N° 981-982 | Le 15 juillet 2010 | Jacques Trémintin | Critiques de livres (accès libre)

Le bêtisier du sociologue

Nathalie Heinich


éd. Klincksieck, 2009 (154 p. ; 15 €) | Commander ce livre

Thème : Sociologie

La sociologie a pour fonction de décrire et d’analyser, pas de former un jugement et encore moins un avis. Le sociologue explique ce qu’il ressent de la réalité. Il dérape quand il affirme ce qu’elle doit être et échoue dans sa mission quand il affirme ce qu’il croit qu’elle doit être. Nathalie Heinich n’est guère conciliante avec sa propre discipline, n’hésitant pas à dénoncer les coteries d’un monde universitaire qui stigmatise toute volonté de pluralisme et toute tentative de pensée buissonnière, fonctionnant par allégeances à des écoles et par affiliations claniques. Et de nous décliner, tout au long de son ouvrage, les dérives qui traversent, de part en part, la sociologie. A commencer par l’anthropomorphisme conceptuel qui élève les notions au rang d’êtres vivants.

Ainsi d’une société transformée en véritable entité. Ce ne serait plus tant un contexte ou un cadre spatio-temporel qu’une substance transcendantale agissant en tant que telle. Elle ne se contente plus d’être le sujet d’un verbe d’état (la société « est » ou « a »), mais devient sujet d’un verbe d’action (elle « fait » ceci ou cela). Il y a aussi cette paranoïa qui cherche derrière tout effet ou conséquence, au mieux une cause et une seule, au pire une stratégie dissimulée qu’il s’agirait d’identifier et de dénoncer. Ainsi, de l’expression intentionnaliste si galvaudée « tout se passe comme si » qui postule l’action plus ou moins concertée d’une quelconque main invisible.

Et puis, il y a cette manie du conceptualisme qui construit la théorie comme but et non comme instrument de recherche. Les concepts en viennent à devenir un préalable, déterminant l’enquête et la compréhension de ses résultats, au lieu d’en être le produit. Toute une série d’autres chausse-trappes plongent tant les sociologues que leur public dans les malentendus. Celle qui confond la norme dans son acception statistique (ce qu’on retrouve le plus fréquemment) et son contenu moral (ce qui est juste et souhaitable). Celle qui amalgame la corrélation (un élément est dans la proximité d’un autre) et la causalité (un élément est le produit d’un autre). Celle qui assimile la compréhension (éclairer les raisons) à la justification (qui relève de l’approbation) et à l’explication (qui consiste à saisir l’intention), chacun de ces registres ayant sa logique qui ne doit pas pour autant être confondue.

Celle, enfin, qui associe une possibilité avec un droit, une impossibilité avec une inégalité et une inégalité avec une injustice. Avec, au final, une confusion entre les places et les rôles de chacun : « à vouloir cumuler les postures du chercheur qui étudie les phénomènes avec celle de l’acteur qui tente d’agir sur eux, on ne fait que de la recherche au rabais et de la parodie d’action politique » (p.115).


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