N° 1271 | du 14 avril 2020

Faits de société

Le 14 avril 2020

Professionnels en souffrance

Thème : Risque professionnel

Dans son livre intitulé Souffrance en milieu engagé, la journaliste Pascale-Dominique Russo a mis en lumière un sujet peu abordé : la souffrance au travail dans le secteur du social et de l’Économie sociale et solidaire (ESS).

Pascale-Dominique Russo a enquêté auprès de salariés de grandes structures du secteur social, comme France Terre d’Asile, Emmaüs ou encore le groupe SOS (1). L’enquête présente des résultats édifiants. Contrairement à une idée reçue, les professionnels de ces secteurs sont loin d’être épargnés par le harcèlement, les injonctions contradictoires de leur direction, les manquements au droit du travail. La souffrance des professionnels du travail associatif prend même des formes spécifiques à ce secteur. Autre singularité, le silence. En bas de l’échelle comme chez les supérieurs hiérarchiques, il semble y avoir un impensé, voire un déni de cette souffrance.
En 2016, la moitié des salariés de l’ESS ont un sentiment de dégradation de leur qualité de vie au travail. Cadences effrénées, obligation de rendre des comptes, multiplication des indicateurs et des évaluations : en copiant le secteur privé capitaliste, le secteur social semble avoir renoncé à une certaine culture de l’humain. Assistante de service social en mission locale, Hélène Facher témoigne auprès de Pascale-Dominique Russo : « Quand je recevais des personnes, je me demandais : comment rendre compte de cet aspect de l’entretien ? Comment valoriser ce que je lui ai proposé ? Toutes ces questions nous traversaient la tête et avaient des conséquences sur la qualité de notre écoute.  » Hélène recevait entre cent dix et cent vingt personnes par mois. Des chiffres vertigineux qu’on retrouve dans d’autres secteurs : dans les Plateformes d’accueil des demandeurs d’asile (PADA) d’Île-de-France, chaque travailleur social reçoit 300 à 400 demandeurs d’asile par jour ; dans les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) et les centres d’hébergement d’urgence (CHU) d’Emmaüs solidarité, on compte un travailleur social pour quarante personnes (contre vingt-cinq quelques années plus tôt).
À cela s’ajoute un basculement dans les modes de financement – la logique d’appel d’offre ayant pris le pas sur les subventions – qui incitent les associations à faire plus avec moins. Elles embauchent donc sur des contrats plus précaires, des professionnels moins qualifiés. Dans les centres d’hébergement d’urgence, de nouveaux profils apparaissent : auxiliaires de services socio-éducatifs, médiateurs ou encore aides socio-éducatifs. Non diplômés du secteur social, recrutés parce qu’ils maîtrisent plusieurs langues, ces travailleurs sous-payés sont très exposés à la souffrance et à la violence alors qu’ils n’ont aucune formation pour y faire face.
Pourtant, force est de constater que les professionnels de ces secteurs se mobilisent peu. La grève est souvent impensable : les conséquences sur les personnes accompagnées apparaissent trop importantes. Face à des personnes bien plus précaires, les professionnels ont tendance à se considérer (et à être considérés par leur hiérarchie) comme des privilégiés et ont donc du mal à signaler telle heure supplémentaire non comptée, telle charge de travail trop importante ou tel comportement déplacé d’un responsable. Pourtant, «  pour ne pas perdre leur âme, ils auraient tout à gagner à prendre une longueur d’avance sur les risques psycho-sociaux  », conclut Pascale Dominique Russo.

(1) Souffrance en milieu engagé, enquête sur des entreprises sociales, Éd. Du Faubourg, 2020.