N° 1261 | du 12 novembre 2019

Faits de société

Le 12 novembre 2019 | Myriam Léon

Radicalisation • L’échec de Pontourny

Thème : Délinquance

En France, la lutte contre la radicalisation tâtonne sans mettre en place d’évaluation
scientifique des pratiques. Le flop du centre de Pontourny symbolise cette errance.

La très médiatique ouverture, en septembre 2016, du centre de déradicalisation de Pontourny a fait pschitt. Prévu pour accueillir une trentaine de jeunes afin de les accompagner durant huit mois, il ne reçoit que douze volontaires, tous déjà partis en février 2017. Unique en France, cette solution alternative à l’incarcération avait pour vocation de les couper de leur milieu afin de mener un travail de « désembrigadement ».
En juillet 2017, cette démarche d’éloignement est fustigée dans un rapport parlementaire sur les politiques de « déradicalisation » en France. «  Ce centre provoque un déracinement des personnes accueillies de leur milieu d’origine pour une destination éloignée et isolée (ndlr : Indre-et-Loire). Cette solution est exactement à l’inverse de celle retenue par les autorités de Vilvorde en Belgique et Aarhus au Danemark. Dans ces deux cas, les personnes présentant des signes de radicalisation sont prises en charge sur leur lieu de vie. Nos interlocuteurs ont insisté sur l’importance de maintenir, voire de renforcer, le lien social des personnes suivies. » Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur annonce sa fermeture d’un laconique : «  L’expérience ne s’est pas révélée concluante.  »
Deux ans après la fermeture, Déchéance de rationalité (1), le témoignage du sociologue Gérald Bronner, apporte un nouvel éclairage sur l’expérience. Le spécialiste des croyances collectives, des pensées extrêmes et des thèses complotistes raconte comment, pendant six mois, il a bénévolement tenté d’amener les pensionnaires à faire leur « déclaration d’indépendance mentale ». L’universitaire décortique sa méthode, ses tâtonnements, ses échecs. Lors de la première séance, il aborde la fable du Père Noël pour démontrer le processus général de désadhésion à une croyance. Flop total, le sujet ne fait pas débat, aucun ne se souvient y avoir cru.
Semaine après semaine, il cherche à planter les graines du doute. Grâce à des illusions d’optique, ils admettent que leur cerveau peut les tromper. Face à des jeunes pour qui « Dieu décide de tout », il multiplie les exemples de paréidolies, ce hasard qui donne à voir un visage dans des nuages ou dans une tache d’huile. Peu à peu, ils comprennent par eux-mêmes que la taille de l’échantillon provoque la coïncidence : sur des milliards de taches de graisse, certaines prennent figure humaine. Chaque rencontre débute par une énigme. « Je peux tourner sans bouger, qui suis-je ? Le lait. » Il démontre ainsi qu’un même mot revêt plusieurs sens, et mène doucement vers l’interprétation des textes religieux. Quand il parvient à leur faire dire l’aspect symbolique de la Bible, il croit pouvoir aborder une lecture critique du Coran mais… tous ont quitté le centre avant cette étape.
Dans ce livre, Gérald Bronner raconte des petites victoires et un gros échec : l’évaluation scientifique de l’accompagnement élaboré à Pontourny. L’État n’a jamais été capable de la mettre en place. Désormais, le gouvernement croit à l’efficacité de son nouveau programme, Recherche et intervention sur les violences extrémistes (Rive), une nouvelle expérimentation…

(1) Déchéance de rationalité, 272 pages, Éd. Grasset, 2019.