N° 862 | du 22 novembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 novembre 2007

Un lieu de vie pour adolescentes en danger

Katia Rouff

Le centre Dubreuil à Orsay (Essonne) est un foyer de l’enfance qui accueille et accompagne des jeunes filles en danger âgées de douze ans et demi à vingt et un ans. Il se compose d’un foyer éducatif, d’un service d’accueil d’urgence et de studios d’accession à l’autonomie.

Un grand pavillon blanc, un parc arboré aux couleurs d’automne. À l’intérieur de la maison chaleureuse, deux adolescentes se détendent devant la télé, d’autres papotent avec une amie dans leur chambre tapissée de posters de vedettes, font leurs devoirs, seules ou avec un éducateur. Dans les cuisines, le chef s’affaire à préparer un bon dîner. Nous sommes au foyer éducatif, l’un des trois services du centre Dubreuil. Il accueille dix-sept adolescentes (de douze ans et demi à dix-huit ans) en difficulté sociale et/ou familiale, ayant un projet scolaire ou professionnel.

Un cadre, des règles

Adrienne [1], quinze ans, est arrivée au foyer éducatif voici un an. Suite à une mesure d’investigation et d’orientation éducative, le juge pour enfants a ordonné son placement et celui de ses sœurs. Adrienne est orientée vers le foyer éducatif et ses cadettes vers des familles d’accueil.

Leur situation familiale est particulièrement instable : séparation des parents, violences, carences éducatives (manque de cadre, de régularité…) « À son arrivée, l’adolescente n’allait plus régulièrement à l’école. Elle nous a dit en avoir « ras le bol » des cours et rêver du métier de coiffeuse, évoque Annie Achard, la directrice. L’équipe éducative la soutient dans l’élaboration de son projet professionnel. La jeune entre dans le dispositif junior apprentissage et expérimente divers environnements professionnels, dont la coiffure qui continue à l’attirer. »

L’équipe lui rappelle régulièrement la nécessité de se conformer aux cadres sociaux de l’école et de l’employeur… et aux règles du foyer éducatif. L’adolescente affirme que « seuls [ses] parents ont le droit de lui donner des ordres » et transgresse les règles. « En s’investissant dans la vie du foyer et dans ses études, Adrienne a l’impression de « trahir » sa famille », analyse Marie-Claude Cambalacho, cadre socio-éducatif. L’internat lui offre un cadre qui l’aide à se construire (arriver à l’heure aux repas, dîner à table avec les autres…). Pas simple pour elle. «  Donner des repères à des jeunes qui n’en ont jamais eu, c’est un peu comme pousser dans une piscine quelqu’un qui ne sait pas nager, me disait une jeune fille en entretien. Ça provoque l’effroi ! », sourit Marie-Claude Cambalacho.

En septembre 2007, Adrienne entre en centre de formation d’apprentis (CFA). Malgré son jeune âge, elle a trouvé seule son employeur. « Si tu as réussi cela, tu peux réussir bien d’autres choses », lui rappelle l’équipe. Ravie de sa formation, elle reste cependant rebelle avec les éducateurs, continuant à transgresser les règles et fuguant lorsqu’elle est angoissée. « Son comportement est lié à la situation difficile de sa famille avec laquelle elle interagit, estime le cadre socio-éducatif. Mais les choses commencent à bouger. Grâce au soutien d’une des psychologues du centre, elle comprend qu’exprimer ses problèmes aide à avancer. »

Dans le foyer éducatif, le maintien des liens avec la famille est privilégié lorsque cela est possible et organisé en fonction du calendrier fixé par l’aide sociale à l’enfance (ASE). Adrienne passe certains week-ends chez sa mère avec ses sœurs, les rencontres avec son père ont lieu en présence d’un médiateur. Les cadettes d’Adrienne ont la possibilité de lui rendre visite au foyer le mercredi. L’équipe éducative téléphone régulièrement à ses parents pour les tenir au courant de ses projets, les incite à lui rendre visite et les convoque en cas de difficultés. Son éducateur référent à l’ASE rend visite à sa mère et sert aussi de lien entre le foyer et la famille.

Face aux difficultés présentées par Adrienne, l’équipe a saisi trois fois le juge pour enfants qui l’avait confié à l’ASE. Lors de la première audience il a recadré l’adolescente, lui rappelant les raisons pour lesquelles elle a été placée. Lors de la seconde - face à une situation familiale que l’équipe jugeait complexe - il a proposé une évaluation familiale par le Centre d’étude clinique des communications familiales (Ceccof). Enfin, à la troisième il a décidé la mise en place de visites médiatisées avec le père. « Ce recadrage par un magistrat au titre de l’assistance éducative est très important. Il fait tiers, dit la loi, représente la société. Il est très important que les jeunes sachent qui fait quoi », souligne Annie Achard. Le magistrat a incité Adrienne à ne pas gâcher ses chances. Par son accueil et son accompagnement, l’équipe éducative du foyer la soutient dans son projet professionnel. À elle de s’accrocher pour le réaliser.

Accueils diversifiés

Le centre Dubreuil est l’un des dix-sept établissements publics gérés par la Dases de Paris. Il accueille des jeunes filles scolarisées ou en formation professionnelle dans les structures de l’Education nationale, les structures privées d’enseignement général ou professionnel, les CFA, les plates-formes dédiées au rattrapage scolaire et à l’élaboration d’un projet professionnel.

Ouvert 365 jours par an, il assure une mission de protection et d’accompagnement éducatif par un accueil de jeunes filles tout au long de l’année. Outre le foyer éducatif, il gère un Service d’accueil d’urgence (Sau) et des studios d’accession à l’autonomie. Le Sau, situé au fond du parc, derrière le foyer éducatif, accueille six jeunes filles (de treize à dix-sept ans), venant de Paris ou de l’Essonne, pour une période d’observation de trois mois maximum en vue d’une orientation adaptée. Le Studio 13, structure d’accession à l’autonomie, propose des studios et des studettes dans un immeuble du centre ville à quatorze jeunes (de dix-sept ans et demi à vingt et un ans).

La plupart des jeunes filles accueillies dans les services du centre Dubreuil sont en conflit avec leur famille, victimes de maltraitance ou isolées sur le territoire français, sans référent légal. Aux chamboulements liés à l’adolescence, viennent se greffer des difficultés scolaires, souvent anciennes, même si les jeunes filles accueillies ne présentent pas de grands retards scolaires. Un professeur de lycée vient six heures par semaine pour un soutien scolaire et un éducateur fait le lien avec l’Education nationale et les conseillers d’orientation. Chaque jeune réfléchit et travaille avec l’équipe à la mise en place d’un projet individuel de prise en charge.

En dehors du service d’accueil d’urgence, le séjour dans ce foyer de l’enfance dure le temps nécessaire à l’évolution personnelle de la jeune fille et à celle de sa situation familiale. Cette durée est fréquemment réévaluée lors des audiences chez le juge des enfants. Dans la mesure du possible, la jeune fille reste scolarisée dans son établissement d’origine, sauf en cas de contre-indication du juge ou d’une trop grande distance géographique avec le foyer. Chaque service a son équipe éducative dédiée avec une présence d’éducateurs le jour comme la nuit.

« Nous accueillons des jeunes filles qui se dévalorisent, n’ont souvent pas confiance en elles, explique Annie Achard. Elles ont une histoire familiale difficile, peu de soutien familial, ont une mauvaise connaissance d’elles-mêmes et de leur potentiel. Souvent, elles sont envahies par les affects, ne font pas confiance aux adultes et ont du mal à mettre des mots sur ce qu’elles ressentent. » Deux psychologues du centre Dubreuil leur proposent un soutien ponctuel et éventuellement les orientent vers une psychothérapie. Elles partagent parfois le dîner des jeunes filles pour les mettre en confiance, elles qui pensent que « les psychologues sont réservés aux fous. » Les deux psychologues travaillent également avec les équipes à la mise en place du projet individualisé de chaque jeune fille.

À ces adolescentes qui vivent d’importantes transformations corporelles et psychiques, une infirmière propose écoute, conseil et accompagnement vers les réseaux de santé. Les temps de transports (RER, train…) pour se rendre chez le médecin par exemple, sont autant de moments privilégiés durant lesquels la jeune fille confie plus facilement ses soucis à l’infirmière.

Le week-end et durant les vacances, des activités, des transferts et des camps sont proposés aux jeunes filles qui ne rejoignent pas leur famille. Certaines peuvent être reçues en familles d’accueil pour le week-end, lorsqu’elles le souhaitent. Toute l’année, elles pratiquent une activité de leur choix à l’extérieur : hip hop, foot, danse… comme la plupart des ados de leur âge.


[1Le prénom a été changé


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