N° 1302 | Le 5 octobre 2021 | Par Myriam Altamore, coordinatrice, éducatrice spécialisée, médiatrice animale et Lucas Villard, psychologue clinicien, avec la collaboration des résidents du foyer de vie/ CAJ Michelle Darty 92 – Protection Sociale de Vaugirard - Issy-les-Moulineaux | Échos du terrain (accès libre)

Pixel, membre canin de l’équipe

Thèmes : Médiation, Pratique professionnelle

Faire entrer un animal dans le quotidien de personnes en situation de handicap mental et psychique n’est pas une démarche anodine.
Le projet «  La main dans la patte  » a été mené avec succès.

Ce projet éducatif et thérapeutique autour des animaux est né au croisement de la réussite du partenariat avec une ferme pédagogique et du désir d’adoption d’un chien par Myriam, professionnelle formée à la médiation canine. Il obtint d’emblée le soutien de notre équipe et de la direction de notre foyer de vie/Centre d’accueil de jour, ainsi que de notre direction générale. Pour le mener à bien, nous avons commencé par de nombreuses recherches et lectures sur le sujet. Mais, ses objectifs et son cadre de mise en œuvre ne pouvaient être pensés qu’en co-construction avec les résidents. Il était primordial d’interroger leurs envies et leurs attentes sur la venue d’un chien dans leur environnement quotidien, avec toute la dimension intime et psychique qui s’y réfère, mais également d’en informer les familles et les représentants légaux. Leur adhésion et leur collaboration furent pour nous la condition sine qua non de sa bonne mise en œuvre. Mais avant que Pixel, croisé border collie et malinois, ne fasse son entrée au sein de l’association La Protection Sociale de Vaugirard – Jean Chérioux, il fallut travailler les bases de son éducation canine au quotidien. Car, le travail de médiation animale ne se réduit pas à proposer la présence d’un chien. Une structure pour personne en situation de handicap est un univers hyper-sensoriel où il peut être confronté à des stéréotypies, des manifestations émotionnelles et affectives, des conflits entre résidents, des troubles du comportement, etc. L’animal doit en amont avoir tissé des liens avec ses maîtres et être habitué aux bruits, aux transports, être socialisé et stimulé. En outre, Pixel a suivi un apprentissage en langage makaton, afin de pouvoir mettre en application les ordres de bases que les résidents lui donnent tels que le «  assis, couché et saute  ».
Cette préparation a permis que Pixel se dirige tout seul vers les personnes, sache ce qui est accepté ou non, soit attentif aux signaux que la personne lui envoie et s’adapte aux comportements de chacun. Notre rôle est d’étayer la relation entre le chien et les usagers afin qu’ils se sentent tous en confiance. Nous sommes là pour poser le cadre et le faire exister notamment sur les comportements et gestes adaptés pour ne pas se mettre en danger ou mettre en danger Pixel. Toutefois, nous intervenons peu dans ces relations. C’est quelque chose qui leur appartient, c’est un moment privilégié, le chien a accès aux émotions les plus profondes de la personne qu’il accompa­gne. Notre travail est de met­tre des mots sur ce qui se vit. Facilitateur de lien social, porteur d’élan vital, Pixel apporte un plus dans l’accompagnement des résidents. Nous observons qu’ils se livrent plus spontanément quand il est là, ils expriment leurs difficultés, leurs pensées, leurs angoisses sans crainte, ils se sentent en confiance. Le chien incarne à lui seul ce que Carl Rogers (1) définit comme les attitudes fondamentales du thérapeute dans la relation thérapeutique : le regard positif inconditionnel, l’attitude empathique et la congruence. Le non-jugement, la bienveillance, l’écoute du chien vis à vis du handicap sont des éléments qui reviennent beaucoup de la part des résidents.
Aujourd’hui, Pixel vient ponctuellement dans l’établissement pour accompagner les résidents dans leur quotidien. Nous en sommes encore à la phase de rodage du projet. À moyen-long terme, il devrait être présent dans la structure tous les jeudis, réparti sur trois ateliers en fonction des objectifs définis : physique, affectif-sensoriel et cognitif.
Les résidents témoignent volontiers de leurs ressentis. «  Je suis contente de voir Pixel, je me sens bien, je ne pense pas trop à mes angoisses, quand je suis avec lui.  » affirme une résidente. Son voisin l’approuve : «  j’adore le câliner. C’est comme si je partageais mes angoisses avec lui et qu’il pouvait les porter sans me dire «  j’en ai marre de tes problèmes  ». On a besoin de lui parce-que c’est différent des relations humaines, car il est juste présent sans rien nous demander. On est comme on est et il nous aime comme ça. On a nos fragilités et qu’il soit là ça nous rassure. Il nous accepte, on n’est pas rejeté.  » Et un troisième résident de compléter «  Je suis très content, parfois j’ai un peu peur de ses réactions mais je lui fais confiance. Je sais que ce n’est pas comme un humain. Si jamais il fait mal c’est une réaction de peur mais pas de vengeance. Je suis heureux quand il vient, je me sens mieux.   »
Nous pouvons observer que les mouvements identificatoire et projectifs ont leur importance ; c’est un des enjeux du projet. Un résident nous a ainsi demandé si «  les chiens peuvent être handicapés comme moi ?  », quand un autre s’interrogeait : «  Est ce que Pixel va faire le vaccin contre le virus ?  ». Un autre encore commente : «  Il ne va pas dans la cuisine pour des questions d’hygiène. Il ne vole pas d’objets ou nourriture. On est dans une collectivité. On a décidé les règles ensemble et ça nous apprend à nous respecter aussi entre nous. Pixel a eu besoin d’un cadre pour évoluer et nous aussi on a notre cadre institutionnel pour évoluer, sinon on ne pourrait pas cohabiter ensemble. Il n’a pas le droit d’aller dans les chambres car c’est chez nous, c’est notre intimité. Il ne nous lèche pas le visage car il faut quand même lui mettre des limites. Il faut nous respecter, et on doit lui faire comprendre que c’est nous qui décidons si on veut aller vers lui ou pas, si on n’est pas disponible ou pas bien on doit lui dire. Il comprend par le regard quand on n’est pas d’accord. »
Le bien-être de Pixel est pour nous une dimension centrale du projet. Pour qu’il puisse prendre soin des résidents, nous devons prendre soin de lui et nous veillons à sensibiliser les usagers sur ce point et sur le bien-être animal de manière globale. Nous veillons à ce que Pixel soit considéré comme un travailleur social à part entière, c’est pour nous un axe important du projet, qu’il ne soit pas identifié et investi comme «  le chien de Myriam   » mais comme un travailleur social de la structure qui vient faire son travail de chien médiateur. Pixel à des temps de pause, de détente sans stimulation et sa journée de travail est encadrée par des horaires. Il doit pouvoir se défouler avant et après son travail et une attention particulière lui est apportée de retour chez ses maitres.
Depuis la crise sanitaire, les contacts physiques sont de plus en plus rares, voir proscrits depuis la mise en place des gestes barrières. Mais avec Pixel les résidents peuvent accéder à cette dimension du toucher qui est essentiel pour eux. Les caresses renforcent l’estime de soi, elles créent un vrai lien, elles rassurent, contiennent physiquement et psychiquement. Laissons un résident conclure : «  On apprend à vivre le moment présent. Je suis plus actif, j’ai envie de me lever le matin, ça me donne le courage. Quand je sais qu’il y a une visite de Pixel de prévue je suis content, je suis dans l’attente de quelque chose de beau qui va arriver.   »


(1) Rogers, C. R. (1957). The necessary and sufficient conditions of therapeutic personality change. Journal of Consulting Psychology, 21 (2), 95-103. doi : 10.1 037/h0045357.