N° 1306 | Le 30 novembre 2021 | Critiques de livres (accès libre)

Une vie d’éducatrice spécialisée. Questionner le sens

Christine Racinoux, Jacques Marpeau


Éd. Érès, 2021, (240 p. - 20 €) | Commander ce livre

Thèmes : Éducateur, Pratique professionnelle

Éduc au quotidien

C’EST au quotidien que les éducateurs spécialisés mettent en œuvre de subtiles capacités pour appréhender les situations difficiles des publics qu’ils accompagnent. Il n’est pas question des savoir-faire que prétendent répertorier les référentiels de compétences, mais d’une intelligence en situation en perpétuels remaniement et adaptation pour répondre aux constantes évolutions. Et c’est cette réalité mouvante et complexe, ni prédictible, ni prescriptible qui est au cœur du livre de Christine Racinoux. «  J’avais 17 ans, quand j’ai choisi ce métier. J’étais juvénile, enthousiaste, spontanée, douée d’un altruisme mystique. J’avais de belles idées de don et je croyais que rien ni personne ne résiste à l’amour, surtout pas les enfants qui en ont manqué  » (p. 123) Après une longue carrière passée de 1975 à 2000, dans de nombreuses institutions relevant tant de la protection de l’enfance que du handicap, elle n’a pas perdu ni sa passion, ni son implication. Elle s’est surtout enrichie de toutes ces rencontres humaines qu’elle nous décrit dans ces douze récits que commentent Jacques Marpeau. Sa conviction est restée la même : c’est à partir de sa propre vulnérabilité qu’un professionnel appréhende celle de la personne qu’il accompagne, permettant ainsi à deux humanités de se rencontrer. Bien des registres sont convoqués. Celui de la violence subie, quand, à deux occasions, elle est agressée physiquement par une adolescente, la seconde fois la coupable l’accompagnant, contrainte et forcée, au commissariat pour témoigner lors de son dépôt de plainte ! Mais, c’est aussi la surprise inattendue, quand Valérie sort soudainement du mutisme dans lequel cette adolescente s’enfermait depuis des années. L’aveuglement encore quand elle s’aperçoit bien tardivement que le jeu préféré de Laure (sauter sur les genoux des adultes) camoufle une agression sexuelle du grand-père de l’enfant de six ans. L’affectif, quand on la prend pour un parent : «  ça te fout pas la honte qu’on te prenne pour ma mère ?  », l’interpelle Sybille. Autant de situations que la pensée techniciste ne comprendra jamais, elle qui ignore le temps nécessaire à l’élaboration de la confiance, préalable à tout accompagnement éducatif. L’auteure décrit avec finesse l’enfant tant sur le versant de sa destructibilité que celui des nouvelles possibilités de son existence. Que du plaisir, cette lecture !

Jacques Trémintin


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