Le 24 novembre 2020 | Par Joëlle Bordet, Psychosociologue et Annie Léculée, ex-directrice d’un service parisien de Prévention Spécialisée | Échos du terrain

Le confinement, facteur de grandes transformations

Thèmes : Pratique professionnelle, Maladie

Enquêter sur le travail social au cœur du premier confinement, c’est non seulement rendre hommage à la créativité déployée, mais aussi préparer aux suivants.

Pendant le temps du premier confinement de la pandémie du COVID, soit du 23 mars au 11 mai 2020, le réseau de recherche-intervention «  Jeunes, inégalités sociales et périphéries  » a mis en place un réseau d’écoute des professionnels de l’intervention éducative en milieu ouvert dans les quartiers populaires, ciblant en particulier les éducateurs et les animateurs (1). Il a pris l’initiative de la création de ce réseau d’écoute pour à la fois soutenir les professionnels et témoigner de ce que cette période très singulière et inédite allait entraîner pour les familles, les jeunes et les professionnels de l’intervention éducative en milieu ouvert. Ainsi, quarante-trois professionnels, éducateurs de la prévention spécialisée, animateurs des centres sociaux, et des services jeunesses dans dix-sept sites ont été écoutés et analysés chaque semaine, trois à quatre fois du 23 mars au 11 mai 2020. Aujourd’hui, un rapport rend compte de l’ensemble de ce travail. Nous réaliserons une réunion multiplex avec les Cemea le 14 décembre pour restituer ces analyses et les mettre en relation avec cette vague du Coronavirus et ce nouveau confinement (2).
Le temps du confinement a été celui d’un processus commun à tous les sites, mais vécu différemment selon les dynamiques des quartiers populaires et les capacités d’intervention sociales et éducatives. L’entrée dans le confinement a été vécue comme une sidération, la fermeture de tous les lieux d’accueil, la mise en situation de télétravail des professionnels a immédiatement changé le paysage de l’intervention sociale et éducative dans les quartiers. Selon les employeurs, les rapports au travail ont été cependant très différents. Très rapidement, les professionnels ont, pour nombre d’entre eux, recréé un lien en présentiel tout en combinant les échanges en utilisant la diversité des réseaux sociaux. Parfois, des protocoles ont été mis en place en accord avec les représentants de «  la commande publique  », mais bien souvent, les professionnels ont bricolé leur mode de présence.
Dans un deuxième temps, de nombreuses initiatives ont été prises pour faire face aux situations parfois très inédites. En effet, très rapidement, la crise alimentaire s’est manifestée, les familles ont dû faire face à de grandes difficultés immédiates et à des tensions familiales. De nombreuses solidarités se sont développées entre les familles, et avec les professionnels. De nouvelles initiatives alliant les réseaux sociaux et la présence en réel ont créé des situations inattendues, les rapports entre la vie publique et privée se sont transformés et les familles sont devenues «  accueillantes  » des professionnels. Je donnerai cet exemple : au Centre social projet au Faubourg de Béthune à Lille, face à la détresse alimentaire d’un certain nombre de familles et de personnes seules, les professionnels ont mis en place une stratégie de solidarité. Pour les personnes seules, des familles ont fait une part supplémentaire du plat préparé, le professionnel du Centre social est venu la chercher afin de la distribuer à une personne seule. Afin de transformer la honte vécue par certaines familles d’avoir besoin pour se nourrir d’un panier CAF, les professionnels ont constitué ce panier CAF avec des produits d’agriculteurs locaux, puis ils ont mis dans chaque panier une recette choisie par une diététicienne et quarante familles ont réalisé en visio la recette de cuisine.
Lors de nos observations, nous avons identifié de nombreuses inventions pour créer des solidarités collectives ; cela interroge cependant l’évolution des métiers car de nombreux professionnels de l’éducation se sont investis dans ces nouveaux rôles et ont parfois mis à distance une présence éducative. La fermeture de nombreux services comme le CCAS, les missions locales et parfois les difficultés de travail avec les acteurs de la protection de l’enfance et de la justice ont confronté les professionnels présents à une absence de recours face à des situations difficiles. Très vite, la question scolaire s’est imposée, la fracture numérique est apparue de façon massive et nombre de parents ont été mis en difficulté. Face aux tensions familiales, nombre de garçons adolescents ont quitté la scolarité et se sont repliés entre eux, à distance des familles et des contrôles de police. Aujourd’hui encore, nombre de jeunes sont en rupture de scolarité et sont confrontés au chômage. Dans nombre de quartiers, après une première phase de retrait, l’économie parallèle s’est redéveloppée. Aujourd’hui, ces dynamiques sont encore à l’œuvre et doivent être prises en compte.
À l’annonce de la sortie du confinement, la situation a changé rapidement dans beaucoup de sites, la mise en place des protocoles sanitaires et le retour de professionnels en retrait des sites se sont imposés comme des enjeux immédiats. Souvent ces inventions, ce travail de solidarité immédiat n’a pas été pris en compte et tout l’effort a été concentré sur la réouverture des institutions et l’avenir en particulier de l’organisation de l’été.
Nous pensons qu’à l’aube de cette deuxième vague, il est important de tirer les enseignements de ce confinement mis en place pendant la première phase de cette épidémie. Ainsi la condensation des crises va se poursuivre, en particulier la crise du travail et ses conséquences sur les ressources financières, la crise scolaire (car de fait nombre de jeunes n’ont pas repris la scolarité et doivent faire face à des difficultés d’avenir), la crise familiale (car les tensions de la première phase ont laissé des traces), tout cela dans un nouveau contexte de crise sanitaire.
Pour faire face à ce que nous nommons la condensation de la crise, les professionnels ont aussi développé de nouveaux modes de travail avec les familles et mis en place des solidarités au sein des communautés de vie. De même, les espaces numériques sont devenus indispensables pour garder des liens sociaux et ont été source d’inventions collectives. Il est important que les directions des institutions et les représentants de la commande publique aient une connaissance fine de ces situations et de ces initiatives car plus que jamais la réassurance collective sera nécessaire pour éviter les replis et les effondrements à la fois des familles et des professionnels.


(1) Ce réseau de recherche-intervention international réunit des chercheurs, des psychosociologues, des pédagogues. Il réunit neuf pays et mène des recherches-interventions depuis 2010.
(2) Ce travail a fait l’objet d’échanges et de restitutions collectives. Pendant le confinement, nous avons échangé par visio entre les représentants des sites en lien avec Michel Didier, représentant du CGET, et nous avons réalisé une émission en web radio avec les Cemea. Aujourd’hui, ce rapport a fait l’objet de restitution sur les sites et a été pris en compte dans les auditions du Haut-commissariat du travail social. Grâce au CNAHES, tout ce travail est archivé et pourra être réétudié.