N° 1239 | du 13 novembre 2018

Critiques de livres

Le 13 novembre 2018 | Jacques Trémintin

Sans « mobile » apparent

Bertrand Bergier


éd. Chronique Sociale, 2016, (174 p. - 14,50 €) | Commander ce livre

Thème : Informatique

Tout le monde possède un téléphone… ou presque. En détenir un est devenu une norme qui vaut appartenance au groupe et conformité avec le plus grand nom­bre. Quel est donc ce petit village isolé de « sans portable » qui résiste encore, maudissant cet appareil et/ou le maintenant à dis­tance ? En auscultant les logiques du refus de s’aligner sur le comportement dominant, Bertrand Bergier nous éclaire aussi sur les effets pervers auxquels sont confrontés ses utilisateurs.

Certes, il n’y a pas de construction sociale des « non équipés » autour d’un choix de vie commun. Il y a très peu de non usage absolu. On y trouve tout autant des désenchantés, que des étourdis (appareil perdu), des malchanceux (dérobé) que des victimes de la pauvreté (rendu) ou de l’obsolescence programmée (altéré). Le non équipement s’explique par l’attente de liberté face à la délimitation des espaces de joignabilité : refus de la confusion entre la vie privée et la vie professionnelle, refus que le capté devienne captif, refus que le relationnel devienne fusionnel, refus du culte de la vitesse et de l’instantanéité attendus, refus de la ferveur pour la réactivité et la suractivité exigés. Et donc une liberté tout autant revendiquée à l’indisponibilité : refus de sacrifier un temps à soi, refus du régime d’immédiateté considéré comme inacceptable, inquiétant et anxiogène.

Le portable donne l’illusion de s’affranchir du temps, alors qu’il en fait l’instrument ordinaire de sa tyrannie : le tout, tout de suite dissout l’attente et l’ennui dans lesquels on s’étire voluptueusement, par lesquels on baille de plaisir tout au bonheur ne n’avoir rien à faire et de remettre à plus tard tout ce qui n’est pas urgent. Mais, liberté encore de se consacrer pleinement à ce que l’on fait : refus d’être perturbé par des communications incessantes, refus d’être à disposition des appels et messages ininterrompus, refus que le présentiel et l’être-là corporel soient sacrifiés à une connexion intempestive, refus que la relation à distance imprévue prime sur la relation de visu prévue. La main qui ne lâche jamais son portable, la consultation furtive de l’écran, le regard abaissé pour textoter… tous ces comportements banals traduisent un oubli des convenances, un manque d’authenticité dans le face à face et une déterritorialisation de la communication. Mais, à travers le portable, ce qui est remis en cause, c’est le symbole d’une culture technocentrée qui s’affranchit de la demande, se plaçant en amont de l’offre non en aval, lui dictant ses conditions et ses exigences.


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