Le 16 février 2021 | Par Christophe Ferreira, cadre éducatif sur un secteur de pédopsychiatrie dans les Hauts-de-Seine | Espace du lecteur

Le « new management », un déni du réel

Thèmes : Protection de l’enfance, Direction

Le 27 janvier dernier, l’émission Pièces à conviction diffusait sur France 3 un reportage consacré à un phénomène dénoncé depuis plusieurs années par les professionnels de la protection de l’enfance des Hauts-de-Seine (1) : le placement à l’hôtel de 600 jeunes confiés au département, dont 70 % sont mineurs (2). À l’issue de sa diffusion, le secrétaire d’État en charge de l’enfance et des familles, Adrien Taquet, annonçait que cette «  pratique  » serait désormais interdite.
De prime abord, nous devrions nous réjouir de l’intervention et de l’interdiction émise par l’État pour stopper ce qui était devenu pratique courante sur ce département. Mais nous pouvons, à l’inverse, nous alarmer sur le fait que les mobilisations des professionnels de la protection de l’enfance soient restées lettre morte jusqu’à la diffusion de ce reportage. Il aura fallu un focus médiatique et spectaculaire pour que cesse cette dérive.
Durant ce reportage, nous avons entendu, notamment, deux juges des enfants, particulièrement engagés et inquiets. L’une allant jusqu’à expliquer qu’il lui était arrivée de ne pas prendre de décision de placement pour un mineur en danger car elle craignait un placement à l’hôtel. Pis : même lorsque le juge stipulait, dans son ordonnance de placement provisoire (OPP), s’opposer à un placement à l’hôtel, cette décision n’était pas toujours respectée. Décidemment, ce département semble avoir maille à partir avec la loi ! Non seulement les OPP ne sont pas appliquées, mais il semble qu’il faille une inscription dans le marbre de la loi pour que le département consente, enfin, à faire cesser ces pratiques !
Notre crainte est que le sujet, certes primordial, des placements à l’hôtel, ne soit que le sommet d’un iceberg et ne vienne masquer un ensemble de décisions prises par les responsables du département. Ces mêmes responsables qui ont refusé de s’exprimer dans le reportage.
Je propose donc, ici, de combler ce manque d’explications en m’appuyant sur un article rédigé par le directeur des solidarités territoriales et sa directrice générale adjointe, en charge des solidarités. Cet article, titré «  Une nouvelle dynamique des solidarités dans le département des Hauts-de-Seine depuis juillet 2019  », a été publié dans la revue «  Regards  » en mars 2020 (3). Ce texte me parait être le bréviaire des nouveaux managers (pour reprendre leur idiome), car ils semblent ériger leur nouvelle organisation comme modèle absolu et indiscutable.
Ainsi, les auteurs nous expliquent vouloir mettre fin aux parcours émaillés de ruptures «  qui sont le reflet d’une action souffrant moins d’un manque d’acteurs ni d’un manque de moyens financiers que d’une dispersion de ceux-ci (…) c’est dans cet objectif d’une nouvelle impulsion donnée aux solidarités en se départant d’une vision trop administrée du social que le département des Hauts-de-Seine a engagé une évolution de ses services en charge des solidarités dans une démarche centrée avant tous sur les publics  » (p. 68). Dont acte : isoler un jeune, parfois mineur, dans une chambre d’hôtel, sans accompagnement éducatif et laissé sous la seule «  autorité  » d’un hôtelier, qui peut décider seul de son renvoi (comme décrit dans le reportage et non contesté par le Département) serait, selon les auteurs, œuvrer vers une réduction des ruptures et les remettre dans des parcours de droit commun.
Constatons ici l’abîme qui sépare le discours d’intentions de la réalité.
Mais continuons dans l’analyse de ce déni du réel : «  Les valeurs de proximité, innovation et solidarité sont au cœur du dispositif   » (p. 69). Que désigne la «  proximité   » lorsque nous apprenons que le département a décidé d’embaucher des familles d’accueil en dehors de son territoire ? Que nous avons connaissance de mineurs placés dans des hôtels parisiens ? Et où se situe la «  solidarité  » lorsque 600 jeunes sont délaissés dans des chambres d’hôtel et que l’on réduit le nombre de places dans des structures spécialisées ? Est-ce une «  innovation  » que de décider que les référents éducatifs des enfants placés ne seront plus les professionnels du département mais les lieux d’accueil ?
Venons-en au traitement infligé aux professionnels : «  Un travailleur est avant tout un travailleur avant d’être spécialisé. L’emploi spécifique de travailleur social est par exemple supprimé, afin de disposer de plus de fluidité et de passerelles : il s’agit d’une polyvalence de compétence  » (p. 73). J’ose espérer que les travailleurs sociaux du 92 seront ravis d’apprendre qu’ils sont désormais des êtres «  fluides  » et disposant de «  passerelles  » (Novlangue quand tu nous tiens…). Et plus loin : «  L’engagement des professionnels fortement impliqués au quotidien auprès des publics, doit en effet être accompagné pour lever les inquiétudes liées à tout chantier  » (p. 74). Mais la réalité est tout autre. En effet, comme nous l’apprend le rapport de l’inspection générale des affaires sociales : «  Près de 30 % des professionnels de l’ASE ont quitté le département en 18 mois. Le nombre de postes vacants de travailleurs sociaux est devenu critique dans les services territoriaux, et le rythme actuel des recrutements ne permet pas d’anticiper un redressement de la situation  » et que «  130 postes de travailleurs sociaux sont vacants en SST  ». Les «  inquiétudes  » ne semblent pas avoir été levées, bien au contraire. On peut parler d’un véritable exode des travailleurs sociaux du département.
Continuons de décliner le propos des auteurs, affichant une véritable défiance vis-à-vis des professionnels du département : «  Cette organisation suppose aussi pour les professionnels de se déshabiller des certitudes, des postures d’experts ou parfois dogmatiques de «  sachant  » et de «  savoirs constitués   ». Ils doivent prendre en compte la vie et le parcours de la famille, dans une certaine parité de position afin de ne rien négliger dans la problématique rencontrée  » (4).
Sur ce point, je suis en total accord avec les auteurs : il est assez certain qu’un directeur départemental qui est «  manager territorial du secteur social depuis 7 ans   », et que son adjointe, qui a «  été cadre dirigeant de caisses de Sécurité sociale pendant 20 ans  » (5) peuvent difficilement se targuer d’être des experts du travail social. Nous les invitons donc, de nouveau (6), de se déshabiller des certitudes, de postures parfois dogmatiques de «  sachant  » et de «  savoirs constitués  ». Et nous les encourageons à prendre en compte la réalité des pratiques exercées sur leur département, notamment en se rapprochant des professionnels de terrain, afin de prendre toute la mesure des réalités, qu’ils ne perçoivent pas ou trop mal.
Les méthodes du nouveau management ont un effet clivant : les chantres de cette idéologie semblent tellement persuadés de leur légitimité qu’ils en oublient d’aller vérifier les effets produits dans le réel. L’interdiction par l’État des placements à l’hôtel devrait leur rappeler cette règle apprise dans les formations du social : à ne pas vouloir accepter et tenir compte de la réalité, la Loi devient le dernier recours et force de droit. Mettre fin aux placements à l’hôtel aurait dû relever d’une prise de conscience de l’impasse dans laquelle le Département s’est engagé, d’un surcroit d’humanité et non pas de la seule Loi.

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(1) Nous renvoyons à l’article de Marianne Langlet, Zoom sur les hôtels, Lien Social du 2-02-2021, page 10.
(2) Voir le rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales, Contrôle de l’aide sociale à l’enfance du département des Hauts-de-Seine, décembre 2020. Ce rapport est particulièrement accablant pour le département
(3) Arnaud Lopez, Elodie Clair, Une nouvelle dynamique des solidarités dans le département des Hauts-de-Seine depuis juillet 2019, in Regards, Numéro 56, pages 67 à 80. J’invite le lecteur à lire l’intégralité de l’article afin de mesurer pleinement les tenants et les aboutissants de cette nouvelle pratique managériale.
(4) Dans ses «  réponses  » au rapport de l’IGAS, le département reprend, mot pour mot, cet argumentaire pour justifier du départ des 130 professionnels.
(5) Présentations des auteurs en préambule de l’article cité.
(6) Nous renvoyons vers notre article, Sens et conséquences des mots, Lien Social N° 1285, en date du 8 décembre 2020, pages 14-15.