N° 1256 | Le 3 septembre 2019 | Par Madame S. C. et Madame F. M., assistantes sociales en polyvalence de secteur. | Échos du terrain (accès libre)

Héberger pour protéger

Thèmes : Violences conjugales, Pratique professionnelle

Deux assistantes sociales œuvrant auprès de femmes victimes de violences relatent ici les difficultés qu’elles rencontrent. Et appellent à un accompagnement mieux coordonné.

L’État, les départements et certaines communes mènent des campagnes de sensibilisation pour informer, libérer et accueillir la parole des victimes de violences familiales. Cette mobilisation amène ces femmes à s’adresser aux Centres médicosociaux. Ces personnes que reçoivent de plus en plus fréquemment les travailleurs sociaux se trouvent dans une situation de grande vulnérabilité.

L’action menée auprès d’elles consiste à accueillir leur parole, à nommer les violences et à les soutenir dans la reconnaissance de leur vécu et de leur traumatisme. Les professionnelles peuvent aussi les accompagner dans le dépôt d’une plainte. Ce qui entraîne la nécessité de chercher avec elles une solution d’hébergement. En effet, la victime qui porte plainte peut se trouver en danger en revenant à son domicile et éprouver une telle terreur que tout retour chez elle est inenvisageable.

Lucette, Gaëlle, Hélène… seule ou avec des enfants : leurs histoires de vie sont similaires. Elles ont toutes subi des violences familiales. Pour ne prendre que l’exemple de Gaëlle, cette jeune femme âgée de vingt ans, enceinte de sept mois, se présente avec sa valise au Centre médicosocial un matin, suite à une rupture d’hébergement. Elle est alors reçue en urgence par une assistante sociale. Sans ressources, elle a fui la ville où elle vivait en couple, suite aux agressions subies. Ayant quitté le domicile conjugal, sa mise à l’abri ne s’est pas avérée possible par l’association «  Solidarités Femmes  ». Madame a été réorientée dans un premier temps vers le 115, qui n’avait aucune solution à proposer.

L’assistante sociale a pu obtenir des financements, au jour le jour, pour des nuits en auberge de jeunesse. Cet accueil ne pouvant être prolongé, la seule solution proposée a été une admission provisoire à l’hôpital, la laissant dans une insécurité totale.

Reçues par les services sociaux de secteur, ces femmes alertent sur leurs situations. C’est dans l’urgence d’un épisode plus violent que les autres que le départ du domicile et la séparation avec l’agresseur se concrétisent. Elles ont souvent rompu les liens familiaux ou amicaux, leur conjoint les ayant isolées de leurs réseaux. Cette situation de précarité physique et psychique les plonge dans un état de choc qui nécessite une mise à l’abri immédiate, dans un endroit sécure pour faire face à leur situation.

C’est à cette seule condition que leur prise de recul est possible, leur permettant ainsi d’entreprendre les démarches nécessaires. Bien sûr, devant les faits relatés, nous nous mobilisons sur des recherches de solutions alternatives. Quand nous nous retrouvons avec des femmes en danger sans aucune possibilité d’accueil, nous sommes amenées à rechercher un financement pour quelques nuits d’hôtel que nous tentons de négocier auprès du département et des mairies ; à prendre contact avec les hôtels pour savoir s’ils ont de la place et s’ils acceptent un paiement différé ; à rechercher un hébergement dans des lieux éloignés quand nous ne trouvons pas d’autres solutions (camping, auberge de jeunesse…). Ces démarches n’aboutissent pas forcément.

Outre le fait que ce sont là trop souvent des dépannages qui ne sont pas adaptés et ne sont en aucun cas des solutions offrant un cadre sécurisant, les associations ne sont plus en mesure de répondre favorablement à un hébergement ou à une mise à l’abri immédiate par l’intermédiaire de nuitées d’hôtel. En effet, le budget alloué par l’État à cet effet a été divisé par deux pour l’année 2018 et devrait rester à ce niveau en 2019. De même, le dispositif du contingent préfectoral devant permettre un relogement prioritaire et dans des délais courts ne remplit plus son rôle, aujourd’hui.

Il y a une inadéquation entre d’un côté les besoins repérés de mise à l’abri et de relogement et de l’autre les possibilités de les concrétiser. Cela s’explique sans doute par l’hypothèse d’une augmentation importante du nombre de femmes victimes de violences sollicitant de l’aide. Ce constat est observé depuis environ quatre ans. Les travailleurs sociaux, qui reçoivent ces victimes, n’ont plus de solutions adéquates à proposer en termes de mise à l’abri et de relogement. Cette absence de protection renforce la situation d’insécurité dans laquelle se trouvent ces femmes et ne leur permet pas de se projeter sur un «  après  ». Cette posture d’impuissance est de plus en plus difficile à vivre pour les professionnels. Comment ne pas se sentir dans une incohérence totale, voire une trahison envers ces victimes quand, d’une part, nous suscitons des révélations, et que, d’autre part, nous sommes souvent incapables de les protéger.

Par exemple, Lucette a dû attendre huit mois avant d’obtenir une proposition de relogement social au titre du contingent préfectoral. Durant cette période, elle a été hébergée dans la famille proche où elle a été à nouveau victime de violences familiales. Elle a fini par partir en urgence, pour être hébergée de façon très précaire par une personne qu’elle ne connaissait pas vraiment et qui avait, elle-même, d’importantes difficultés sociales. Ces parcours d’hébergements chaotiques ne font qu’aggraver les angoisses et le stress des victimes et rendent difficile tout accompagnement social. En effet, des femmes en état de survie psychique et physique, très fragilisées sur un plan psychologique, social et financier ne sont pas toujours disponibles à l’aide qui peut leur être proposée. Et l’absence de moyens permettant de les protéger renforce encore plus l’insécurité face à ce qu’elles vivent. Nous nous souvenons de ces femmes partagées entre la peur de se faire de nouveau agresser et la peur de se retrouver à la rue avec leurs enfants, qui retournent au domicile de leurs agresseurs.

Pourtant, il y aurait des solutions possibles en matière d’hébergement ou de logement pour répondre à ces urgences. La disparité des situations de violences familiales nécessiterait d’avoir un panel de possibilités : nuits d’hôtel, CHRS Solidarités Femmes, accès en urgence à un logement HLM, création d’une maison d’accueil, logement d’urgence géré par les mairies, etc. Toutes ces solutions nécessitent une réelle volonté des pouvoirs publics pour les financer. La journée organisée par la MIPROF en novembre à Paris intitulée «  Une action coordonnée pour une protection des victimes  » met l’accent sur la formation des professionnelles pour accueillir et faciliter la parole des victimes de violences familiales. Pouvoir écouter ces personnes dans de bonnes conditions est une première étape, mais ces révélations ne seraient-elles pas facilitées si un hébergement pouvait leur être assuré au préalable ? Parler, oui, mais après… que proposer à ces femmes qui vivent toujours avec leurs agresseurs faute de solution alternative ?

Une action coordonnée de l’État, des collectivités locales, des acteurs de terrain s’impose aujourd’hui, pour assurer une mise à l’abri avec un accompagnement global et coordonné des professionnels qui seraient sur place, premiers pas vers un processus de réparation.