N° 1259 | du 15 octobre 2019

Faits de société

Le 15 octobre 2019 | Myriam Léon

Protection de l’enfance • Enfants perdus d’Angleterre

Thème : Protection de l’enfance

En Angleterre, la privatisation de l’aide sociale à l’enfance génère une grande maltraitance… et de gros profits. La France est-elle à l’abri d’une telle dérive ?

« À cause de votre personnalité particulière, des abus dont vous avez souffert dans votre enfance, vous aurez des difficultés dans vos relations, certaines seront abusives ou dominatrices. Vous aurez des difficultés à assurer la sécurité de votre bébé, c’est ce que dit le psychologue, et je crois qu’on part sur cette base. » Dès les premières minutes, le documentaire réalisé par Stéphanie Thomas et Pierre Chassagnieux en Grande-Bretagne baigne dans la violence d’un système où les services sociaux retirent leur progéniture à des parents sur simple soupçon de maltraitance. L’enquête en deux volets, « Les enfants volés d’Angleterre » (2016), puis « Les enfants perdus d’Angleterre » (2019), dénonce les abus du Children Act, adopté en 1989 sous Margaret Thatcher, ce texte prévoit le placement en cas de « risque de maltraitance ». Elle dévoile également les profits générés, depuis que l’aide sociale à l’enfance délègue ses services à des entreprises, parfois cotées en bourse.
Dans un rapport publié en 2018 à la demande du syndicat des travailleurs sociaux britanniques, le BASW, un juge exerçant depuis trente ans constate : « Au cours des dix dernières années, l’adoption est de plus en plus préconisée, c’est une solution plus rapide que de travailler avec la famille afin d’éviter le placement. Cela implique beaucoup plus de temps et d’efforts pour les travailleurs sociaux, qui n’ont ni les moyens, ni le soutien des gestionnaires pour assumer cette surcharge de travail. » Tous les jours, quatre-vingt-dix enfants sont arrachés à leur famille. Seuls les plus jeunes sont proposés à l’adoption, 4 380 en 2017. Les autres se retrouvent en famille d’accueil, à 28 000 euros la place, ou en foyer. 70 % de ces établissements appartiennent à des sociétés privées. Fugue, déscolarisation, violence, viol voire prostitution, ces structures ne protègent de rien, mais facturent leur accompagnement 3 200 euros par semaine. Cette prise en charge maltraitante coûte un peu plus d’un milliard à l’État. Ni les préconisations du BASW de travailler avec les familles et non contre elles, ni le rappel à l’ordre du Comité des droits de l’enfant de l’ONU en 2016, ne semblent enrayer cette fabrique d’enfants perdus, véritable machine à cash. En 2016, une des agences de placement en famille d’accueil déclarait 4,6 millions de chiffre d’affaires.
En France, 164 000 jeunes de moins de 21 ans étaient placés par l’ASE en 2015, pour un coût moyen de 37 300 euros par personne, soit plus de six milliards par an (1). Fréquente, la délégation de service public reste cependant cantonnée à des associations à but non lucratif. Assistant social et directeur de l’action sociale départementale à la retraite, Yves Faucoup invite à la plus grande vigilance au vu de l’engouement actuel pour le modèle anglo-saxon. « Je crains que la privatisation du service public ne bascule dans le lucratif. Il y a un courant, de grosses associations se tournant vers les contrats à impact social. Faire appel à des investisseurs comme des banques, et leur verser des dividendes si les objectifs sont atteints, ça permet au business de mettre un pied dans le social. » Le dévoiement du système anglais devrait pourtant faire réfléchir.
(1) Source, Drees 2017.