N° 1317 | Le 10 mai 2022 | Par Alex Pontignies, étudiant en deuxième année de formation d’éducateur spécialisé. | Échos du terrain (accès libre)

La pédagogie sociale en formation d’éduc spé : passer de l’être à l’exister

Thèmes : Formation, Pratique professionnelle

À l’heure où la notion de «  développement du pouvoir d’agir  » traverse les milieux du travail social, il s’agit ici de questionner la manière dont l’apprentissage et la formation à l’éducation spécialisée en pédagogie alternative permettent de s’opposer aux cadres imposés, aux difficultés qui sont celles que traversent aujourd’hui les métiers du social. Aussi, je proposerai à mes pairs, de témoigner de mon expérience de la formation à l’éducation spécialisée en pédagogie alternative. En ceci, elle m’apparaît comme un endroit de résistance aux obstacles présentés par la casse du travail social.

L’expérience en tant qu’étudiant dans une école du bassin minier travaillant en pédagogie sociale (1) est particulière et peut être le vivier de résistances, de manières de réenvisager le travail social différemment. Ici, on redéfinit les cadres de formation au travail social. L’école est vue comme un laboratoire d’expérimentation pour les travailleurs sociaux en formation. Elle est le lieu d’apprentissage théorique, pratique, émotionnel du travail social. Les apprentissages sont décloisonnés, liés les uns avec les autres. Les Domaines de Compétences (DC) se répondent entre eux, se mélangent, sont poreux et ne sont pas uniquement des cases à cocher pour valider un diplôme. Liés et rendus perméables, ils retrouvent un sens profond et concret.
Tout y est objet à exercice du métier. Les temps collectifs sont transformés en réunions. Nous les animons en autonomie ; apprenons à nous organiser, à organiser le travail en groupe. Nous sommes confronté-e-s aux Copils (Comités de pilotage), aux réunions institutionnelles, aux rendus de bilan dans le cadre de réels projets. Des temps de stage pédagogiques, autour d’outils de médiation sont proposés et vécus directement au sein d’institutions du social, avec les publics, bouleversant le rapport vertical de sachant/apprenant qui caractérise souvent les liens entre usagers et professionnels. Ces temps, riches, confrontant, nous permettent de développer une analyse réflexive sur les rapports éducatifs à l’œuvre.
Le travail en pédagogie sociale est très visible dans la typologie des lieux. Une ancienne école maternelle, en quartier prioritaire dans le bassin minier, devenue l’année dernière un tiers lieu. L’école n’est pas «  l’école des éducateurs  » pour les habitants de quartier. Elle est identifiée comme un endroit ressource «  l’endroit où l’on peut trouver des ordinateurs à donner  » (2) «  l’endroit où on peut jardiner  » (3), «  l’endroit où on peut se retrouver  ». Les habitants du quartier s’y retrouvent entre eux, nous les y retrouvons aussi.
L’école est labellisée «  Tiers Lieu  » ; un lieu qui crée un lien dans un quartier qui connaît une précarité forte. Il nous permet aussi en tant que travailleurs du social en formation, de nous imprégner des questions, des difficultés qui traversent le territoire. Nous avons la possibilité de nous investir dans le projet social et politique de l’école, en étant présents et actifs, en faisant du lien, en imaginant des manières d’être ensemble, dans ce lieu commun (non seulement avec les habitants mais aussi avec les enfants des écoles alentour, des usagers des structures du médico-social du territoire…).
Le partage du lieu permet de rendre poreux les apprentissages et l’expérientiel, nous descendons dans la cour et mettons en pratique ce que nous avons appris à l’intérieur. Nous apprenons des discussions avec les publics dans la cour et les questionnons ensuite en groupes d’analyse de pratique. La quotidienneté dans l’école nous forme à notre métier, en dehors des salles de classe et en dehors de l’apport direct de nos formateurs. Le quotidien donne une incarnation aux référentiels de formation et non l’inverse.
Dans l’école, les choses se vivent. C’est pourquoi j’évoquais l’apprentissage émotionnel du métier de travailleur social. Place est laissée aux émotions, à la joie de construire ensemble, à la tristesse de situations difficiles, à la colère parfois de ne pas se comprendre. La place est non seulement laissée aux émotions mais aussi à la gestion collective de celles-ci. On discute, on débat, on reste parfois sur des désaccords et on apprend à avancer tout de même, dans l’optique d’un futur travail en équipe professionnelle. Les conflits ne sont pas mis de côté, ils sont assumés dans le but de les dépasser.
La colère est parfois chérie, la critique l’est encore plus. On forme ici des travailleurs du social qui questionnent, réfléchissent… et dénoncent parfois. Est aussi encouragé le développement d’une analyse de notre propre position en tant que stagiaires dans les structures nous accueillant, des oppressions qui sont celles que nous vivons en tant qu’étudiants sur les lieux de stage.

Redéfinir les relations entre apprenants et formateurs

Lors d’une journée organisée par la Préfas des Hauts-de-France (4), nous avons eu, Yacine, Lucie et moi-même, l’occasion de venir présenter notre vision du «  pouvoir d’agir  » dans le cadre de notre formation en pédagogie sociale. Nous questionnons collectivement la notion du pouvoir d’agir. Les échanges sont enthousiastes, mais nous remarquons aussi des formateurs fatigués, esseulés, dans le doute, à de nombreux niveaux.
Cette journée a été pour nous l’occasion d’assister à un moment auquel les
étudiants n’ont que très peu accès. Nous avons assisté à un temps au cours duquel un groupe de formateurs se forment, se questionnent, débattent. Le théâtre des salles de classe, les pressions issues de la verticalité des relations éducatives entre sachants et apprenants ne nous permettent jamais d’avoir accès à ceci.
Ensemble, nous pouvons briser le quatrième mur des salles de classe. Les formateurs doivent pouvoir non seulement questionner les étudiants mais aussi se questionner avec eux, devant eux. Les formateurs sont face à de nombreux obstacles… marchandisation des formations, réforme des référentiels, perte de sens, difficultés de gestion, difficultés liées à la pression de la productivité… Ces difficultés sont des difficultés auxquelles, nous, travailleurs du social en formation allons être confrontés, auxquels, en réalité, nous sommes déjà confrontés, dans nos centres de formation, sur nos terrains de stage. Verbaliser collectivement les difficultés, les obstacles qui sont ceux qui empêchent les formateurs de développer leur pouvoir d’agir dans les formations, c’est déjà développer le pouvoir d’agir dans les formations. Et c’est développer un pouvoir d’agir commun, pas uniquement le pouvoir d’agir des étudiants, mais aussi le pouvoir d’agir des formateurs.
On se forme ensemble et pas les uns contre les autres. J’ai appris cela. J’ai appris aussi qu’il convient de questionner ensemble les limites et les obstacles qui sont ceux que nous rencontrons tous et toutes, de chercher les brèches, dans lesquelles nous pourrons imaginer, ensemble, de nouvelles manières de faire les formations. La formation m’a appris à apprendre pour mieux relever ensemble les défis du travail social de demain, et d’agir concrètement pour une transformation positive de la société.


(1) L’école en question est l’Afertes Mandela, à Avion (Pas-de-Calais) (2) L’association des Amis de Mandela organise des ateliers de Rétro-Gaming intergénérationnels et de la récupération de matériel informatique, remis en état. L’association fait des dons de matériel informatique aux habitant-e-s et institutions du territoire. (3) La cour du Centre de formation est parsemée de carrés potagers, investis par les habitant-e-s et les institutions du territoire. (4) La première journée du séminaire Préfas s’est tenu le 22 octobre à l’IRTS site d’Arras et avait pour thème Le «  pouvoir d’agir  » une notion qui agite les professionnels du travail social. En tant que travailleurs sociaux en formation, nous sommes intervenu-e-s pendant la table ronde «  Formations et pratiques professionnelles, animée par Emmanuelle Albana et mettant en dialogue les témoignages d’étudiant-e-s de l’Afertes et de l’IRTS.