N° 832 | du 15 mars 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 15 mars 2007

Un accompagnement sur mesure

Monique Castro

L’ITEP Paul Lambert à Toulouse est spécialisé dans l’accueil de jeunes en difficulté relationnelle et en échec scolaire qui viennent là pour tenter de surmonter leurs problèmes et réintégrer le circuit classique. L’une des clefs de la réussite du centre est la pluridisciplinarité de l’équipe couplée à une prise en charge individuelle

C’est une ancienne maison de maître en brique rose entourée d’arbres et de jardins. Une curiosité dans ce foisonnement de tours et de barres de la Reynerie, l’un des quartiers du Mirail, banlieue turbulente de Toulouse. L’institut éducatif, thérapeutique et pédagogique (ITEP) Paul Lambert [1], qui occupe les lieux, tient à cet ancrage territorial : « C’est bien, pour répondre aux besoins du quartier, qu’on soit installé ici. On a pensé partir ailleurs quand on nous a expropriés d’une partie de nos locaux et terrains pour y construire une station de métro. Et puis on s’est dit que pour nos jeunes, être à dix minutes du centre-ville, c’était pas mal », reconnaît André Ruiz, directeur du centre.

Ses jeunes, des enfants et des adolescents présentant des troubles du caractère et du comportement, mal en classe et mal dans la vie, ont été envoyés là pour travailler leur problèmes de comportement en vue de réintégrer le circuit « ordinaire » le plus rapidement possible.

Autrefois fière de remettre sur les rails 80 % des élèves qui lui étaient confiés, l’équipe doit se contenter aujourd’hui de 70 % voire 65 % de réussite. « Le niveau scolaire a baissé. Il y a quinze ans, on préparait les élèves à entrer dans le secondaire, désormais il faut les aider dans l’apprentissage de base de la lecture et de l’écriture », constate-t-il. Du coup, les jeunes restent plus longtemps dans le centre : deux ans et demi en moyenne. Aux difficultés scolaires se greffent d’autres problèmes.

Depuis une dizaine d’années, les élèves présentent des troubles psychopathologiques plus importants que par le passé, et cela est d’autant plus inquiétant que la situation sociale des familles s’est également aggravée. Ce constat est partagé par tous les directeurs d’ITEP. « Petit à petit nous avons adapté nos moyens et nos réponses à ces évolutions, notamment en développant, comme la loi nous y incitait, la prise en charge individuelle des jeunes », poursuit-il.

Concrètement, quand un jeune arrive à l’ITEP Paul Lambert, selon son état, soit il reste dans le milieu ordinaire et est accompagné par le service d’éducation et de soins spécialisés à domicile (SESSD), soit il est inscrit dans le demi-internat de l’établissement.. Dans tous les cas la prise en charge est globale et centrée sur le soin psychothérapeutique. « Notre objectif est de traiter les troubles du caractère et du comportement de ces jeunes qui ont des difficultés relationnelles, on les aide sur un plan psychothérapeutique », ajoute-t-il.

Le personnel encadrant est composé d’éducateurs spécialisés, de médecins psychiatres, de psychologues, de rééducateurs psychomotriciens, d’orthophonistes et de neuf enseignants mis à disposition par l’éducation nationale pour le demi-internat. Tous ces professionnels travaillent en équipe mais aussi en relation étroite avec les familles : « Quand on reçoit les parents dans le cadre du contrat de séjour, on leur dit bien qu’on veut les rencontrer souvent, que leur présence est importante et leur participation au projet de leur enfant fondamentale », insiste André Ruiz.

Une équipe homogène

Le SESSD accueille trente jeunes âgés de onze à vingt ans, ils suivent leur scolarité dans leur établissement d’origine et viennent au centre où ils reçoivent un soutien scolaire et un accompagnement personnalisé éducatif, scolaire, psychothérapeutique et rééducatif. Quand le maintien dans le milieu ordinaire n’est plus possible, le jeune est orienté vers le demi internat ou vers un autre ITEP.

Le demi-internat accueille quarante-huit jeunes de onze à dix-sept ans, ils passent toute la journée dans le centre et retournent le soir chez eux ou dans un foyer à caractère social pour certains d’entre eux. Ils sont pris en charge par tout le dispositif thérapeutique et suivent une scolarité adaptée sur place. Les élèves sont répartis selon leur niveau dans des petites classes de quatre à six élèves et reçoivent une pédagogie adaptée à leurs besoins.

L’association gestionnaire ARSEAA (Association régionale pour la sauvegarde de l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte) a signé une convention avec l’éducation nationale pour qu’une équipe enseignante, organisée en unité d’enseignement depuis la loi de 2005, soit mise à disposition de l’établissement. Des profils de postes semblables à ceux des ZEP ont étédemandés : les enseignants sont choisis en fonction de leur formation, de leur parcours ou de leur sensibilté. Ce n’est pas de la cooptation, juste la volonté de mettre sur pied une équipe pédagogique homogène qui marche dans la même direction pour répondre aux besoins spécifiques de ces adolescents.

C’est que l’histoire est riche. Le centre Paul Lambert est issu de l’ancien Centre pédotechnique de Saint-Simon, un observatoire du social toulousain à l’origine d’une école d’éducateurs et l’un des creusets de la psychotérapie institutionnelle. En deux mots, dans la psychothérapie institutionnelle, l’environnement peut avoir un effet soignant notamment grâce à l’action coordonnée d’une équipe pluridisciplinaire. Cette référence théorique a influencé, dans les années soixante, la pédagogie institutionnelle.

Dans cette déclinaison de la psychothérapie appliquée à l’éducation, la mission est confiée là aussi à une équipe pluridisciplinaire. Participative avant l’heure, cette démarche invite le jeune à la réflexion commune afin qu’il collabore aussi à la réponse à apporter à son propre cas. Comme la psychanalyse, la pédagogie institutionnelle place le sujet au centre des préoccupations. La parole y est donc extrêment importante. À l’Institut Paul Lambert, la place accordée à la parole est toujours aussi grande. Chaque jour, dans les « groupes parole », le jeune parle devant le groupe, raconte ce qu’il a fait, ce qu’il pense.

Ces références générales de base ont été enrichies notamment par la psychopédagogie et la systémie. « On s’inspire de la référence psychanalytique institutionnelle, les enseignants travaillent avec les éducateurs, les psychologues et le psychiatre, sans oublier le travail avec les familles », résume André Ruiz.

La recherche du juste équilibre entre le jeune et sa famille est également une clef de la réussite. D’un côté, les familles sont sollicitées pour accompagner la démarche psychoéducative enclenchée pour leur enfant et de l’autre l’institution travaille à rendre le jeune autonome. En effet, dans certaines situations une relation trop symbiotique peut nuire au développement des jeunes.

Pour les aider à devenir plus autonomes, l’ITEP les éloigne physiquement, géographiquement. Des transferts sont organisés ; autrefois quand le centre avait encore des chevaux, ces déplacements se faisaient à cheval jusque dans les forêts de la montagne Noire. De nos jours, ces projets se sont réduits mais les voyages ou des échanges avec des collèges en France ou en Espagne restent des outils de travail tout à fait pertinents.

Implanté dans un quartier où vit une forte population de migrants les questions transculturelles viennent bousculer les références théoriques de l’institution. D’autant que « ces enfants nés ici venus d’ailleurs » vivant dans les quartiers du Mirail composent environ 50 % de la population du centre. L’équipe a interrogé ses pratiques pour les adapter à ces nouvelles réalités. Une grande part est désormais consacrée à la découverte de la culture, la sienne et celle de l’autre.

Travail sur l’image

L’ITEP travaille aussi sur sa propre image, celle qu’il donne dans le quartier. Les voisins avouent ne pas trop savoir ce qui se passe dans cette institution qu’ils qualifient parfois de « maison de fous »… L’équipe du centre joue l’ouverture. Pour atteindre ses objectifs de réintégration sociale, elle multiplie les contacts et les échanges avec les associations du quartier : certains jeunes du centre participent à l’atelier radio de la MJC et partent leur micro en bandoulière pour réaliser des prises de sons et des interviews. Quand un tournoi de foot est organisé avec des éducateurs de prévention du conseil général de la Haute-Garonne, l’ITEP prête ses terrains, un rapprochement a même été réalisé avec le collège du quartier où les jeunes de l’ITEP vont parfois déjeuner au self.

L’une des dernières actions - et pas la moindre - a consisté à peindre une fresque sur un bus dans le cadre d’un projet artistique interculturel, TOP’ARTS, organisé par les entreprises du quartier. Un graffeur professionnel est venu au centre apprendre les bons gestes aux jeunes, puis ils sont allés directement dans les ateliers de réparation de Tisséo, propriétaire des bus et responsable des transports en commun de la ville de Toulouse, peindre directement leur oeuvre sur le bus. À cette découverte de l’entreprise s’ajoutait une autre rencontre, celle des chauffeurs qu’il leur arrive d’insulter et dont certains jeunes « caillassent » les bus à l’occasion…

« L’action de création sert de médiation pour faire du lien social », explique Cathy Jougla, professeur d’arts plastiques à l’institution. Comme elle avait constaté que les jeunes devenaient de plus en plus souffrants et que sa formation ne lui suffisait plus pour s’occuper d’eux, elle a passé un diplôme d’art thérapeute à la fac de médecine de Toulouse. À partir des créations qu’ils réalisent, elle peut établir un lien plus étroit avec le soin : « Ce travail de renarcissisation permet de mettre en mots leur mal de vivre ».

Une fois par semaine une réunion de coordination a lieu avec le médecin psychiatre, c’est l’occasion de faire un travail de mise en commun pour faire le lien avec le projet thérapeutique global du jeune. « Grâce à l’art, ils se laissent davantage aller et acceptent plus facilement de rentrer dans un travail de soin personnel », déclare-t-elle. De retour d’un voyage à Barcelone où ils ont découvert et adoré l’oeuvre de Gaudi, les jeunes s’affairent à décorer des bancs dans le parc du centre avec des matériaux de récupération… Ils redonnent une seconde vie à des carreaux de couleur comme ils viennent eux aussi chercher une seconde chance, une vie un peu plus rose… «  Une réponse à l’éternelle quête de bien-être qui fait trop souvent défaut à ces adolescents de treize ans », conclut-elle.


[1ITEP Paul Lambert - 2 rue Raymond Lizop - 31100 Toulouse. Tél. 05 61 19 27 00


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