N° 1244 | du 5 février 2019

Faits de société

Le 5 février 2019 | Étienne Liebig

France 3 : Piège à convictions

Thème : Pratique professionnelle

Je n’ai pas envie de défendre la profession contre les défaillances constatées et rapportées dans le reportage de Pièces à conviction diffusé par France 3 le 16 janvier. Les cas dénoncés sont minoritaires ? Eh bien heureusement ! Ils existent néanmoins, et notre meilleure réponse comme toujours est notre capacité à nous interroger le plus honnêtement possible.

Lors de mon premier stage comme élève éducateur, je me suis retrouvé dans un immense foyer d’enfants placés aux alentours de Trappes. Je n’avais jamais bossé avec des mômes et je ne compte pas le nombre de nuits où j’ai assuré seul, la « surveillance » d’un étage entier de minots censés dormir. Je n’avais ni formation, ni expérience et ce foyer déjà à l’époque ne vivait que par les stagiaires non rémunérés. Le chef de service se cassait la tête pour gérer la pénurie de personnel, non pas qu’il ait été si difficile de trouver des éducs mais parce que la structure n’avait pas les moyens de payer des pros autant qu’il aurait été nécessaire.

On voit dans ce reportage des jeunes gens recrutés en tant que personnels éducatifs, simplement parce qu’ils ont postulé. On les voit répondre à la violence des gamins par de la violence dans un rapport viril qui est bien sûr la pire pédagogie qui se puisse appliquer avec des enfants. J’aurais aimé que la directrice interviewée, au lieu de s’ex­cuser platement à la « découverte » de ces abus nous parle des budgets des établissements, de la nécessité d’embaucher des éducs au plus bas de la grille indiciaire. Elle aurait pu parler aussi de l’incompétence de ses cadres, incapables de former, gérer ou virer le personnel pathogène.

J’aurais aimé qu’on nous cause aussi de cette énorme con­nerie qui consiste, pour des raisons mul­tiples à considérer que la nuit, un veilleur, même très compétent suffit à «  garder  » des dizaines d’internes dont chacun présente des fragilités spécifiques et douloureuses. On nous a parlé de viols, de violences graves entre jeunes au sein d’établissements. Mais si l’on était logique avec nous-mêmes, c’est précisément la nuit qu’il serait nécessaire que les personnels les plus qualifiés soient présents. Penser que le gardiennage et la surveillance incendie sont des propositions suffisantes est la négation même de notre utilité professionnelle.

Le regard un peu caricatural des journalistes du reportage concernant les familles accueillantes n’est pas non plus totalement faux. Tous les éducs de l’ASE ont quelques «  super familles  » sous le coude qui fonctionnent bien, ont fait leurs preuves, amènent du bien être aux enfants, mais face à la pénurie de familles, il n’est pas faux de dire que parfois, nous sommes amenés à prendre un risque dans le placement qui nous met tous mal à l’aise. Seuls le temps et la parole recueillie de l’enfant nous permettra, à terme, d’avoir un avis objectivé sur l’adéquation : « Quelle famille pour quel enfant » En attendant, ce risque débouche parfois sur des incompatibilités qui ajoutent du malheur au malheur pour l’enfant confié.

Enfin, le reportage de Pièces à Convictions jetait un regard cru et sans concession sur le désastre du quasi abandon de l’Aide Jeune majeur par les départements que Lien Social a dénoncé à de nombreuses reprises. Pour mémoire, cette aide avait été créée pour que les jeunes suivis par l’ASE ne soient pas victimes du passage de la majorité de 21 ans à 18 ans en 1974, elle permettait d’accompagner les bénéficiaires jusqu’à l’âge où théoriquement, on a fini études et formations et en tout cas l’âge où l’on a réglé un certain nombre de problèmes adolescents. Cette aide a diminué, est devenue rare puis a quasiment disparu. Un calcul financier absurde dans la mesure où à terme, le coût social de cet abandon de responsabilité est énorme pour la collectivité. Ainsi ces tristes gamins du reportage, devenus SDF du jour au lendemain qui nous renvoient, sans haine et sans colère, notre inconsciente incurie et notre incapacité de travailleurs sociaux à faire cesser la malédiction de l’abandon.

J’apprends ensuite qu’un secrétaire d’État à l’enfance est nommé, sans doute en réaction à cette émission cruelle pour la protection de l’enfance. C’est à la fois terriblement dérisoire de se dire que 90 minutes d’images font plus que des milliers de dossiers, études, analyses, livres et articles divers sur le même sujet. Mais en même temps, puisque nous sommes dans le nouveau monde, c’est peut être le moment de prendre la parole pour et avec les jeunes, de faire remonter ce qui fonctionne bien, ce qui promeut ces gamins en souffrance et leur permet de s’épanouir. De réfléchir ensemble sur ce qui dysfonctionne.

Pour ma part, j’en profite, on ne sait jamais, si M. Taquet peut se pencher sur la question de l’Aide Jeune majeur et inciter les départements à revoir leur politique restrictive… Je dis ça, je dis rien…