N° 1318 | Le 24 mai 2022 | Par Sylvie Kowalczuk, assistante sociale en polyvalence de secteur et formatrice en travail social | Espace du lecteur (accès libre)

Petit manuel de survie en travail social

Thèmes : Assistante sociale, Usure professionnelle

Vous avez dit manque d’attractivité des métiers du social ? Moi je dirais plutôt que nous sommes face à la détractivité du travail social : quelque part entre le sens perdu et les déferlantes régulières de charge de travail avec des moyens si peu ambitieux. Bref une activité détraquée qui met les travailleurs sociaux dans un état d’essoufflement, de qui-vive permanent, d’isolement parfois, un trou noir tourbillonnant qui se dirige droit vers des burn-out annoncés.
Face au manque de moyens humains et financiers, face aux situations des publics de plus en plus précaires, à la charge de travail, aux tâches administratives envahissantes, à l’absence d’espaces de paroles formalisés entre pairs, à un management rétrograde et dépassé, aux missions qui perdent leur sens dans le flot de procédures incohérentes, à l’éthique bousculée, aux rémunérations honteusement basses… il y a de quoi se sentir submergés et méprisés ! Bien sûr, quand M. Dupont vient nous serrer une poignée de main reconnaissante pour ce chemin parcouru côte à côte vers son émancipation, on boit du petit lait. On se dit, et on lui dit qu’il y est pour beaucoup, mais bon Dieu, le sentiment de se sentir utile vaut bien tous les désagréments… ou presque. Parce qu’il ne faut pas exagérer ! Vocation, vocation, ça va bien cinq minutes mais la vocation, ça ne donne aucun goût aux épinards ! Tandis qu’une augmentation conséquente donne deux signaux : reconnaissance et joie de participer à l’économie. On peut être assistante sociale et adorer faire du shopping ! C’est quoi cette image d’abnégation, de comportement mesuré, ce vieux sentiment humble de volontariat altruiste ? Bah je vais vous dire : ça pue ! Ça donne bonne conscience aux pourvoyeurs de politiques sociales (on s’occupe du pauvre petit peuple précaire), ce qui leur permet de s’adonner à leurs loisirs. Ça fait marcher le commerce, parce que ce n’est pas sur le pauvre petit peuple précaire qu’on peut compter pour relancer l’économie. Mais dans la tourmente, que peut bien faire le travailleur social, jamais content, toujours à revendiquer, à lutter contre ces injustices bordel ?
La liste de mes envies
Proposition n° 1 : S’aménager des moments de convivialité avec ses pairs, investir les moments informels : ce sont des personnes qui parlent le même langage, vivent sensiblement la même chose que nous, comprennent. Ces temps d’échanges peuvent être source de réassurance sur ses pratiques, de prise de distance et de rigolade, une soupape salvatrice. On peut compter sur les travailleurs sociaux pour s’adonner à la dérision en toutes circonstances !
Proposition n° 2  : encore mieux ! S’aménager des moments de convivialité au sein du syndicat.
Proposition n° 3 : Partir en formation est une manière de se requestionner sur sa pratique, mettre à jour ses connaissances. La formation est un sas de décompression, où l’on peut rencontrer de nouveaux collègues d’autres horizons, d’autres manières de penser. La formation représente un lieu de nouveauté, ressourçant, une bouffée d’oxygène. Quand on dit qu’on est submergé, il faut visualiser le Titanic vers la fin du film, et point de Di Caprio à l’horizon ! Alors un peu d’oxygène n’est pas du superflu.
Proposition n° 4  : Accueillir un stagiaire. Il faut bien renouveler les générations concourant à la lutte… la lutte contre les inégalités. J’adore leurs questionnements qui permettent de sortir le nez du guidon et de théoriser ce que l’on pratique parfois sans y penser. C’est une manière de repérer ses compétences, et ça fait du bien.
Proposition n° 5  : De même qu’intervenir comme formateur dans les instituts de travail social favorise la prise de distance. Relier la théorie à la pratique permet de décortiquer le processus d’accompagnement adopté, tout ce qu’on sait faire.
Proposition n° 6 : S’investir dans la défense du travail social en enrichissant les analyses des associations dédiées de nos réflexions, dans la mobilisation. Le salut dans l’action !
Proposition n° 7  : s’engager dans les pratiques collectives, en particulier l’ISIC, qui représente l’espace de tous les possibles, là où on peut atteindre nos utopies de changement social.
Proposition n° 8 : S’enfermer dans le bureau de Chantal, la cheffe bienveillante et compréhensive, qui prend le temps d’écouter nos jérémiades. On fait d’une pierre deux coups : ça soulage cinq minutes, et on lui donne le sentiment d’être drôlement utile.
En dehors du travail, il est indispensable de pouvoir s’octroyer des moments de bien-être, des moments à soi. Prendre soin de soi comme on prendrait soin de notre meilleur(e) ami(e) (réf : Guy Corneau). Prendre soin des autres, ne nous dédouane pas d’un minimum d’attention à notre endroit. D’ailleurs comment pourrait-on prétendre accompagner des publics en difficultés si nous le sommes nous-mêmes (en difficultés) ? C’est une exigence éthique de prendre soin de soi pour se présenter à l’autre. Et si ce n’est pas le boss qui s’en préoccupe, alors c’est de notre responsabilité. Moins tu attends de l’autre, moins tu es déçu non ?

Occupations tout sauf annexes


Proposition n° 9 
 : Le choix est illimité : le running, le footing, le jogging (jogging en pilou pilou sur canapé compris), le kickboxing (méchamment salutaire), le caravaning, le brushing, bref tout ce qui finit par ing, sauf le reporting. On évitera tout particulièrement l’aquaplaning, le rétroplanning ou le pudding. Mais on peut s’octroyer un shot de gin. On ne fait pas exception au «  ing  », c’est juste les mêmes lettres dans le désordre, et vu le désordre ambiant, je crois qu’on peut s’accorder cette marge de manœuvre.
Proposition n° 10 : Et puis l’art, la culture : le chant, la danse, la photographie… est-ce que le talent compte vraiment dans ce cas de figure ? La lecture, l’opéra, les concerts, le ciné… (il nous faut vraiment une augmentation de salaire !)
Proposition n° 11 : Enfin, le yoga, la méditation, la sylvothérapie… prendre soin de soi c’est aussi s’accepter tel qu’on est avec ses failles mais reconnaitre avec sincérité ses qualités (ce sont bien les cordonniers les moins bien chaussés ! Bon le yoga, on peut le faire pieds nus !)
Proposition n° 12  : Au bout du bout, restent le tricot, le bridge, la collection de dés en porcelaine (non là c’est vraiment la loose !), autant se laisser kidnapper par sa plaquette de chocolat.
Notre arme, c’est le mental. Pas facile de l’entretenir dans la tempête. Préservons-nous une parenthèse bienveillante. On mérite le meilleur parce qu’on est géniaux !
Et si tout cela ne suffit pas, barrons-nous ! Reconvertissons-nous ! Allons voir ailleurs ! Élargissons nos horizons ! Émancipons-nous, nous aussi ! Peut-être doit-on réellement disparaître pour faire prendre conscience à quel point notre existence est essentielle à la cohésion sociale ?


A publié «  Oser l’ISIC, pour un espace de liberté et de créativité   » aux éditions EHESP (cf. rubrique Livres n° 1244) «  Oubliez tout ce que vous savez sur les assistantes sociales !   » aux éditions chapitre.com (cf. rubrique Livre n° 1295) https://sylvie-kowalczuk-01.webself.net/ (1) ISIC Intervention sociale d’intérêt collectif