de gale : La gale ce n’est pas si grave.
Femmes : il y a 100 places à jules ferry : merci l’état, tant pis pour les autres ?
Ils n’ont qu’à ne pas être la ?
Ils en ont vu de pire en traversant la Libye et la Méditerranée.
Après ce qu’ils ont vécu, ils ne sont pas si mal ici.
C’est déjà pas mal d’avoir un repas par jour ?
Si cela doit être dit, que les autorités sanitaires le disent.
Si nous n’y prenons garde, Nous allons y perdre nos valeurs, notre humanité.
« Je vois L. 16 ans. Il est tombée du train hier et a cassé ses 2 incisives supérieures, la pulpe est à vif.
Pa s de consultation dentaire pendant 15 jours, Le dentiste est en vacances. De toute manière quand il est là, il est débordé car la PASS dentaire ne fonctionne que une demi-journée par semaine.
Les dents doivent être dévitalisées pour diminuer la douleur et pour éviter une infection.
Nous allons appeler les dentistes de Calais : l’un d’eux, en plein mois d’aout, recevra L. pour le soulager.
L. ne parle pas anglais mais il est accompagné par un ami qui traduit.
Je trouve cet ami très maigre et j’insiste pour le peser et le mesurer.
Taille ;165 Poids : 48kgsIMC=17.6 PA=9/6
Je lui demande s’il mange tous les jours ?
Oui il va à Jules Ferry pour manger mais pas aujourd’hui car il a loupé la queue pour accompagner son ami à la clinique de MdM ».

Des propositions

• Un abri pour tous. Le premier ministre vient d’annoncer pour 2016 l’installation de tentes pour la moitié des personnes et nous l’en remercions mais pourquoi la moitié ? Qui va faire le tri ? Et selon quel critère ? Quid de cet hiver ?

• Un nombre normal de poubelles. Et le passage régulier de camions poubelles.

• Un nombre décent de toilettes et de douches.

• Une prise en charge médicale avec une PASS à proximité qui puisse recevoir tous ceux qui doivent être vus par un médecin, un dentiste ou un infirmier.

• Et une PASS dentaire qui puisse recevoir les patients tous les jours

• Un plan de prise en charge de la gale conforme aux recommandations de l’INVS de 2008 : « Mettre en place une stratégie de prise en charge de la collectivité par le médecin traitant, le responsable de l’établissement et les autorités sanitaires ».

• Un protocole de mise à l’abri des femmes(ou des jeunes garçons) qui font appel à nous.

• Un protocole de mise à l’abri des mineurs isolés.

• Un repérage des personnes dénutries et un plan de renutrition pour les personnes dénutries.

• Se préoccuper de la sécurité de ces jeunes qui franchissent barbelés et font de graves chutes au péril de leur vie et avec des séquelles qui risquent d’être définitives.

• En France en 2015, les normes diététiques sont de 3 repas par jour et pas de 1 repas par jour.

Nous sommes dégoutées, scandalisées par notre pays qui ne prend pas les moyens, alors qu’il les a, d’accueillir normalement des personnes qui essaient de fuir les conditions misérables et /ou dangereuses de leur pays !

Laurence Thibert, Hannane Mouhim, Mady Denantes, Pascal Teulade


4 septembre 2015

Bidonville • La fin du Samaritain

C’était le plus vieux bidonville de France. Le Samaritain, à La Courneuve, a été démantelé le 27 août dernier. Environ 300 personnes vivaient dans ce campement, essentiellement originaires de Roumanie. Le jour de l’expulsion, il restait selon Médecins du Monde (MDM), 200 personnes. Face aux rumeurs d’évacuation imminente, certaines familles avaient déjà plié bagages. Seules 13 propositions d’hébergement d’urgence - deux nuits dans des hôtels éparpillés sur toute l’Ile de France - ont été faites par la préfecture à certaines familles, avec des enfants de moins de trois ans, aux femmes enceintes et aux personnes très malades. « En réalité, nous avons vu des femmes enceintes et des enfants de moins de trois ans laissés à la rue », témoigne Nathalie Godard. Elle coordonne la mission banlieue de MDM, avec la Fondation Abbé Pierre (FAP), elles ont longtemps œuvré pour que d’autres solutions soient mises en œuvre sur ce vieux bidonville. « L’idée était de proposer à la mairie un projet qu’elle aurait pu valoriser », soutient Baptiste Pascal d’Audaux, médiateur scolaire à l’ASET93 qui intervenait sur l’ancien terrain. Un projet soutenu par de nombreuses personnes, dont le Défenseur des droits qui regrettait que la mairie n’ait pas vu dans ce « projet inédit de résorption progressive », une alternative à l’expulsion. MDM aurait pris en charge le nettoyage du terrain, l’installation de sanitaires, la poursuite du suivi médical tandis que la FAP se serait chargée du volet social. « Nous aurions poursuivi notre travail pour scolariser les enfants et espérer ainsi faire sortir les familles du bidonvilles par le haut et non par le bas, par la destruction » poursuit Baptiste Pascal d’Audaux qui voit dans cette énième expulsion « un énorme gâchis ». Principal blocage à la mise en œuvre de ce projet : le maire de La Courneuve qui répète que ce projet « tend à pérenniser les bidonvilles » et en appelle à la responsabilité de l’État. « S’il est vrai que l’Etat ne prend pas ses responsabilités, la mairie avait toutefois l’opportunité de se saisir des propositions portées par un grand nombre d’acteurs. Elle ne l’a pas fait », regrette Nathalie Godard. Jeudi 3 septembre, une cinquantaine de personnes campaient toujours devant la mairie, à côté d’une cinquantaine d’Ivoiriens expulsés de leur squat le lendemain du Samaritain sans aucune solution proposée. Les familles roms et leur soutien ont été reçus par la mairie le 3 septembre : il leur a été annoncé que le gouvernement avait promis une « conférence régionale » pour mieux répartir l’accueil des personnes roms en Ile de France, une vieille revendication du maire de La Courneuve. Mais pour les familles, installées sur le parvis, aucune autre perspective que celle d’une intervention de la préfecture pour faire enlever les tentes. Ce vendredi matin, la police a fait une distribution massive et illégale d’obligations à quitter le territoire à toutes les personnes présentes. Les associations préparent les recours en urgence.


20 août 2015

Logement • Coupes sombres

Une « baisse drastique » du budget du ministère du logement dans le projet de loi de finances pour 2016 inquiète vivement les associations membres du collectif des associations unies. Elles le font savoir dans une lettre ouverte au ministre des Finances, le 28 août dernier. Le collectif demande à être reçu avant le passage de la loi, fin septembre.


20 août 2015

Pour une Maison des Réfugiés à Paris

9 juillet : dans une lettre ouverte à Anne Hidalgo, Maire de Paris, 222 artistes, cinéastes, musiciens, chercheurs réclamaient un lieu d’accueil pour les quelque 600 réfugiés survivant, expulsion après expulsion, dans les rues de Paris. Était revendiquée la création d’une « Maison des Migrants » qui formerait le chaînon manquant entre l’arrivée en France et le placement en centres d’accueil des demandeurs d’asile (CADA). Constitué des migrants (et de leurs soutiens) réfugiés sous le métro aérien à La Chapelle, puis à la Halle Pajol, puis au jardin d’Éole, puis sous la Cité de la Mode et dans d’autres lieux parisiens, le collectif La Chapelle en lutte a pris une place prépondérante dans ce mouvement (avec quelques militants de la Cimade, du Gisti, de Médecins du monde). Celui-ci porte inlassablement sa demande d’ouverture en urgence d’un lieu collectif, sans résultat. Le groupe (composé de nombreux Soudanais et Syriens, et des soutiens) décide alors, fin juillet, d’occuper le lycée Guillaume Budé, rue Jean Quarré, dans le 19ème arrondissement. Lutte et survie : « Refugees are survivors » ou « refugees struggle » peut-on lire aujourd’hui sur la façade ou les murs.

« Nous souhaitons transformer ce lycée en centre d’accueil temporaire. Les travaux devraient être réalisés en quelques semaines », a promis Bruno Julliard, premier adjoint à la Maire de Paris (… qui avait déjà annoncé en juin dernier la création de centres de transit). Ainsi, un nouveau centre d’accueil – pas forcément réservé aux seuls migrants –, d’une capacité d’environ cent cinquante personnes, pourrait-il voir le jour, jusqu’en 2020, date où le lycée doit se métamorphoser en médiathèque. Mais La Chapelle en lutte reste méfiante. Et constate l’absence d’aide en nourriture de la mairie, s’interroge sur les moyens engagés pour la répression, et craint une « concurrence des indigents, qui n’ont pas les mêmes besoins » (nous dit Valérie Osouf, du collectif). À suivre, forcément.
Lire aussi le Décryptage dans Lien Social n° 1168 (3 septembre)