N° 1246 | du 5 mars 2019

Faits de société

Le 5 mars 2019 | Marianne Langlet

Squat : une expérience sociale

Thème : Toxicomanie

Après plus de dix années d’existence, la mission squat de Médecins du Monde a fait le choix de s’arrêter. Les personnes-relais au sein des squats et le réseau d’auto-support co-construit au fil des années peuvent désormais continuer sans elle.

Février 2018. La mission squat de Médecins du Monde présente la capitalisation de son expérience après plus de dix années dans les squats. Le programme est terminé ; l’association se retire après que les savoirs, expériences, outils construits avec les squatteurs au fil des années se transmettent désormais sans l’appui de la mission.

« La première chose que les squatteurs nous ont demandé c’est : "Vous êtes qui ?" ». Nous sommes en 2004, des intervenants de la mission Rave de Médecins du Monde suivent leur public dans les squats. Ils y sont perçus comme une institution, soupçonnés de contrôle social. En réponse aux interrogations, ils laissent la charte de Cracovie sur l’action humanitaire, une vision de la santé globale (physique, mentale et sociale) défendue par l’Organisation mondiale de la santé, invitent les squatteurs à les lire, y réfléchir. « On revient et on en discute ». Intervenants du programme, squatteurs, personnes du milieu festif techno partent aussi dans une expérience d’errance commune à l’été 2005, découvrent d’autres lieux de vies et des associations. De cette période d’immersion émergent deux entités importantes du programme : le squat La petite Rockette où sera notamment installée une permanence médico-psycho-sociale ouverte à tous et l’Intersquat, un réseau francilien de collectifs de squatteurs visant à l’auto-support, un partage des savoirs, des outils et des compétences entre les personnes.

La mission squat ? « Un grand terrain d’apprentissage » pour penser autrement le travail des professionnels du médico-social dans la philosophie d’approche employée en réduction des risques. Un laboratoire du social avait titré Lien Social (n° 954) qui avait suivi quelques jours le travail de la mission en 2009. Attention, l’équipe se défend de toute complaisance. « On a pu entendre que la mission squat faisait la promotion du squat, souligne René Dutrey, responsable de la mission. Mais aujourd’hui, vu le niveau d’exclusion, un monde sans squat est impossible. Ils sont là et il faut faire avec ».

La philosophie d’intervention construite au fil des années s’appuie sur un travail d’immersion, un « aller vers ». « Aujourd’hui, tout le monde le revendique, mais cela signifie être avec les personnes, partir d’elles, accepter leur parcours, leur situation. Il y a une dimension dynamique dans cette approche, il n’y a pas d’appropriation, pas d’infantilisation de la personne », décrit Roberto Bianco-Levrin, coordinateur du programme, qui juge délétère la verticalité des interventions sociales classiques.

La notion de proximité, qui a pu interroger en interne, a également été défendue par la mission squat. « On a appris à se rencontrer, se découvrir en tant que personne d’abord, et pas autour d’une problématique ou d’un besoin exprimé par les personnes » poursuit Roberto. Une notion poussée à l’extrême par le coordinateur qui, depuis quinze ans, vit en squat ; une sorte de travailleur-pair inversé s’amuse cet éducateur spécialisé. « Le fait que Roberto soit devenu squatteur met un parallélisme dans la relation qui fait qu’il n’arrive pas en sauveur, en sachant, il arrive en personne identique dans laquelle on peut se reconnaître et être reconnu sur ses compétences » détaille René Dutrey. Dernier retour d’expérience : le détachement lorsque le lien n’est plus nécessaire. « C’est ce que nous sommes en train de faire avec ce programme » conclut Roberto Bianco-Levrin.