N° 1223 | du 20 février 2018

Faits de société

Le 20 février 2018 | Joël Plantet

Protection de l’enfance : l’info maltraitée

Thème : Maltraitance

Un chiffre faux, repris en boucle, instrumentalise l’opinion : deux enfants seraient tués chaque jour par leurs parents.

Depuis quarante ans, un chiffre hante le travail social et la société, renforçant régulièrement la défiance de la population à l’égard des professionnels de la protection de l’enfance.
Et réduisant celle-ci à ses cas les plus dramatiques. Deux enfants meurent quotidiennement de maltraitance parentale, nous dit-on. Une étude étayée de Laurent Puech, assistant social, ancien président de l’ANAS, publiée sur le blog du sociologue Laurent Mucchielli, vient mettre à mal cette assertion et remettre quelques pendules à l’heure.

Hypothèse : bien que les données officielles police/gendarmerie montrent un total dix fois moins important que celui proclamé, l’absence d’interrogation par rapport à un chiffre manifestement faux serait la conséquence d’un « devoir d’empathie émotionnelle » difficile à éviter lorsqu’il s’agit de mort d’enfant. L’auteur oppose une éthique de conviction, dénonçant le système de protection de l’enfance, à une éthique de responsabilité, qui se meut sur la base d’éléments évalués et complexes.
Discuter ce chiffre, en outre, contiendrait le risque de disqualifier celui qui l’interroge, soupçonné de discréditer la cause de l’enfance martyre.
Laurent Puech démonte, point par point, les sources avançant le chiffre de deux enfants tués par jour (soit 730 par an) par maltraitance : absence de méthode solide et de base de données fiable, utilisation du chiffre comme élément de communication, quelques médias amplifiant sa diffusion. La fabrique du faux à partir de l’approximatif, en quelque sorte. Les conséquences se font sentir : « Cela ne crée-t-il pas de l’évitement chez nombre de professionnels tant ce chiffre leur paraît absurde ? Un abaissement du seuil d’alerte qui va faire déclencher plus rapidement des placements d’enfants dans le but de protéger les institutions « au cas où il y aurait un drame » ? »
Non sans talent, l’association issue des comités Alexis Danan – créés en 1936 par un journaliste, modernisés dans les années quatre-vingt-dix sous l’appellation Enfance majuscule – utilise l’émotion et les médias en vue de mobiliser opinion et pouvoirs publics sur la question de la maltraitance des enfants. D’autres (La Voix de l’enfant, L’Enfant bleu…) font relais et le chiffre se propage. Les travaux d’une médecin pédiatre épidémiologiste de l’Inserm, Anne Tursz (qui publia en 2010 Les Oubliés), ont, il y a une dizaine d’années, officialisé ce chiffre. À partir des années 2000, la diffusion de ces données va exploser, via Internet.

Ainsi, depuis le début des années quatre-vingt, le chiffre court les rédactions, les prétoires, les discours officiels sans qu’aucune source valide n’en ait démontré le fondement. « Trop d’enfants meurent de la maltraitance par leurs parents ou leur entourage de proximité, mais probablement cinq à six fois moins que le nombre annoncé de deux par jour », conclut l’étude, après avoir analysé une à une les données recensées dans ce domaine en quarante ans. Un travail de titan, validé par un sociologue, et confirmé qui plus est par les chiffres de l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE) qui, en janvier dernier, faisait état, pour l’année 2016, de… 67 enfants décédés dans un cadre intrafamilial. L’impact émotionnel est différent.

Infos/contact : dossierdeuxenfantsparjour@gmail.com | www.laurent-mucchielli.org