N° 1286 | Le 5 janvier 2021 | Par Isabelle Lebas et Florence Bocquet, conseillères conjugales et familiales Entr’elles Samu Social de l’Oise | Échos du terrain (accès libre)

Offrir un accompagnement «  sécure  » aux femmes victimes

Thèmes : Violences conjugales, Service d’accueil de jour

Alors que le fléau de la violence conjugale continue de sévir et que de nombreux dispositifs se mettent en place pour venir en aide aux femmes, les Accueils de jour (ADJ) offrent aux femmes victimes de violence et leurs enfants un espace de répit encore trop méconnu du grand public.


Si, aujourd’hui, les lignes bougent enfin, et les violences faites aux femmes sont abondamment traitées dans les médias, elles n’en restent pas moins un problème de santé publique dont les enjeux dépassent le seul fait de l’intime. Ainsi l’Organisation mondiale de la santé a évalué que les femmes victimes perdent entre une et quatre années de vie en bonne santé : dépressions, syndromes de stress post traumatiques, pathologies chroniques dont l’alcoolisme, viennent entraver leur équilibre et leur cheminement. Quand elles ne meurent pas, elles souffrent dans leur corps. En cause les féminicides, mais aussi les suicides multipliés par cinq, sans compter, un risque de mortalité, toutes causes confondues, 44 % plus élevé comparé à celles qui n’ont pas subi de violences conjugales. Si l’on ajoute à cela que ces femmes dévalorisées dans leur rôle de mère pendant des années, encore envahies par des angoisses et des ruminations récurrentes, sont souvent dans l’impossibilité d’être disponibles psychiquement à l’éducation de leurs enfants, on comprend qu’il y a urgence à se mobiliser. Selon Karen Sadlier, psychologue, 60 % des enfants témoins de violences conjugales, présentent des troubles post-traumatiques, un risque de dissociation, de décompensation et de reproduction des schémas de violence dont ils sont témoins. Au-delà du coût humain, il y a celui pour la société : une véritable politique de prévention s’impose donc.

Si une partie de la prévention passe par un accompagnement des auteurs des violences, la mobilisation des secteurs social, médical, éducatif, autour du «  dépistage  » nous semble être un levier à ne pas négliger pour favoriser un changement des comportements de tous et donc promouvoir une éducation à la culture du consentement et au respect de l’autre. Accueillantes au sein d’un Accueil de jour, nous voyons encore souvent arriver ces femmes lorsqu’elles sont à bout de souffle, orientées par les hôpitaux ou les forces de l’ordre. Reconnaître les signaux d’alerte, savoir où orienter permettraient de gagner un temps précieux. Parce que ces violences sont régulièrement commises une fois les portes des maisons refermées, il semble difficile à la collectivité de s’en emparer. Poser la question, «  êtes-vous victime de violences ?  » est encore bien indiscret pour bon nombre de professionnels pourtant en lien avec ces femmes, freinant ainsi un dépistage qui pourrait être plus systématique. Cette peur d’entrer par effraction dans l’intime de l’autre est amplifiée par l’absence de demande de la femme. C’est vrai que, parfois, tout se passe comme si elle refusait l’aide qu’on cherche à lui apporter. La peur de ce qui peut se passer si elle parle, l’absence de désir pour elle-même, l’épuisement, l’ambivalence du lien à son agresseur, autant d’obstacles à contourner. Et puis, se pose alors la question du «  où orienter ?  ». Invitée à déposer plainte, à consulter un psychologue, un travailleur social, un juriste pour partir et quitter le conjoint agresseur, la femme peut prendre peur et se renfermer dans sa coquille. Les Accueils de jour pour femmes victimes mis en place dans le cadre du 3e plan interministériel de lutte contre les violences faites aux femmes en 2011-2013, se sont multipliés dans la majorité des départements. Mais, sécurité oblige, ce déploiement s’est effectué dans la plus grande discrétion.

Ouverts en journée, la femme y vient sans rendez-vous, accompagnée de ses enfants ou non. Elle y est reçue par des professionnelles qualifiées et formées aux spécificités de l’écoute des victimes de violences, dans le respect du parcours de chacune et dans la confidentialité. C’est un lieu pensé pour permettre à la victime de venir déposer un peu de son vécu trop lourd, quel que soit l’endroit où elle se trouve sur le chemin du sortir de la violence. De la prise de conscience à la reconstruction, de nombreuses étapes se présentent qui ne pourront se franchir qu’en respectant son propre rythme. Rompre l’isolement et venir timidement dire un peu de son histoire est déjà un premier pas. Parfois, elle ne se reconnait pas encore complètement sous cette étiquette de victime et elle minimise les faits. Le travail des accueillantes sera alors de semer des repères et de faire émerger l’anormalité de ce qu’elle vit. Selon sa temporalité, il pourra être question de l’aider au dépôt de plainte ou tout simplement recueillir les informations relatives à la violence. Parfois une préparation au départ s’amorcera ; elle pourra alors réaliser les démarches nécessaires, en utilisant les services mis à sa disposition. Durant tout ce temps anxiogène, elle sera écoutée et entourée par l’équipe. Pour d’autres, l’accueil se fera dans l’urgence.

L’équipe devra alors gérer avec le 115 une mise à l’abri. Là encore, l’écoute sera primordiale, pour que la femme se sente contenue dans cette étape de vie où elle peut se sentir dépossédée. Les prises de décision vont vite et il faut souvent laisser derrière soi des pans de sa vie. Sans soutien, l’effondrement guette, empêchant d’aller au bout de sa décision. Il n’est pas rare que ces femmes fragilisées par l’emprise et encore effrayées par leur compagnon (ou ex), fassent le choix du retour au domicile, choix qui les culpabilisent et les décrédibilisent aux yeux de la société. Là encore, l’écoute spécifique permet de ne pas rompre le lien et de garder une main tendue. La prochaine fois sera la bonne. À chaque étape de ce parcours la femme pourra bénéficier, en plus des entretiens individuels, des ateliers et temps de parole en groupe que proposent les Accueils de jour. Autour d’un café, au sein d’un atelier artistique, bien être, ou d’un groupe de parole, soutenue par les animatrices, mais aussi par les autres femmes au parcours similaire, elle progressera sur son chemin de reconstruction.

Les enfants ont eux aussi besoin d’une écoute spécifique et adaptée. Accompagnés de leur mère, ils pourront se poser en la présence bienveillante d’une professionnelle, qui au détour d’un jeu ou d’une lecture, apaisera quelques craintes ou répondra à ses questionnements.
Si, de fait, les femmes qui se rendent dans les Accueils de jour sont principalement des femmes victimes de violences conjugales, nous accueillons toutes femmes victimes de toutes formes de violences subies que ce soit sous forme de prostitution, de traite ou d’esclavage. En se mobilisant autour de chaque femme et en l’aidant à trouver le chemin des Accueils de jour le plus tôt possible, on lui permet de découvrir le lieu où elle pourra enfin prendre le temps de se poser et imaginer une issue positive à cette violence dont elle est victime. C’est parce qu’elle se sent soutenue et accompagnée que le parcours de sortie de la violence lui semble franchissable. Quitte à ce que nous l’orientions ensuite vers les professionnels appropriés à sa situation : juristes, psychologues, travailleurs sociaux… L’union fait la force !

Ce n’est que mobilisés et convaincus de la nécessité de travailler en réseau, que nous parviendrons à passer du simple traitement de l’urgence à une vision plus préventive de nos missions.