N° 667 | du 22 mai 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 mai 2003

Redonner aux jeunes gays et lesbiennes une estime de soi

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Thème : Homosexualité

Paul-René Leraton est sexologue et coordinateur de la ligne d’appel téléphonique Azur [1]. Il nous livre les réponses qu’il donne aux questions les plus fréquemment posées sur l’homosexualité

J’ai 16 ans et je ne sais pas si je suis homo ou hétéro. Je trouve les filles lourdes. Mais ce sont peut-être des préjugés… Je ne parle pas ouvertement de cela autour de moi, seulement par allusion, parfois.

À 16 ans, on est dans une phase de questionnement sur sa sexualité et son affectif. Il ne faut pas se mettre trop hâtivement une étiquette « hétéro » ou « homo ». Tout au contraire, il est préférable de se laisser du temps, afin de vérifier comment évoluent les émotions qu’on peut rencontrer vis-à-vis de tel garçon ou de telle fille. C’est important de ne pas se mettre la pression et surtout de se donner les moyens d’y voir un peu plus clair. Ce n’est pas parce qu’on n’est pas attiré par telle ou telle fille, qu’on n’est pas attiré par toutes les filles. De la même façon que de ressentir un émotionnel à l’égard de tel garçon ne signifie pas qu’on va être attiré par tous les garçons et qu’on est homo.

Vous n’auriez pas un moyen pour me débarrasser de mes désirs homos ?

Pendant des années, l’homosexualité a été classée comme une maladie et plus particulièrement comme une maladie mentale. C’est évident, que beaucoup de gens continuent à le croire et pensent qu’il y a des soins possibles. Cela s’est manifesté encore récemment, au travers de cette recherche plus ou moins abracadabrante sur de supposées origines génétiques. Or, s’il y a bien une origine génétique, c’est que l’on pourrait transformer cette orientation. On s’interroge beaucoup sur pourquoi on est homosexuel, jamais sur pourquoi on est hétérosexuel. Il n’y a pas à guérir de quelque chose qui n’est pas une maladie. Quand on a des désirs homos, cela fait partie de son identité et il faut plutôt essayer de vivre cette orientation de la façon la plus épanouissante possible, plutôt que de la repousser, parce qu’on n’y arrivera pas.

Je me sens pas bien, un état dépressif… J’aime une fille. Mais, pour elle ce n’est pas pareil, elle dit qu’elle m’aime bien, que je suis une bonne copine. Elle dit que j’ai besoin d’un homme. Qu’en pensez-vous ?

C’est là le problème de tomber amoureux (se) d’un copain ou d’une copine qui ne va pas vous rejeter violemment, mais qui ne va pas non plus répondre positivement à votre sentiment. C’est un vécu basique de la relation amoureuse. Ça remplit des tonnes de livres et des tonnes de films. Quand cela intervient dans le cadre d’une attirance entre personnes du même sexe, on se sent non seulement rejeté en tant qu’amant (e), mais aussi en tant qu’individu homosexuel.

Personne dans mon entourage ne sait que je suis lesbienne… J’ai l’impression de dissimuler 75 % de ma personnalité.

Beaucoup de jeunes gays et de jeunes lesbiennes, et cela se poursuit souvent à l’âge adulte, cachent la partie de leur vie qui est la plus importante, parce qu’il s’agit de leur intimité, de leur orientation, de leur désir, de leur affectif. Ils (elles) craignent — à tort ou à raison — des réactions très violentes de leur entourage et d’être victimes de jugement et de rejet. C’est quelque chose de terriblement déstabilisant que d’être obligé (e) ainsi, de jouer un rôle en permanence. D’une certaine manière, on s’installe dans une sorte de schizophrénie sociale qui, à la longue, devient très, très lourde et qui peut être facteur de troubles, de dépression et même de tentatives suicidaires. Reste la solution de la révélation publique (ce que le monde anglosaxon appelle le coming out). Mais, cette révélation publique comporte des risques auxquels il faut réfléchir.

J’ai 24 ans et je vais bientôt habiter avec mon copain. Mais il va falloir que je dise à mes parents mon homosexualité et j’ai peur de leur faire mal. Que me conseillez-vous ? Lors des débats sur le Pacs, ils disaient que l’on ne pouvait pas permettre aux pédés de vivre en couple.

Si le coming out est parfois souhaitable, il ne doit jamais être considéré comme obligatoire. Vivre sa vie ne signifie pas forcément qu’on doive tout dire à ses parents, surtout quand on ne les sent pas prêts. La priorité, pour le garçon qui veut s’établir avec son copain, c’est l’histoire de couple qui s’installe. Bien sûr, c’est difficile de ne rien dire, parce que cela signifie qu’on va être obligé de mentir et de cacher sa vie. Mais, il ne s’agit pas de s’exposer inutilement à des violences en paroles, au rejet, à des jugements très hâtifs. Il y a un travail de pédagogie et de préparation. Mais, on peut avoir des surprises dans les deux sens. Ce n’est pas parce que des parents sont très violents sur une situation extérieure à eux, qu’ils le seront autant quand il s’agira de leur fils. On peut aussi trouver des parents qui sont très tolérants quand il s’agit des enfants des autres et qui le sont bien moins quand il s’agit des leurs.

J’ai avoué mon homosexualité à ma mère et à ma sœur il y a un an. Depuis, c’est le rejet total. Pour elles je suis malade, dénaturé, et j’en souffre énormément.

C’est une illustration qui montre que peut-être le coming-out n’aurait pas dû être fait. Une telle situation est extrêmement difficile à traiter, parce qu’il y a la souffrance du rejet. La personne doit essayer de se reconstruire en faisant le deuil de sa relation familiale. Il faut qu’elle se protège, en s’éloignant. Cela va peut-être faire réagir sa famille qui va se rendre compte qu’elle est en train de perdre un fils et un frère. Il n’en reste pas moins que c’est une situation très douloureuse à vivre.

J’ai accepté l’homosexualité de mon fils. Au début j’ai été très égoïste, je voulais des petits enfants, m’en occuper. Le plus dur du travail est fait. Je suis contente de le voir heureux. Je lui ai toujours dit : vis tes choses, ne les étouffe pas dans des apparences sociales.

Là, c’est l’attitude contraire de celle de la situation précédente. Accepter sa différence est un chemin long et douloureux à suivre pour un jeune. Une fois que les choses ont été dites, ce chemin va devoir être parcouru, à leur tour, par les parents. Pour eux aussi, c’est quelque chose de difficile. Ils vont être confrontés aux éternelles questions : pourquoi nous ? Qu’est-ce que nous avons raté dans notre éducation (immédiatement, ils vont se culpabiliser et vivre cela comme un échec) ? Qu’est-ce qu’on a fait pour mériter cela ? Qu’est-ce qu’on va dire au reste de la famille ? Qu’est-ce que vont penser les voisins, si notre fils vient à la maison avec son copain ou notre fille avec sa copine ? Les parents ont souvent à faire le deuil du projet qu’ils avaient conçu pour leur enfant, parce que celui-ci ne réalise pas toujours ce qu’ils avaient souhaité pour lui. Mais là, l’écart est encore plus important. De la même façon qu’on se propose d’accompagner les jeunes, il va falloir accompagner les parents. Ils auront aussi besoin d’aide, de soutien et d’écoute pour finir par comprendre que ce qui est important c’est que leur fils ou leur fille soit heureux et équilibré. On ne le perd pas. Ce qui change simplement c’est le projet de vie qu’on s’était fait, le concernant.

Je suis beur. J’habite en banlieue, dans une cité. Je la vis tout seul mon homosexualité. Dans le milieu maghrébin et sportif où je suis, je ne peux en parler. J’ai peur que cela soit su. Il y a un risque physique pour moi. J’ai pensé au suicide…

Être gay dans une cité est aussi douloureux que de l’être dans une petite ville de province. L’isolement est le même, la connaissance de ce que font les uns, les autres, aussi. Les crispations actuelles terriblement caricaturales autour des représentations de la sexualité et de l’affectif (machistes, sexistes et homophobes) ne sont pas faites pour arranger la situation. Un (e) jeune beur qui veut vivre son homosexualité devra le plus souvent quitter sa cité pour aller dans une partie de la ville plus anonyme où il pourra mieux vivre et se faire aider par les réseaux associatifs qu’on peut y trouver. Il lui faudra trouver un travail, un logement. Avec un nom et un physique qui ne sont pas toujours bien acceptés, ce n’est pas si facile que cela. Il y a là cumul de plusieurs handicaps : l’identité sociale, la culture, le faciès, la sexualité, cela fait beaucoup.

Je me sens homo mais je ne peux pas le vivre. Je suis très isolé. Au lycée c’est terrible, je me fais insulter, ça doit se voir que je suis homo. J’ai l’impression d’être un cas unique.

L’insulte liée à l’identité homosexuelle est inacceptable. Trop souvent elle est banalisée, l’adulte n’intervenant pas. Il y a un énorme travail d’information, pour qu’il y ait une prévention. Tant que l’on pense qu’on est insultable et que c’est là une chose normale, c’est quelque chose qui est terriblement déstructurant, dépréciatif et dangereux. Ce qui est important c’est que le jeune ne reste pas isolé et trouve des interlocuteurs à qui parler de leurs questionnements, de leurs difficultés. C’est en pouvant en parler qu’ils vont pouvoir récupérer une chose qui me semble capitale dans le travail de prévention : l’estime de soi-même. À la Ligne Azur, nous proposons cette écoute. Mais il existe aussi des associations de jeunes gays et lesbiennes qui proposent accueil et accompagnement [2]. L’important pour le (la) jeune est de ne pas rester seul (e).


[1Une ligne d’écoute pour les homos

La Ligne Azur est une des lignes spécifiques de Sida Info Service. Elle s’est mise en place après qu’on ait constaté que les jeunes garçons ne se reconnaissant pas comme homosexuels, mais ayant des pratiques homosexuelles, prenaient plus de risques de transmission VIH que les autres. Cela peut s’expliquer par le fait qu’une sexualité mal acceptée et mal vécue amène à se mettre en danger : pourquoi se respecter si on ne s’aime pas ? La Ligne Azur propose un dispositif d’écoute, d’information et de soutien qui s’adresse aux jeunes qui se posent des questions sur leur orientation sexuelle ou qui, confrontés à l’isolement, à la culpabilité et à la solitude, ont du mal à la vivre. Une écoute sans jugement, ni directivité leur permet, eux qui souffrent si souvent d’une image complètement négative et dévaluée d’eux-mêmes, d’échanger avec un interlocuteur bienveillant. Il s’agit de leur permettre de mieux maîtriser certaines situations, de réfléchir sur leur désir et leurs émotions, de prendre par la suite des décisions voire d’élaborer certaines prises de position vis-à-vis de leur entourage. La Ligne Azur est également ouverte aux adultes (les enseignants, les éducateurs, les entraîneurs sportifs, les animateurs…) proches d’un jeune confronté à ces situations et qui souhaitent l’aider.
L’équipe de la Ligne Azur est actuellement constituée d’un coordinateur et d’un groupe mixte de douze écoutants à Paris. Le financement de la ligne est assuré par la DGS (Direction Générale de la Santé - Division Sida). La promotion du numéro est assurée par l’INPES sous forme de messages radios, de messages dans la presse jeune ou la presse gay ainsi que d’annonces dans les journaux gratuits. La ligne est ouverte les lundis, mercredis, vendredis de 14h à 19h et les mardis et jeudis de 17h à 22h.
Ligne Azur : 0 810 20 30 40 - http://www.ligneazur.org

[2Mag Jeunes Gays - 106 rue de Montreuil - 75011 Paris. Tél. 01 43 73 31 63


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