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📝 Tribulations d’une assistante sociale de rue ‱ Interaction, quand tu nous tiens !

À quelques jours de mon mois de congĂ© estival, je m’aperçois que je ne supporte plus grand chose. En effet, je dĂ©couvre une envie de hurler un sentiment d’oppression, tout comme de massacrer la populace face aux foules, aux touristes ainsi qu’aux incivilitĂ©s rĂ©currentes qui me percutent quotidiennement et plus violemment au fil des jours. Jusqu’ici, mon cĂŽtĂ© provincial m’épargnait car je quitte la capitale rĂ©guliĂšrement. Toutefois, aujourd’hui, je dĂ©cĂšle une fatigue particuliĂšre. Nonobstant, je ne peux me voiler la face plus longtemps et suis bien obligĂ©e d’accepter ce qui accentue cette fatigue : mon travail !
Je consacre mes journĂ©es Ă  aller Ă  la rencontre de l’autre, Ă  favoriser un climat serein pour instaurer une relation de confiance. Cela demande donc de mettre en sourdine certains de mes traits de caractĂšre pour devenir souriante, avenante, apaisante, mais aussi et surtout, cela demande d’ĂȘtre constamment en lien, que ce soit avec le public ou avec les collĂšgues.
J’ai longtemps vĂ©cu en colocation. Je connaissais, alors, des interactions continues : avec mes colocs en me levant le matin – quand ils frappaient Ă  la porte de la salle-de-bain car eux aussi avaient besoin d’une douche – ; les inconnus des transports en commun – qui se collent aux gens quand il y a suffisamment d’espace ou qui ont une conversation tĂ©lĂ©phonique avec haut-parleur partageant ainsi leur intimitĂ© – ; les passants pressĂ©s qui marchent dans la rue, les collĂšgues Ă  mon arrivĂ©e au bureau, les personnes accompagnĂ©es lors d’entretiens ; les groupes en extĂ©rieur lors du travail de rue
 Puis rebelotte, les passants, les transports, les colocs Ă  mon retour Ă  domicile, espace censĂ© ĂȘtre ressourçant. CĂ©libataire dans la capitale, les sites de rencontres sont incontournables. A l’époque de ma coloc, je sortais frĂ©quemment boire des verres avec de potentiels candidats pouvant faire Ă©voluer mon statut amoureux, sĂ»rement aussi pour m’extraire de ma maison peuplĂ©e. En conclusion, je n’étais jamais seule !
Il y a environ un an, je me suis aperçue que je ne pouvais plus continuer Ă  ce train-lĂ , d’oĂč un dĂ©mĂ©nagement dans une sous-location, appartement dont j’ai le plaisir de jouir seule. Depuis, je m’aperçois que je n’ai plus d’attrait Ă  rencontrer des inconnus – exit Tinder et compagnie –, aprĂšs le travail, je prĂ©fĂšre bien souvent rentrer pour lire un bouquin ou me poser devant une sĂ©rie, sans avoir besoin de rĂ©flĂ©chir.
Il devient donc indispensable de penser Ă  ce que nous engageons dans nos mĂ©tiers et Ă  la nĂ©cessitĂ© de « silences » relationnels. Ce trop-plein d’interactions, pouvant devenir fardeau, ne serait-il pas Ă  l’origine de nombreux maux chez les professionnels du social ? Une reconnaissance de cette fatigue psychique, comme Ă©lĂ©ment engageant intimement le travailleur, ne doit-elle pas ĂȘtre mieux identifiĂ©e Ă  l’heure oĂč le travail social vit l’une de ses plus grandes crises ?