N° 1348 | Le 25 octobre 2023 | Échos du terrain (accès libre)

Été 2023 : retour à l’anormal… en pire

Thèmes : Prévention spécialisée, Violence, Discrimination, Racisme, Justice

Le mercredi qui a suivi la mort de Nahel le 27 juin, je n’ai rien senti venir. En journée, l’événement revenait dans nos échanges avec les habitants. Mais le quartier était calme et nous n’avions que peu d’indices sur la tension extrême de la nuit.

Par un éducateur de prévention spécialisée, en Seine-Saint-Denis


Dans notre quartier, nous avons une certaine expérience des rixes. Quand elles se déroulent, nous sentons la tension monter, les groupes de jeunes se former. Dans ces cas là, notre présence est indésirable, la parole verrouillée, l’échange crispé et quel que soit le lien, nous ne pouvons échanger qu’individuellement, hors du groupe et en dehors du moment le plus chaud durant lequel les choses se préparent. Nous en avons conclu par expérience que notre place n’est pas dans le feu de l’action mais que notre travail se situe en amont et en aval. Mais les rixes constituent un phénomène très différent de ce qui s’est passé à la suite de la mort de Nahel : des jeunes de quartiers différents se rencontrent pour se battre comme si c’était un rite. Il y a un côté effet de groupe et engrenage, auquel il est difficile d’échapper sans passer pour un traitre ; un peu comme pendant une guerre, il est mal vu d’être déserteur. Du coup, les jeunes, principalement les garçons, sont bien souvent à la fois auteurs et victimes, happés par l’escalade et par un rôle qui leur est assigné et qu’ils doivent tenir. C’est extrêmement violent mais pas du tout politique.
À l’inverse, le soulèvement qui a suivi la mort de Nahel était politique. Chez nous, il n’y a eu ni bâtiment public brulé, ni pillage ; l’envie était d’affronter la police, donc mettre le feu à une poubelle, tirer des mortiers, et attendre l’intervention des forces de l’ordre pour les affronter.

Affronter la police

Après la première nuit d’affrontements, nous avons senti notre direction sous pression de la mairie, la commande auprès de notre association étant que nous allions sur le terrain pour prendre la température et appeler au calme. Un peu compliqué dans un contexte où les jeunes voient dans leur réponse à la mort de Nahel un geste de révolte face à leur mise à l’écart de la société et à la violence policière subie au quotidien. Leur dire de se calmer aurait été inefficace, irréaliste et aurait juste rompu le lien.
Donc nous avons surtout fait de l’appel à la prudence et au discernement. Nous étions dans notre rôle d’adultes en les prévenant des dangers encourus à la fois physiques, mais aussi judiciaires. Nous étions trois sur le territoire et nous avons discuté de ce qui se passait, de ce qu’ils faisaient, en essayant de comprendre leurs différentes motivations. Au sein de notre quartier de banlieue parisienne qui possède une histoire bien spécifique avec la police, il y avait, pour schématiser, deux grandes tendances avec pleins de nuances. Les plus jeunes, dès 12-13 ans, prenaient part à l’action parce qu’il y avait de l’ambiance en bas de chez eux, c’était ludique. Certains sont restés spectateurs, j’en connais un qui a tout filmé sans jamais prendre part aux échauffourées avec la police.
Les plus âgés, jusqu’à 24-25 ans, articulaient davantage une rage politique, ils mettaient leurs mots sur leur sentiment d’être des sous-citoyens confrontés à un racisme systémique et à une institution policière qui ne cherche que la confrontation. Ils pointaient l’impunité et la violence policière, le fait qu’il n’existe aucun recours, aucun contre-pouvoir dans les interactions tendues entre jeunes et policiers. Le constat qui domine est l’impuissance, la fatalité, l’amertume et l’absence de perspectives positives. Il y a quelques années, des manifestations se sont déroulées sur le quartier suite à la mort d’un jeune impliquant la police. Il en était ressorti une impression générale : l’organisation collective et pacifique ne permet pas de bouger les lignes.

Partager «  leur  » injustice

Beaucoup de jeunes, durant cette période, ont partagé avec nous «  leurs  » souvenirs, «  leur  » injustice personnelle vécue. Tous évoquaient les contrôles quotidiens. Pour assister régulièrement à des contrôles, tout est fait pour créer de la tension, de l’intimidation et du conflit. Jusqu’à la posture des policiers : «  Ne croise pas les bras  » ; «  Mets pas tes bras dans le dos  ». Les contrôles sont d’une grande tension, puisqu’on ne sait jamais trop combien de temps ils vont durer. La plupart des jeunes d’ailleurs demandent avec insistance «  On a fini ?  ». Deux virilismes s’affrontent, mais avec l’impression que sur le terrain judiciaire ou médiatique, ce sont toujours les mêmes qui gagnent, bénéficiant de la légitimité et de l’impunité, quels que soient les faits.
Le jeudi, la violence est montée d’un cran. Ça a vraiment été la guerre. Des jeunes ont été tabassés, l’un d’eux a perdu un œil. La répression a été impressionnante et les a impressionnés. Le vendredi soir, ça a été plus calme, comme un peu partout en France. Ensuite, j’ai l’impression qu’on est revenu à la normale, ou plutôt l’anormal. Nous avons accompagné la famille du jeune éborgné et fait le lien avec des collectifs locaux, à la demande de la famille. Nous avons aidé et participé à l’organisation d’une table ronde avec des jeunes, des mamans et des acteurs du quartier. Une initiative intéressante, à l’initiative de jeunes habitants connus de notre association, qui a permis de partager un constat.
Puis un autre événement a secoué le quartier : un grand incendie. Sans rapport avec Nahel, il a néanmoins semé le doute dans un premier temps, achevant de marginaliser les partisans des soulèvements. Cette histoire a complètement chassé les trois nuits de violence. En fait, ce mouvement de révolte est vécu par les jeunes comme une défaite. Les quartiers populaires en ressortent encore plus stigmatisés dans les médias, les discours politiques et la tête des gens. Les protagonistes des révoltes en sont parfaitement conscients, d’ailleurs ils ironisent dessus. Nous avions prévu un séjour en province et ils disaient «  s’ils apprennent qu’on est de Paris, ils vont sortir les fusils et nous tirer dessus  ». Ils n’avaient pas forcément conscience que leur colère était partagée dans toute la France, même dans de toutes petites villes.
Ce soulèvement n’a pas débouché sur un mouvement politique particulier, sans doute parce qu’en France, l’organisation communautaire est très mal vue. Elle renvoie toujours à un repli identitaire et menaçant, à un entre-soi incompatible avec la République («  le séparatisme  »). On oublie qu’elle peut-être très positive, une force et une ressource, permettant à ceux qui vivent des situations d’oppression ou de la violence sociale de réfléchir, de s’organiser et de tenter d’obtenir un peu plus de justice. En comparaison, un mouvement d’ampleur comme Black Lives Matter aux États-Unis suppose qu’on s’autorise à s’organiser au sein d’une communauté. En France, il y a une aliénation autour de cette question : les jeunes des quartiers populaires sont enfermés dans une case sociale par les discours médiatiques et politiques, mais on leur dénie parallèlement le droit de s’organiser dans ce cadre.
À mon avis, l’été 2024 risque d’être chaud avec les Jeux Olympiques. Sur les territoires qui comptent des stades, rien n’est fait pour associer la jeunesse des quartiers populaires à l’événement. Au contraire, la pression policière risque de s’accentuer, le prix des places est inabordable, aucune invitation n’a été offerte aux habitants. Les populations n’en subissent donc que les effets négatifs : les travaux, le prix des loyers qui s’envole avec son lot d’expulsions, le bouclage des quartiers les soirs des événements, la stratégie de répression de l’État…