N° 1318 | Le 24 mai 2022 | Par Philippe Pourtalet, conseiller mission locale, éducateur spécialisé, écrivain | Échos du terrain (accès libre)

Le rêve... versant éclipsé de l’accompagnement

Thèmes : Assistante sociale, Pratique professionnelle

Valoriser le pouvoir d’agir, c’est partir des projections de l’usager, non pour les déconstruire au regard du projet qu’on a pour lui, mais pour l’accompagner dans ses propres envies. Illustration.

Lorsque je rencontre pour la première fois Y., le jeune homme est alors âgé de 19 ans et traverse une période difficile. Parti de chez ses parents à l’âge de 17 ans, hébergé à gauche et à droite par des amis et ne sachant trop de quoi sera fait son avenir, il vient à la Mission locale à la suite d’un courrier qu’il a reçu. Cette lettre a été, en fait, envoyée à l’ensemble des 2500 jeunes de 16 à 26 ans fréquentant nos services afin d’identifier ceux porteurs d’une envie ou d’une idée de création d’activité. Le courrier parvient à Y. En le lisant, il se rend compte que c’est le dernier jour pour se faire connaître. Il se précipite alors dans nos locaux. Je le reçois et, comme lui, près de 80 autres jeunes se manifesteront pour être accueillis lors d’un premier entretien. Ce sera l’occasion de présenter précisément le dispositif mis en place et d’offrir l’opportunité à chacun d’entre eux de faire état de ce qui lui traverse l’esprit.
Y. a ainsi le projet d’ouvrir un centre pour personnes sourdes et muettes.
Sans aucun diplôme ni expérience significative dans le secteur social, le jeune homme ne doute pas un instant de sa capacité à investir ce champ et d’aller au bout de ses convictions.
À l’issue de l’entretien, je lui remets un questionnaire intitulé «  Naissance de l’idée   » lui permettant de préciser sa pensée, ses motivations, ses capacités et compétences mais également de définir et lister les différents écueils susceptibles de se dresser sur sa route. Je ne le sais pas encore mais ce tête-à-tête scellera le début d’une longue aventure…

De l’amorce…

Moins d’une semaine plus tard, il revient avec le document abondamment rempli. Ce qui me saute immédiatement aux yeux est sa réponse à la question :
«  Pourquoi souhaitez-vous créer ?  »
Il écrit : «  Pour me sentir vivant  » !
Son retour me laisse sur le moment sans voix.
Par contre, me vient juste après une réflexion : «  Et si ce jeune échouait dans son projet, quelles en seraient les conséquences pour lui ?  », «  Saurait-il rebondir ou risquerait-il de subir un contrecoup au vu des attentes considérables qu’il place dans celui-ci ?  »
Je mets rapidement de côté mes appréhensions et Y. intègre, moins d’un mois après, et en compagnie d’une dizaine d’autres jeunes, une formation pour laquelle la DIRRECTE de l’époque a bien voulu participer en rémunérant pendant six mois le public. Une véritable dynamique, individuelle ainsi que collective, se met en place pendant toute cette durée. Très vite, Y. prend conscience qu’il lui est nécessaire de se qualifier s’il veut continuer à avancer dans ce projet et que cela va impliquer des choix importants concernant son existence en termes de mobilité géographique, d’expériences nouvelles à acquérir…
Octobre 2019 :
Je déambule tranquillement dans les rues de ma ville de province, quand mon attention est attirée par une silhouette, un look reconnaissable entre tous. Démarche souple, cheveux longs et catogan pour les maintenir en ordre, je m’avance pour confirmer mon impression :
il s’agit bien de Y. que j’ai en face de moi ! Dix-huit années se sont alors écoulées depuis notre dernière entrevue… Nous nous parlons comme si nous nous étions quittés la veille. Je sens poindre beaucoup de sympathie, si ce n’est de la reconnaissance, dans son discours lorsque nous évoquons son parcours de créateur.

… à la concrétisation

Il me retrace alors qu’il est devenu moniteur-éducateur puis est parti quelques mois au Pérou. De retour, il travaille quelques années à Paris auprès d’enfants mineurs livrés à eux-mêmes. Ce qui va lui permettre de devenir éducateur spécialisé dans le cadre de la Validation des Acquis de l’Expérience (VAE). Quelques années plus tard, c’est lui qui sera dans le jury et fera passer l’examen aux postulants ! J’en profite pour l’informer que, moi-même et par le biais du même processus, je suis devenu éducateur spécialisé en cette année 2019. Surtout, il m’indique que l’idée de créer ne l’a jamais vraiment quitté…
S’il a bifurqué un tant soit peu au niveau du public visé au départ, et de ses problématiques, c’est pour mieux circonscrire ce qui le porte depuis toujours.
Ainsi, il œuvre depuis 2013 à la mise en place d’un projet innovant veillant à défendre les intérêts de personnes très vulnérables, et plus précisément d’un centre d’hébergement et de protection des mineurs et jeunes majeurs victimes de traite des êtres humains. Pour cela, il reçoit de l’argent de l’Europe et a prévu de s’attacher à terme les services d’une équipe d’une dizaine d’éducateurs pour accueillir et soutenir six enfants dans leur projet de vie afin de les aider à s’insérer socialement.
Octobre 2021 : le centre s’ouvre enfin ses portes dans un endroit tenu secret…
Je souhaiterais conclure en posant les constats suivants :
La méthodologie d’accompagnement par le projet, ici développée, et qui cherche à faire vivre l’idée de création du jeune en s’appuyant essentiellement sur ses critères de motivation tout en s’affranchissant des préalables économiques, sociaux et culturels, a certainement contribué à donner des repères au jeune homme et confiance en lui.
Ce que l’on ne dit pas autrement le psychosociologue et professeur d’université Jean Pierre Boutinet :
«  Le projet professionnel d’une personne est, et ne peut être qu’inclus, dans un projet beaucoup plus vaste, qui est le “projet de vie“ » de chacun d’entre nous. Ce dernier ne se limite pas à la définition d’une trajectoire professionnelle. Il naît et se nourrit de l’imaginaire et des aspirations profondes de l’individu.  » (1)
Cette méthodologie d’accompagnement par le projet était complètement novatrice lorsqu’elle s’est mise en place au sein du réseau des missions locales il y a de cela plus de vingt ans. Plus généralement, elle a pour ambition de faire prendre conscience au jeune que l’on part de lui et de ses désirs et qu’il n’est plus le simple observateur de sa vie qu’il laisse filer sans réelle emprise sur elle. À l’inverse, il est à l’écoute et à l’affût de tout ce qui l’entoure et s’approprie les informations qui lui sont communiquées. Il se retrouve acteur central d’un projet qui se décline non seulement d’un point de vue professionnel mais qui prend également en compte sa globalité avec comme ambition le développement de son autonomie.
Une large place est ainsi laissée au développement de l’imaginaire du jeune et le rôle du professionnel est de lui révéler ses propres envies, de développer sa propre prospective.
Il revient au professionnel de respecter la dimension éthique d’une telle approche, plus précisément de faire vivre cet imaginaire, de mettre en exergue les éléments de détermination de l’individu et de les lui renvoyer pour qu’il se les accapare.
Cette approche permet de considérer le jeune à travers ses potentialités et ses ressources bien réelles qui ne demandent qu’à s’exprimer, et non plus seulement comme un individu ne présentant qu’un ensemble de difficultés à résoudre par des techniciens «  éclairés  ».
Elle a ainsi le mérite d’équilibrer la relation «  accompagnant-accompagné  » en sortant du modèle «  enseignant-apprenant  » pour se diriger vers un modèle «  guide-acteur  » et de repenser ainsi le concept d’accompagnement.
À mon niveau, l’enjeu est la prise en compte non seulement du projet mais de l’individu en tant que tel en partant du principe que puisque l’idée de création est émise par l’accompagné elle est valable et a le mérite d’exister.


(1) BOUTINET, Jean-Pierre. Anthropologie du projet. Paris : PUF, 2005.