N° 1300 | Le 7 septembre 2021 | Par Catherine Bourduge, éducatrice et Anne Chaynes, assistante sociale | Échos du terrain (accès libre)

« Un détour en famille »

Thèmes : Protection de l’enfance, Pratique professionnelle

Cette initiative est née du constat de l’absence d’outils spécifiques destinés aux travailleurs sociaux pour s’entretenir avec des enfants susceptibles de vivre des situations de danger.
Assistante sociale et éducatrice de longue date, nous avons créé ce support, à partir de notre expérience dans la protection de l’enfance et la Protection judiciaire de la Jeunesse, et notamment des liens tissés tant avec les magistrats qu’avec les structures médico-sociales. Mais surtout, c’est notre activité professionnelle d’évaluation et d’accompagnement qui nous a confrontées à de nombreuses rencontres avec des enfants en souffrance, à leur situation singulière, à leur vécu quotidien face à des situations sociales et familiales marquées par des violences, des addictions, des séparations… De toutes ces rencontres avec ces enfants, nous avons pu mesurer les enjeux et la pression autour de leur parole, de leur difficulté à mettre en mots ce qu’ils vivent ou subissent, de la question de la loyauté envers leurs parents et de leurs craintes des conséquences de leur récit. Leurs premiers échanges avec nos institutions restent pour la plupart une expérience peu rassurante, voire angoissante pour eux et donc peu propice à leurs confidences.
Il est alors devenu urgent pour nous de trouver une solution pour apaiser, soulager les enfants accueillis, leur permettre de s’exprimer plus librement, mais aussi de fournir au professionnel qui les reçoit la matière néces­saire à l’échange.
«  Un détour en famille  » a été élaboré et construit dans ce contexte. Au fil des mois, nous avons pensé et construit un prototype que nous avons mis à l’épreuve et expérimenté durant deux années. Dans le souci de nous conforter dans notre projet, nous avons envoyé un questionnaire, en novembre 2020, à une cohorte de professionnels qui œuvrent au titre de la protection de l’enfance. En dix jours, soixante-quatorze nous ont été retournés. L’entretien avec les enfants y est qualifié de complexe ou nécessitant vigilance et attention, pour 99  % des professionnels. Si 62,5  % d’entre eux déclarent n’utiliser aucun outil, 98,6  % seraient intéressés par celui qui pourrait leur être proposé. L’analyse de ces chiffres confirme l’absence de supports et la difficulté des professionnels à recueillir la parole de l’enfant, ainsi qu’une forte demande d’un média permettant d’aborder sa famille, son quotidien… L’outil que nous avons conçu a été présenté à un juge des enfants, à un pédopsy­chiatre, à une psychologue interculturelle, à un ancien responsable d’unité éducative de la PJJ et à un doc­teur en philosophie et éthique. Leurs regard et avis ont validé et confirmé les cadres juridique, éthique, psychologique et éducatif dans lesquels s’inscrit notre démarche. L’objectif que nous avons donné à ce support est bien de libérer le professionnel, dans la préparation de l’entretien initial, des enjeux de la rencontre, sans pour autant les négliger. Il peut se centrer sur l’enfant, partager ce moment et interroger sereinement ses choix. Comment utiliser cet outil ? Avec l’aide de personnages variés, aimantés, à sa disposition dans un livre, l’enfant reconstitue progressivement sa famille sur un tableau, en s’y positionnant. En tournant les pages et faisant des choix grâce aux illustrations mobiles, il peut parler de sa propre histoire. Le professionnel l’interroge sur les choix qu’il fait. Il est à l’écoute des émotions que l’enfant manifeste, de sa vision des choses et de ses partis pris. Dans un second temps, l’enfant est invité à tirer des objets de la vie quotidienne (qui ont été choisis et déposés au préalable dans un sac). Il les dispose, à sa convenance, au sein de sa famille. Des échanges sont engagés en lien avec les objets et leurs modalités d’attribution. L’enfant est invité à commenter : ce qu’il aime, ce qu’il changerait, dans l’idée d’une famille en dynamique. «  Un détour en famille  » permet une accroche, un lien. L’enfant l’investit à son rythme, prend plaisir à reconstruire sa famille et partager son quotidien. Il fait des choix : s’arrêter, dire ou pas, changer d’avis… Ainsi Karine (8 ans), placée depuis peu, qui a subi différents changements et rencontré divers travailleurs sociaux : sa parole est envahie des discours des différents membres de la famille. Face aux professionnels, elle modifie son discours, pour atteindre son désir de retour au domicile. En fin d’entretien, après l’utilisation de l’outil, Karine nous dit : «  y’aurait pas eu ça, je vous aurais menti   ». Maxime (5 ans), quant à lui, évolue dans un contexte familial violent, choisit en fin d’entretien, le ballon de foot et le pistolet. Il place le premier à côté de lui. S’emparant du pistolet, il explique que son papa en possède un qu’il lui a montré, puis le positionne sur son beau-père, «  qu’il faut tuer   ». Sophie (7 ans), placée, s’empare du pictogramme de la maman, en commentant «  j’ai bien besoin d’une jolie maman comme çà…  ». Lucille (4 ans) tire du sac l’émoticône «  en pleurs   », le positionne auprès de sa mère qu’elle voit de façon aléatoire et imprévisible, «  elle pleure, elle n’a pas sa maman…  ».

En France, 340 000 enfants bénéficient de l’Aide Sociale à l’Enfance, ce chiffre augmente chaque année. Plus de 200 000 agents œuvrent au titre de cette mission. En 2019, 126 000 situations de mineurs en danger ont nécessité une saisine judiciaire.
Nous sommes convaincues qu’«  Un détour en famille  » peut intéresser ces différents acteurs : éducateurs, éducateurs de jeunes enfants, assistants de services sociaux, puéricultrices, psychologues… mais aussi de nombreuses structures variées, que ce soit de la Justice, des départements, d’associations, mais aussi les brigades des mineurs, les avocats pour mineurs, les hôpitaux, les écoles… qui œuvrent ensemble, au titre de la protection de l’enfance.
À l’heure où l’actualité met une nouvelle fois en exer­gue les violences subies par des enfants et où le gouvernement se réengage fortement pour les combattre, affirmant sa volonté de mieux entendre la parole des enfants (le pacte pour l’enfance, les dernières recommandations de la Haute Autorité de Santé), «  un détour en famille  » s’inscrit pleinement dans cette démarche.
Aujourd’hui, nous lançons en autoédition, cet outil de médiation et d’entretien qui est disponible en souscription, imprimé et façonné par l’entreprise tarnaise, Escourbiac, qui nous accompagne dans cette démarche.

Contact : undétourenfamille@gmail.com