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3 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Les sans domicile fixe face au confinement. 3 - Les sdf fragilisés par la crise sanitaire

Par Kathleen BUJEDO, étudiante éducatrice spécialisée.

Des mesures aberrantes

La crise sanitaire liée au nouveau Coronavirus a poussé l’État à prendre une décision forte : le confinement des français à domicile. Les libertés de sortir se trouvent réduites et chacun est invité à rester chez lui. Pour les personnes qui ne respectent pas la mesure de confinement, la sanction pécuniaire est prévue.
Mais des silhouettes continuent d’errer dans les rues, faute de domicile. Gare à elles si elles ne parviennent pas à échapper au contrôle des forces de l’ordre : elles ne sont pas exemptées d’amende. Aussi incroyable soit-il, les personnes à la rue se voient encore rappeler qu’elles n’ont rien à y faire. Les dispositifs anti-SDF mis en place dans les grandes villes et les coupes budgétaires de l’État dans les structures d’insertion n’ont pas suffi à les exclure des villes.

"Des sans-abri verbalisés"

Selon l’Insee, 150 000 personnes sont aujourd’hui sans domicile fixe (SDF) en France. Les associations, elles, évoquent plutôt le chiffre de 250 000. Et, pour les SDF qui n’ont pas de place d’hébergement, c’est parfois la double peine : certains ont été verbalisés pour non-respect du confinement. Or, « quand on n’a pas de domicile, on ne peut pas y rester !  » pointe Alain Christnacht, président du Samu social de Paris. À Lyon, le préfet a assuré au Progrès avoir demandé une « enquête interne » et promet l’annulation de ces éventuelles contraventions, « contraires [à ses] instructions »(9).

Nous pouvons ainsi réaliser la fracture entre les directives le d’État et la réalité des personnes sans domicile. Des associations et des politiques ont dénoncé les verbalisations dont elles sont victimes. Il reste à espérer que ces sanctions vont disparaître, car elles ne peuvent évidemment pas se confiner dehors ni assumer des amendes à répétition. Une question émerge cependant chez moi : ces personnes ont-elles simplement été oubliées des mesures prises ou ont-elles été sacrifiées ? Dans cette situation, nous sommes bien loin de la devise nationale « Liberté, Egalite, Fraternité ».

Une autre mesure peut faire émerger de l’inquiétude. La France relâche des prisonniers en fin de peine pour éviter les contaminations en prison. Pour les personnes ayant un domicile, une famille, des proches, cette situation est bien plus confortable que l’exposition à la maladie et aux répercussions de celles-ci au sein d’une prison. Par contre, il y a encore et toujours les autres. Ceux qui n’ont nulle part où aller, personne à appeler. Ils ne pourront pas bénéficier d’un accompagnement à la sortie et seront abandonnés dans l’urgence. Dehors, ils trouveront une nouvelle prison en plein air, sans solution pour se mettre à l’abri et sans démarches d’insertion en cours.

Des dons qui deviennent impossibles
Pour ceux qui ne bénéficient pas de place en structure d’hébergement stable et d’allocations suffisantes, il devient impossible de trouver une réponse à leurs besoins primaires en cette période de crise sanitaire. Ils se retrouvent sans possibilité d’accès aux dons dont ils bénéficiaient avant la crise. Les rues sont vides et nous pouvons imaginer qu’il leur devient très difficile de solliciter de l’argent, de la nourriture ou des produits d’hygiène.
À cette situation s’ajoute la peur des passants : la crainte d’être contaminé réside chez une grande partie des français de manière légitime. J’imagine alors un autre problème : les personnes non-réticentes à faire un « don » de manière habituelle deviendraient récalcitrantes par la peur d’être contaminé en se faisant approcher.

Des personnes qui sont épuisées et exposées
« Si le contrat narcissique garantit "l’espace où le Je peut advenir" et la continuité de l’investissement d’auto-conservation pour chaque sujet et pour l’ensemble dont il est partie constituante, le pacte constitue une coproduction aliénante dans la mesure où le sujet, pour garder son identité d’appartenance, pour rester ou constituer un lien avec l’objet, accepte de s’amputer d’une partie de lui-même qui reste en souffrance. » (10)
Par tous les éléments relevés auparavant, il semble facile d’indiquer que les personnes sans domicile sont exposées à de forts risques psychosociaux. Cette période de crise est encline à favoriser leur fragilité : désocialisés, fuis, noyés dans des besoins fondamentaux sans réponse, les personnes sans domicile risquent de s’épuiser et de vivre un sentiment d’exclusion encore plus prononcé que d’habitude. Il serait légitime qu’elles se sentent oubliées et délaissées.
En effet, en échangeant avec elles, j’ai aussi compris que les tensions apparaissent au sein de ces communautés. Privées d’une partie habituelle de leurs ressources, elles sont visibles dans les rues et se retrouvent, qu’elles le veuillent ou non, amenées à côtoyer presque uniquement « leurs » pairs, rivalisant pour trouver des objets correspondant à leurs besoins. Les bénévoles qui leur procurent des denrées, avec qui j’ai échangé, ont témoigné des violences physiques, morales et verbales qui s’y déploient. En plus d’être exposés au virus et sans moyen sanitaire pour se protéger et pour accéder aux gestes d’hygiène, les personnes sans domicile risquent donc de subir de nouveaux troubles sociaux et physiques.

Des structures qui ne parviennent pas à répondre aux besoins
L’état met en place des dispositifs sur le territoire national et des directives sont aussi données par les préfectures et les municipalités : bons alimentaires distribuables, ouverture de places en structures d’urgence, d’accueil de jours, réservation de quelques chambres d’hôtel, réquisition de lieux publics et privés pour y mettre des lits… Mais, ces mesures ne sont pas suffisantes pour prétendre soutenir toutes les personnes dans le besoin car les places manquent et que les structures naissantes ne sont pas toujours adaptées aux situations individuelles. De nombreux témoignages de travailleurs sociaux épuisés et inquiets par les manques de protections disponibles tant pour leur propre santé que pour celle des personnes accompagnées sont publiés pas les médias.
Des solidarités citoyennes surgissent dans les grandes villes et tentent de pallier à ces besoins. Des maraudes bénévoles continuent dans les villes pour soutenir les personnes en difficulté et les institutions déjà présentes sur le terrain. Mais, nous pouvons nous questionner sur la temporalité de ces initiatives citoyennes. Au même titre que les travailleurs sociaux, ces bénévoles ne vont-ils pas s’épuiser risquent en s’exposant aux risques sanitaires et psychologiques de leur action.

Pour conclure…
Au quotidien, les personnes sans domicile sont soumises à d’innombrables difficultés. Elles sont fragilisées par l’absence de réponse à leurs nombreux besoins. De nombreuses représentations sociales pèsent sur elles auxquelles elles doivent parfois se conformer pour accéder à des dons alimentaires ou financiers. La crise sanitaire du COVID-19 aggrave encore ces multiples problèmes : à l’heure où nos déplacements sont limités, elles errent dans les rues, faute d’un endroit où aller, ce qui peut fortement fragiliser plus encore leur situation socialement et sanitairement parlant. L’État propose des solutions qui sont malheureusement insuffisantes à ce jour. Ainsi, nous pouvons craindre les risques psychosociaux pour ces personnes et nous inquiéter pour leur survie. En sachant que de nombreuses personnes meurent dans les rues de France tous les ans, faut-il craindre que cette crise sanitaire augmente le taux de mortalité chez les personnes sans domicile ?

(9) Thibaut Déléaz , Le Point.fr, publié le 22.03.2020
(10) De la fragilisation à la rupture du lien social : approche clinique des impacts psychiques de la précarité et du processus d’exclusion sociale, Isabelle Vandecasteele et Alex Lefebvre, Cahiers de psychologie clinique 2006/1 (n° 26)

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Retrouvez les témoignages de travailleurs sociaux en pleine crise sanitaire sous la thématique "Terrain, journal de bord" de notre rubrique Actualité.

si vous aussi, vous souhaitez nous faire part de votre témoignage, écrivez-nous à red@lien-social.com. (Plus de précisions)


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2 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Télétaf et confidences

Par Béatrice, éducatrice en ITEP
Je suis éduc, je n’échappe pas à la règle, à la tentation de celles et ceux qui parfois, par pur pêché d’orgueil, s’enveloppent d’une cape d’héroïsme. De ceux et celles qui « savent », qui « sauvent » ou tout simplement … accompagnent la détresse et la différence.

17 mars 2020, midi. Le couperet tombe : « Tout le monde à la maison !  ». Je m’en remets donc aux directives gouvernementales et à celles de mon employeur et j’embarque bloc-notes, répertoire et téléphone pour filer direct chez moi. La transition est rude, le retour solitaire.
Arrêt sur image : je suis de la vieille école, comment vais-je concilier télétravail – dernier bébé du technico-commercial – avec le logiciel Nemo, héritier de Serafin PH, pour « comptabiliser » mes actes ? Bon sang ! Comment vais-je mener des entretiens à l’aveugle, dépouillée de la sacro-sainte communication non-verbale si chère à nos pratiques ?

Au fil des jours, je réapprends à discuter au téléphone. Ma tête se désembue de toute théorie psycho-socio-éducative pour me centrer sur l’essentiel : la réciprocité dans l’échange. Entre Q.G et sentinelle, assignée à mon domicile, j’écoute de mon mieux, en creux et en plein les conversations du quotidien. « Allo, Morad ? Tu vas bien ?  ». J’ai droit à une minute de grognements, deux ou trois « Ouais, ouais …  », pas plus. Il est 14 heures, Morad, l’ado, vient de se réveiller, il n’a pas de temps à me consacrer. Je ne pèse pas lourd face à Fortnite !
Je suis tronquée – et c’est tant mieux ! – de mon supposé savoir sur les autres. Au bout de vingt ans de carrière, voilà que je débute ! Je n’ai plus qu’à me débarrasser de mes oripeaux de « pay-friend » pour me concentrer sur la voix, les voix, les intonations, inflexions, le débit, les respirations, et les silences … Vais-je devenir la Macha du social ? Je suis Bénédicte, télé-éduc !

Cette fois-ci, ce sont ces dames, ces mamans A.S.H, aides-soignantes, auxiliaires de vie, aides à domicile, qui vont me guider, en dehors des sentiers officiels de nos entretiens et autres PPA institutionnels. A petits pas de conversations, je partage leur réalité de travail, simple, sans détours : « C’est dur, Bénédicte, avec ces combinaisons, ça tient chaud ! ». Elles glissent parfois, avec pudeur, le nombre de « touchés », le nombre de « partis » à l’EHPAD. Elles évoquent, furtivement, leur peur d’être assassines … malgré elles. Pur paradoxe lorsqu’il s’agit de soigner … Je n’entends ni tchatche, ni plainte, ni d’affaire d’ego au boulot, mais juste du courage, de celui qui les tient debout chaque matin.
Mesdames,
Je vous sais d’ordinaire, petites mains, accoutumées à travailler dans l’ombre, et voilà que vous êtes sous les sunlights, à la une des tabloïds. Pauvres pêcheurs connectés que nous sommes ! Je sais aussi que vous resterez les belles de jour du sanitaire, parce-qu’ « avec le temps , avec le temps va …. ». Mais, je tiens à vous dire à quel point vous êtes les discrètes indispensables à nos anciens. Face à vous, je suis toute petite, et grande de nos échanges. Merci pour ce précieux interlude, ces trésors de patience et cette belle leçon de vie. Je suis fière, si fière de vous avoir rencontrées.
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2 mai 2020

★ INITIATIVES - La solidarité en acte

Le « Refertorio », c’est un restaurant social fournissant aux plus démunis des repas dans la crypte de l’église de la Madeleine, en respectant les conditions d’un trois étoiles. En réaction à la précarisation croissante liée au confinement, cette association a lancé un double appel en direction des fournisseurs de produits alimentaires et des restaurants fermés du fait de l’épidémie : que les premiers fournissent les seconds qui préparent alors dans leurs cuisines des paniers repas livrés aux personnes en grande difficulté. Les résultats ont dépassé toutes leurs espérances …


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2 mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Les sans domicile fixe face au confinement. 2 - Des représentations sociales qui ont la peau dure

Par Kathleen BUJEDO, étudiante éducatrice spécialisée.

« D’un côté, les exclus sont toujours trop rapidement identifiés. Ou bien ils sont considérés comme inutiles, en trop, dont on ne sait quoi faire. Ou bien, ils sont des sujets considérés comme dangereux dont il faut se méfier. D’un autre côté, les exclus sont souvent rendus invisibles. On ne les entend pas, on ne veut plus les voir. En réalité, là se trouve révélée l’ambiguïté du traitement social, anthropologique et politique de l’exclusion. Ce sont deux éléments d’un dispositif dans lequel l’exclu est vu comme un humain pas tout à fait comme les autres, aux bords du social et le menaçant. Selon ce dispositif, l’exclu est dans la cité et hors de la cité, il est un élément surnuméraire dont on ne sait quoi faire et qu’il faut alors, au mieux rendre invisible, à défaut administrer pour qu’il ne trouble pas l’ordre public »(6)
Qui n’a jamais entendu une de ces phrases : « c’est son choix [de la personne sans domicile] si il vit ainsi  », «  ils ont le RSA ils peuvent s’en sortir », « Si on leur donne de l’argent, ils vont s’acheter de l’alcool  », « ils font la manche mais ils sont mieux habillés que nous  » ?
Est-ce lié à une désinformation de toutes les injustices dont sont victimes les plus précaires ? À une crédulité ? À un déni ? La personne sans domicile fait face à de nombreuses représentations qui la définissent. D’ailleurs, il n’est pas rare qu’on parle d’elle comme « Le/Un SDF ». Elle devient donc réduite à ce statut, son identité entière y étant réduite, comme on parlerait « d’un handicapé », « d’un toxicomane »… Ainsi, elles seraient reconnaissables. Dans l’imaginaire collectif, la personne sans domicile est représentée par l’image du « SDF » marginalisé qui serait sale, alcoolisé ou drogué, désocialisé. Ces représentations sont liées à mon sens à une crise sociale profonde qui divise des citoyens surmédiatisés qui ne savent pas s’ils peuvent faire confiance à leurs pairs et à l’État.

Des représentations sociales qui influent sur la survie de ces personnes et qui initient des attentes

Les personnes sans domicile peuvent être amenées à vivre des solidarités de la population : par le biais de la « manche », de dons. Si ces sollicitations ne sont pas une généralité, elles sont cependant répandues. D’un point de vue territorial, j’émets l’hypothèse que c’est aussi pour cette raison qu’elles sont concentrées dans les grandes villes. Leur accès à une réponse à leurs besoins (alimentaires, hygiènes, de santé, consommations) n’est possible que grâce à des rues animées par des passants. Et les représentations sociales vont être un facteur important dans leur survie, devant correspondre aux attentes de celles et ceux qui leur donnent. Dominique Memmi et Pascal Arduin expliquent cette idée : « Une donnée essentielle à cet égard : la très grande dépendance objective de la plupart de ces personnes à l’égard des jugements sociaux qui peuvent être portés sur elles. Comment résister, en effet, dans une telle situation de dépendance, à la définition exclusive qu’on leur fournit d’elles-mêmes, non pas comme dotées, par exemple, d’une compétence professionnelle passée mais comme ayants droit, et souvent comme affligées de manques que la communauté se devrait de prendre en charge. Assurer sa survie commande alors d’adhérer à la définition par d’autres de la légitimité de ses besoins et à une certaine représentation de soi, de s’y couler aussi parfaitement que possible en raison des bénéfices à court terme qu’elle recèle, et en dépit des inconvénients à long terme qu’elle comporte. » (7)
Une expérience que j’ai vécue peut en effet prétendre à illustrer ces propos. À côté de ma formation, je suis en emploi dans un petit bar de quartier. Aux abords de ce bar, un homme sans domicile vient quotidiennement solliciter la solidarité des passants en demandant des dons alimentaires ou de la monnaie. Nous fumons souvent une cigarette ensemble. Un jour, j’ai remarqué qu’il était habillé différemment qu’à son habitude : il portait un jean et une veste de marque, le tout propre. Je suis habituée à le voir dans un survêtement tâché et troué trop grand, alors je l’ai complimenté sur sa tenue. Il m’a alors expliqué qu’il portait des vêtements offerts par une dame qui se débarrassait des habits d’un proche mais qu’il le regrettait : il n’arrivait pas à « récolter », alors qu’habituellement à cette heure, il avait en poche de quoi acheter à manger à son chien et à lui-même. Dès le lendemain, le vieux survêtement était réintégré à sa tenue quotidienne.
Une mise en scène apparaît alors : les personnes en situation de précarité arrangent leurs images pour survivre et tenter de répondre à leurs besoins. Cette réflexion me renvoie à Marcel Mauss et à sa notion de « système social de l’échange-don » (8) : le don n’est pas désintéressé et sert à quelque chose. Dans cette relation entre le demandeur et le donneur (ou même dans le don spontané), le donneur cherche chez le demandeur une légitimité avant de donner. Si cette attente est satisfaite, le donneur pourra acquérir l’impression d’avoir bien agi et d’avoir eu un comportement socialement acceptable. Il en est de même si le donneur possible ne donne rien car il juge que l’apparence physique du demandeur n’est pas assez « appauvrie » : il n’aura pas le sentiment d’avoir mal agi, puisque la personne en face n’était pas réellement en nécessité. Il devient donc plus facile de dire non.

(6) Rancière J., Le partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, Éditions La Fabrique, 2000.
(7) L’affichage du corporel comme ruse du faible : les SDF parisiens, Dominique Memmi et Pascal Arduin, Cahiers internationaux de sociologie 2002/2 (n° 113),
(8) Marcel Mauss, Essai sur le don, Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, 1923-1924.


(à suivre 3 - Les sdf fragilisés par la crise sanitaire)

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1er mai 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Les sans domicile fixe face au confinement. 1 - Etat des lieux

Par Kathleen BUJEDO, étudiante éducatrice spécialisée.

Actuellement en deuxième année de formation d’éducatrice spécialisée, la crise sanitaire que nous traversons actuellement a imposé, comme pour beaucoup de Français, mon confinement à domicile. Cette situation a cependant éveillé mon attention sur la fragilité des personnes sans domicile en France. Est-il envisageable que la crise du nouveau coronavirus illustre et aggrave la fragilité des personnes sans domicile ? Je tenterai ici modestement de réfléchir à cette question.

Qui sont ces personnes ?
L’INSEE propose une définition de la notion de personne sans domicile : « Dans le cadre de l’enquête auprès des personnes fréquentant les lieux d’hébergement ou de restauration gratuite, une personne est qualifiée de « sans-domicile » un jour donné si la nuit précédente elle a eu recours à un service d’hébergement ou si elle a dormi dans un lieu non prévu pour l’habitation (rue, abri de fortune) » (1)
Avec cette définition, nous pouvons imaginer que les besoins liés à cette situation sont importants : accès au logement, à l’hygiène, à la santé, aux ressources financières, aux droits d’asile, aux loisirs, à l’emploi, à la socialisation…
Cette situation de précarité et ces besoins non satisfaits sont à risque pour ces personnes, puisqu’elle peut les mener à l’exclusion sociale. Isabelle Vandescasteele et Alex Lefebvre (2) proposent cette définition de l’exclusion sociale : « L’exclusion sociale se définit aujourd’hui comme un processus multidimensionnel de ruptures progressives, se déclinant à la fois dans le domaine professionnel et relationnel. Ces ruptures peuvent également toucher d’autres domaines ou objets sociaux que l’emploi comme le logement ou l’accès aux soins par exemple. »

Un Etat qui ne parvient pas répondre à ces besoins
« Je ne veux plus (...) avoir des femmes et des hommes dans les rues, dans les bois ou perdus  » clamait Emmanuel Macron en juillet 2017. Il a appuyé cet objectif par la mise en place du dispositif Logement D’abord. Sur le site du gouvernement, nous trouvons la présentation suivante concernant ce plan : « le plan quinquennal pour le Logement d’abord et la lutte contre le sans-abrisme (2018-2022) propose une réforme structurelle de l’accès au logement pour les personnes sans-domicile. Il répond aux constats d’un sans-abrisme persistant en France et d’une saturation toujours croissante des dispositifs d’hébergement d’urgence dans les territoires. Cette nouvelle stratégie a pour ambition de diminuer de manière significative le nombre de personnes sans domicile d’ici 2022. Il s’agit de passer d’une réponse construite dans l’urgence s’appuyant majoritairement sur des places d’hébergement avec des parcours souvent longs et coûteux, à un accès direct au logement avec un accompagnement social adapté aux besoins des personnes. » (3)
Cependant, la mise en place de ce dispositif n’a, en 2020, pas assez évolué pour permettre le logement de toutes les personnes sans domicile. J’ai pu évaluer cet enjeu en assistant à des commissions insertion au SIAO (4) sur le territoire Amiénois (5). Les listes d’attente sont très longues pour accéder au logement d’abord. Une autre problématique a aussi été régulièrement soulevée : des personnes qui accèdent au Logement d’Abord sont parfois marginalisées et nécessitent un accompagnement social conséquent. Le logement d’abord ne propose pas à ce jour un accompagnement suffisant pour ces profils individuels. Ainsi, il arrive que ces personnes se trouvent en difficulté lorsqu’elles intègrent un logement car elles ne disposent pas d’un accompagnement suffisant pour répondre à leurs besoins administratifs, leurs besoins en matière de santé ou encore leurs besoins d’aide à la gestion de ce logement. Elles vivent donc un échec, puisqu’elles quittent ou perdent le logement pour retourner à la rue ou dans des hébergements non pérennes.

L’État propose donc aussi d’autres possibilités comme les Hébergements d’Urgence, les Hébergements de Stabilisation, les Hébergements d’insertion. Tous ces dispositifs peuvent prétendre à fournir une allocation de subsistance aux personnes hébergées si elles n’ont pas de ressources. Cependant, là aussi, les listes d’attente pour accéder à ces dispositifs peuvent être longues. De plus, les orientations se font en fonction des missions et des financements des lieux d’hébergement. Un Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale peut, par exemple, accueillir des personnes sous certain critères : sexe, âge, situation administrative, hygiène de vie (non consommateur de drogues ou d’alcool par exemple). Ces critères d’orientation peuvent ne pas correspondre à la situation individuelle des personnes demandeuses. De même, l’organisation de ces structures peut les contraindre à interrompre leur prise en charge ou contraindre l’établissement à y mettre fin. Il est en effet possible que les personnes ne supportent pas la vie en collectivité ou au contraire la solitude, ou qu’elles ne respectent pas le règlement pour des raisons personnelles. La barrière de la langue et la différence de culture peut aussi rendre très difficile l’hébergement et l’intégration des personnes d’origine étrangère. Ainsi, elles peuvent se retrouver au point de départ : faire appel au 115 et/ou au SIAO. Les situations individuelles et singulières peuvent freiner l’accès à l’hébergement.

Il existe aussi les accueils de jours, dans lesquels les personnes sans domicile peuvent se laver, se reposer, bénéficier de l’électricité, manger. Ces services sont soumis à une présence journalière : les personnes qui en bénéficient doivent retourner à la rue ou en hébergement de nuit, à la fin de la journée. Une partie de ces services sont de plus fermés le week-end.

Une problématique visible de cet ensemble de structures, c’est le financement des places. Il n’y en a pas assez de disponibles pour répondre à toutes les demandes. Ainsi, les personnes qui sollicitent un hébergement ne parviennent pas toutes à en obtenir un. De nombreux établissements dénoncent des coupes budgétaires qui ne permettent plus d’accompagner dignement les personnes accueillies.
Une autre problématique existe : ces structures sont rares en milieu rural, contraignant . à se rapprocher des villes pour parvenir à y accéder.

(1) https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1256
(2)De la fragilisation à la rupture du lien social : approche clinique des impacts psychiques de la précarité et du processus d’exclusion sociale, Isabelle Vandecasteele et Alex Lefebvre, Cahiers de psychologie clinique 2006/1 (n° 26)
(3) https://www.gouvernement.fr/logement-d-abord
(4) Service Intégré d’Accueil et d’Orientation
(5) Ces commissions ont lieu à l’Union Départementale D’Accueil et d’Urgence Sociale (USAUD). Elles réunissent des professionnels du 115, de la Direction Départementale de la Cohésion Sociale et de structures d’hébergement. L’objectif de ces commissions est d’orienter les personnes grâce aux informations qu’elles ont communiqué lors de leur rendez-vous de demande en matière d’hébergement sur le service SIAO.

(à suivre : « 2- Des représentations qui ont la peau dure »)

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30 avril 2020

★ INITIATIVES - La Prévention spécialisée active durant le confinement

Le service de prévention spécialisée "Avenir des Cités" s’est engagé dans un partenariat avec le collège Victor Hugo de Harnes afin d’identifier les élèves ne disposant pas de matériel informatique. Suite à un appel à don lancé sur les réseaux pour récupérer des ordinateurs, la solidarité a joué à plein. La CAF du Pas de Calais a fait don de 50 unités centrales. Le technicien du collège a complété le matériel (écran, clavier et souris), en le vérifiant et le formatant, vérifié et formaté avant qu’il ne soit remis en état de marche.
La livraison d’une vingtaine d’ordinateurs aux familles de Harnes Billy Montigny et Sallaumines a été assurée les Jeudi 23 avril 2020 et vendredi 24 avril.


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30 avril 2020

■ ACTU - Formation • Interrogations en contrôle continu


« Une situation ubuesque et inique », l’inter régionale des formatrices et formateurs en travail social (L’IRE) ne décolère pas. La décision de l’Etat, annoncée le 20 avril via un courrier aux directions d’école, d’annuler toutes les épreuves orales et écrites pour tous les diplômes délivrés en 2020 en les remplaçant par un contrôle continu soulèvent de nombreuses questions. La toute jeune fédération nationale des étudiants en milieu social (FNEMS) a envoyé un questionnaire aux étudiants suite à cette annonce pour recueillir leurs réactions. Elle a reçu 800 réponses qui révèlent beaucoup d’inquiétudes : « Sur quels critères d’évaluation s’appuiera le contrôle continu ? », « Y aura-t-il un cadrage nationale ou des modalités selon les écoles ? », « Les étudiants seront-ils informés de ces critères d’évaluations ? », « Les dossiers rendus avant le confinement seront-ils pris en compte ? ».

Travailler pour rien ?

Thouraya Saïd, étudiante en troisième année d’éducatrice spécialisée et membre du comité de mobilisation des étudiant.e.s en travail social a rendu son mémoire, sur lequel elle a planché pendant plusieurs mois, la veille de l’annonce gouvernementale. Elle s’interroge : est-ce que ce dossier sera pris en compte ? La foire aux questions, publiée par le ministère une première fois le 28 avril et immédiatement corrigée le 29, donne une réponse pour les étudiants qui n’auraient pas pu rendre leurs travaux du fait du confinement : « L’étudiant n’a pas l’obligation de restituer à l’établissement de formation les productions personnelles initialement prévues ». Mais rien pour ceux qui l’aurait rendu pendant cette période. Par ailleurs, elle indique qu’aucune forme d’évaluation pendant le confinement ne sera prise en compte. Est-ce que cela signifie que les étudiants auront travaillé pour rien ?

Pour L’IRE, il s’agit « d’un manque de considération pour le travail réalisé : des écrits de certification préparés depuis des mois ne seront ni lus, ni évalués ».

Textes officiels

Les directions d’école attendent désormais les textes réglementaires pour y voir plus clair. L’IRE dénonce « le flou total et l’injustice inéluctable sur les modalités de cette évaluation : des travaux effectués en cours de formation doivent tout à coup se transformer en notes délivrant un diplôme d’Etat ! ». L’absence de tout regard extérieur risque d’engendrer de nombreuses inégalités et transformer un diplôme d’Etat en diplôme d’une école, jugent ces formateurs. Interrogée par Lien Social, la Direction générale de la cohésion sociale explique répondre dans un premier temps à ces interrogations par sa « foire aux question ». « Dans un deuxième temps, il est prévu de publier des textes de nature réglementaire qui viendront cadrer juridiquement ces modalités de certification. Des documents annexés serviront de guide pour les établissements de formation et les jurys ». Aucune précision de date.


30 avril 2020

• TERRAIN - Journal de bord - Histoire de confinements

Par Soline, Assistante service social
Je vous fais juste part de quelques constats de travail. Cette dame d’origine portugaise, mais peut-être a-t-elle la nationalité française, je ne sais pas je n’ai pas regardé. Pour elle, c’est comme pour beaucoup, il y a un monde entre les annonces et la réalité. La CAF dit maintenir les droits. En ce qui concerne cette dame, ils ont retenu une somme énorme de RSA après réévaluation de ses droits de ... l’année dernière !! Elle a trop perçu, se retrouve donc en dette, et ils retiennent le montant de la dette sur ses droits actuels... Donc, rien pour vivre depuis le 15 mars, et seulement 350 euros à partir du mois prochain. Elle vit seule avec ses deux enfants, doit payer le loyer et les factures, etc... Ils me fatiguent ces administrations. Un autre Monsieur s’est vu couper l’AAH car il n’a pas fourni son nouveau titre de séjour, pour lequel il avait rendez-vous en préfecture le premier jour du confinement... Les titres de séjours périmés sont pourtant prolongés automatiquement pour trois mois à cause du contexte. La CAF le sait et est donc dans l’illégalité. Comme d’hab... Et quand on les appelle, ils ne veulent pas nous parler, parce que l’allocataire n’est pas présent lors de l’appel...!! Fatiguant...
Hier, j’ai rendu visite à deux familles avec la voiture du boulot, pour distribuer des jouets d’Emmaüs, et surtout les voir en direct : tout le monde était content de se voir, les familles et moi ! Ça faisait drôle de rouler dans Toulouse après toutes ces semaines de confinement ! Je n’étais pas seule dans les rues, mais il n’y avait pas grand monde. Je n’ai pas été inquiétée par les flics, ni à pied, ni en vélo, ni en voiture. J’ai des collègues qui ont été contrôlés plusieurs fois, d’autres pas du tout, c’est très aléatoire. C’était triste quand même de voir toutes des devantures fermées, les rues désertes ou presque, comme un jour férié d’hiver...

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29 avril 2020

■ ACTU - Table ronde du confiné

Le mercredi 29 avril s’est tenue une « table ronde du confiné  » sur Youtube à laquelle ont assisté 554 internautes.

Trois intervenants y ont débattu : Didier Dubasque, Assistant social, membre du Haut conseil du travail social, Guy Hardy assistant social, membre de l’association européenne des thérapeutes familiaux et Jacques Trémintin, travailleur social en protection de l’enfance et chroniqueur à Lien Social.
Ont été abordés :
- Le processus de dégradation de l’action sociale,
- La nécessaire mutation des pratiques professionnelles, ainsi que
- La créativité que les travailleurs sociaux ont su mettre en œuvre face à l’épidémie.

L’événement en vidéo :


29 avril 2020

★ INITIATIVES - La revue Union Sociale

La revue Union Sociale éditée par l’UNIOPSS est confrontée, tout comme Lien Social, aux difficultés d’impression et de routage. Elle propose ses numéros des mois d’avril et de mai en format électronique et en libre diffusion. On peut y retrouver notamment un dossier central est consacré à la transformation de l’offre.


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