N° 1235 | du 18 septembre 2018

Faits de société

Le 18 septembre 2018 | Mariette Kammerer

Ranimer l’imaginaire créatif

Thème : Psychiatrie

Rassembler dans une fédération tous les acteurs qui se reconnaissent dans des pratiques humanistes en psychiatrie, l’idée a été lancée sous forme d’un manifeste (1) lors des dernières rencontres de la Criée (Collectif de recherche sur l’institutionnel et l’éthique) à Reims.
La première réunion s’est tenue le 30 juin à Paris et la prochaine aura lieu le 22 septembre.

Entretien avec Patrick Chemla, psychiatre, fondateur du centre de jour Antonin Artaud à Reims, président de l’association la Criée, et militant au collectif des 39 contre la nuit sécuritaire.

Comment est née cette initiative ?
Elle part du constat d’une situation alarmante. On le prévoyait depuis des années et ça éclate aujourd’hui : un peu partout des hôpitaux psychiatriques sont au bord de l’explosion. La grève de la faim à Rouen en dit long sur le désespoir des soignants en psychiatrie. Les rapports s’accumulent pour dénoncer la situation, mais rien ne se passe. On voit une augmentation des files actives de patients, un boom des demandes d’hospitalisation et de consultation auxquelles on n’arrive plus à répondre. Les psychiatres publics se raréfient, les jeunes praticiens partent dans le privé, le turn-over des infirmiers est énorme.
Même dans les lieux qui font un travail de qualité, les professionnels commencent à désespérer, sont désabusés devant le cynisme des discours officiels qui parlent de dé-stigmatisation, de lien social, mais en réalité misent sur des soins sécuritaires, tels que les UHSA (unités hospitalières spécialement aménagées) qui sont des prisons psychiatriques.

En quoi consistera cette fédération des pratiques ?
Il s’agit de créer un mouvement hétérogène qui rassemblerait professionnels, associations de patients, de parents, représentants syndicaux, en sortant d’une posture seulement contestataire ou de résistance pour aller vers la relance d’un imaginaire créatif. Le but n’est pas de proposer un contre-programme, mais de partir de ce qui se fait ici ou là.
Notre première réunion a été retransmise sur la radio Colifata (2) et on veut se doter d’une plateforme internet pour mettre à disposition des ressources, des textes de référence en psychiatrie, des données juridiques, des informations sur les clubs thérapeutiques, des retours d’expériences réussies.

Qu’entendez-vous par « pratiques humanistes » ?
Ce sont des pratiques qui respectent l’humain, qui refusent la contention. En proposant par exemple des groupes de parole, des clubs thérapeutiques réunissant patients et soignants dans une position d’égalité. L’association HumaPsy a crée un réseau (3) inter-clubs pour favoriser les échanges. Des événements comme la « semaine de la folie ordinaire », organisée par plusieurs collectifs à Reims et Paris, proposent au public des débats sur la psychiatrie, projections, concerts.
Il faut créer des espaces conviviaux, la convivialité est un aspect important. Même avec peu de moyens on peut construire une pratique ouverte. C’était le projet de la psychiatrie de secteur, avec une équipe au service d’une population, qui travaille sur la prévention, le lien social, les soins psychiques, l’étayage dans la cité.

Ce n’est plus à l’ordre du jour ?
Non, la feuille de route d’Agnès Buzyn sur la santé mentale rendue avant l’été traduit bien l’adhésion à une approche uniquement neuroscientifique des problèmes psychiatriques. À l’inverse d’un questionnement clinique qui, face à une crise d’angoisse, ne se contente pas de donner des anxiolytiques, mais s’interroge sur les causes de la crise, entre dans une relation soignante, se demande quel étayage social est nécessaire. Ce travail clinique est désavoué, la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle ne sont plus enseignées aux jeunes soignants, qui ne sont plus formés à la conduite d’entretiens. Pourtant, même bourrés de médocs, les gens ont un besoin énorme de parole.

Contact provisoire pour la fédération à venir :
la Criée, 40 rue de Talleyrand, Reims · e-mail : g04.extra@epsdm-marne


  • (1) Parmi les signataires : La Criée, La Colifata, Humapsy, Les Psycausent, Et Tout et Tout, Le Fil Conducteur Psy, Commission Psy soins et accueil, le collectif soignant La Ratroupe, la FIAC (fédération des associations culturelles), l’USP, et de nombreux individuels.
  • (2) Radio créée à l’Hôpital psychiatrique de Buenos Aires, et qui émet aussi du service psychiatrique d’Asnières.
  • (3) TRUC : terrain de rassemblement pour l’utilité des clubs.