N° 1260 | du 29 octobre 2019

Faits de société

Le 29 octobre 2019 | Marianne Langlet

Mineurs délaissés

Thème : Protection de l’enfance

En Seine-Saint-Denis, la cellule d’accompagnement des mineurs non accompagnés craque.

M. avait 15 ans. Il venait d’Algérie. Le 28 septembre, il a sauté du toit de son foyer à Montfermeil (Seine-Saint-Denis). Ce jeune mineur isolé étranger était en grande souffrance psychiatrique ; la prise en charge hospitalière prévue attendait l’attestation CMU pour entamer les soins. La veille de son suicide, la cellule d’accompagnement des mineurs non accompagnés (CAMNA) de Bobigny avait téléphoné au foyer pour informer l’équipe de l’arrivée de cette fameuse attestation…
La nouvelle de la mort du jeune garçon a ébranlé une équipe déjà très mal en point. Elle a d’abord pensé exercer son droit de retrait. « Mais on nous a dit qu’il n’y avait pas de danger grave et imminent, explique une des éducatrices spécialisées (1). Or, lorsque nous voyons arriver des jeunes qui sont dans une détresse totale, qui nous disent qu’ils pensent passer à l’acte, nous considérons qu’il y a danger grave et imminent. » Le 2 octobre, l’équipe entière a saisi la Médecine professionnelle qui a ordonné un arrêt de travail en prévention de risque psycho-sociaux. La CAMNA a ensuite déposé un préavis de grève du 9 au 11 octobre, soutenue par une large intersyndicale.
Cette cellule d’accompagnement a été créée en septembre 2018 avec une équipe de dix travailleurs sociaux pour une capacité d’accueil de trois cents mineurs pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (Ase). « Dès le mois de décembre, nous avions cinq cents jeunes à charge et huit travailleurs sociaux en poste », témoignent les professionnels. Puis, au mois de mars, après une série d’arrêts maladie et de départs, il ne reste que quatre travailleurs sociaux en poste pour huit cents mineurs, en majorité hébergés à l’hôtel… Face à cette situation intenable, la CAMNA engage sa première grève du 23 au 26 avril 2019. Et semble être entendue : des postes éducatifs, un poste d’infirmière et des vacations de psychologue sont ouverts, au total douze postes fixes et deux de remplacement.
Pourtant, six mois plus tard, la coupe déborde : « Aujourd’hui, nous ʺsuivonsʺ mille cent cinquante jeunes et nous sommes toujours seulement dix travailleurs sociaux, les autres postes restent vacants car le Département a beaucoup de mal à recruter… », explique une éducatrice de l’équipe. Le psychologue n’a jamais été embauché. Chaque éducateur « s’occupe » de quatre-vingts à plus de cent enfants… Insupportable. « Dans ces conditions, impossible de faire de la protection de l’enfance. Nous devenons même maltraitants avec ces jeunes. Ils logent dans des hôtels insalubres, nous leur versons les allocations (300 euros par mois) avec une semaine à un mois de retard, ce qui entraîne de l’agressivité de leur part, mais c’est normal ! », s’emporte une éducatrice. Devant l’évidence du trop-plein, le Département a promis six nouveaux postes d’éducateurs spécialisés, assistants de service social et conseillers d’insertion. En attendant les recrutements, il a dépêché trois éducateurs intérimaires qui ont travaillé pendant la grève… Et transformé le poste de psychologue, prévu en vacation, en temps plein. Une façon de répondre mais bien tard à l’alerte des professionnels face au mal-être des mineurs.
M., arrivé en France en avril, avait une place en foyer depuis un mois. « Il allait très mal, il n’en pouvait plus », évoquent les éducateurs de la CAMNA, qui s’interrogent : quel sera le prochain ? « Nous culpabilisons beaucoup, nous sommes leur unique contact, tous nous renvoient à juste titre leur mal-être ; nous restons seuls face à eux, démunis. » Par cette nouvelle grève, la CAMNA interpelle l’État, les élus, le Département. Elle espère des réponses à cette situation « explosive ». Et attend que les postes promis soient effectivement pourvus.
Marianne Langlet