Le 15 septembre 2020 | Par Mathilda Mola, éducatrice spécialisée en service d’accueil d’urgence | Échos du terrain

Féminisme et travail social : l’impossible équation ?

Thèmes : Discrimination, Pratique professionnelle

La scène se déroule dans un service de protection de l’enfance. Sonia, jeune fille de quinze ans, est placée sur ordonnance du juge suite à ses « mises en danger répétées  ». Il y a six mois, elle a invité un garçon du collège chez elle. Mais, une fois seule dans sa chambre, elle n’a pas eu envie de faire l’amour. Le garçon l’a forcée. Elle a tardé à dénoncer les faits, car l’année précédente elle avait pratiqué des fellations dans les toilettes de l’établissement scolaire et cela s’était su. Après en avoir été informés, les parents ont été abasourdis. En réaction, ils ont confiné Sonia chez eux. Elle n’avait plus le droit de sortir, si ce n’est pour aller au collège. Finis les pantalons troués et moulants, le vernis à ongles et le gloss. Les parents hésitent à aller déposer plainte, le policier les en ayant dissuadés. Quelle légitimité accorder aux dires d’une jeune fille ayant une telle réputation ?
Nous y sommes, le premier mécanisme est enclenché : celui de la culpabilité. Dans cette avalanche d’évènements, à aucun moment la détresse de Sonia n’est reconnue. Elle est considérée dans ce que je qualifie de victime de «  second plan  », ce qui dans un tableau désigne les détails, les parties secondaires demandant à être traitées plus sobrement. Certes, aux yeux de la loi, ce que Sonia décrit peut-être qualifié de viol. Mais la pression sociale met en doute son témoignage : après tout, ne l’aurait-elle pas un peu cherché ? Un matin, Sonia craque. Elle se rend dans le bureau de l’assistante sociale et révèle le comportement tyrannique de ses parents, parfois même violent, tout en revenant sur le traumatisme dont personne ne semble prendre la mesure. Le soir même, Sonia est placée en service d’accueil d’urgence, sans se douter que ce n’est là que le début d’une longue descente aux enfers.

Sonia, violée à 15 ans, ne l’a-t-elle pas une peu cherché ?

Les histoires de viol et d’abus sont tristement banales au sein de la protection de l’enfance. La réponse des institutions est souvent la même : un rendez-vous au planning familial pour parler des maladies sexuellement transmissibles, puis chez le psy, si l’emploi du temps le permet, ainsi que quelques mises en garde des éducateurs. Une succession d’étapes qui martèle, implicitement, un même message : «  chères jeunes filles, protégez-vous, soyez responsables face aux prédateurs que sont les hommes. Agissez en conséquence, cultivez cette peur d’être agressée au fond de vous-même et ne sortez pas le ventre à l’air, au risque de vous montrer provocatrices !   » En parallèle, quel discours tenons-nous aux garçons ? Leur inculque-t-on la crainte d’être provocants, la peur de croiser une jeune fille en bas d’un bâtiment, l’angoisse d’être porteur d’une MST ? Insiste-t-on sur la portée de leurs actes et sur leur responsabilité ? Non ! En mettant en garde les seules filles, on inverse le mécanisme. En leur demandant de s’adapter aux comportements déviants de certains hommes, on attend d’elle qu’elle endosse un costume de proie, dès le seuil de la porte passée.
Lors d’une réunion d’équipe, une remarque d’apparence anodine illustre tout un mécanisme de pensée : «   en même temps, quand on voit comment Sonia se comporte dans la salle juste derrière, c’est pas très étonnant… Elle est la seule fille et elle y reste, elle s’assoit en restant collée aux garçons. Je veux dire, c’est une jeune qui est incapable de se protéger.  » Nous y sommes donc : une adolescente, qui se trouve dans son espace familier de vie collectif, devrait pressentir une situation potentiellement dangereuse, au prétexte qu’elle est la seule fille ! Pire, ce serait à elle de quitter les lieux, pour aller s’asseoir dans le couloir. Ce serait là valider l’obligation, pour une femme, d’intérioriser une cartographie d’un environnement qui lui est hostile : changer de wagon dans le RER si elle est seule ; faire un détour pour ne pas passer devant l’arrêt de bus. Mais, ce raisonnement n’est pas réservé qu’aux hommes. Une collègue surenchérit : «  il faut admettre qu’elle a tendance à faire la pute, excusez-moi l’expression.  » Non, je n’excuse pas cette expression, lourde de sens, qui induit un préjugé bien ancré dans l’imaginaire collectif. Une jeune fille ayant subi une agression sexuelle se doit de rester prostrée et de détourner le regard face aux hommes. Toute autre attitude fait germer une graine de suspicion dans les esprits : la victime aurait une attirance malsaine pour les garçons !

Il est temps que le travail social rompe avec les relents de représentations sexistes

À l’issue de ces trois mois passés au service d’accueil d’urgence, Sonia a été orientée, suivant en cela la logique implacable de la protection de l’enfance, vers un foyer non mixte réservé aux jeunes filles. La seule réponse apportée se résume à la mettre sous cloche : puisqu’elle a été abusée par un homme, éloignons-la de tout environnement masculin. Pour certaines victimes, cette démarche est censée. Pour autant, peut-elle être généralisée ? Nous aurions pu imaginer une réaction toute autre pour Sonia, qui aurait consisté à légitimer son statut de jeune fille et sa place de victime, reconnaissant ainsi ce qu’elle avait subi et rendant visible la blessure restée invisible jusque-là, parce que non identifiée. Un an plus tard, je croise Sonia au Foyer départemental de l’enfance, cigarette à la main, pieds nus, hurlant tout un tas d’insultes au téléphone. Impossible de la reconnaitre. Une éducatrice me glisse qu’elle a été exclue de son établissement, à cause de ses fugues. Depuis, elle est déscolarisée et bel et bien engrainée dans un réseau de prostitution. Son placement a été reconduit, le fossé entre elle et sa famille s’est creusé. Les foyers, par définition, réunissent des jeunes aux parcours de vie semés d’embuches. Certains sont placés depuis des années et sont familiarisés au fonctionnement de la protection de l’enfance, quand d’autres découvrent un monde inconnu jusqu’alors. Leurs repères sont bouleversés et ils perçoivent tout d’un coup la possibilité de vivre dangereusement. Tout professionnel de la protection de l’enfance le sait, les adolescents placés en foyer sont confrontés à la tentation de la fugue, les filles se prostituant parfois, les garçons, quant à eux, s’enfonçant souvent dans la délinquance. Aujourd’hui, j’interroge notre responsabilité professionnelle et individuelle sur notre capacité à peser sur l’émergence de telles dérives, notamment pour les adolescentes.

À l’heure où la parole des femmes se lève dans la sphère publique, où les langues se délient et où le féminisme ne cesse d’interroger la société, qu’en est-il au sein du travail social ? S’il ne peut bien sûr palier à tout un système, il a néanmoins un rôle à jouer. Prenons conscience de ce que nous représentons aux yeux de ces adolescentes en perte de repères. Pour que le travail social ne soit pas dans la continuité d’un sexisme structurel, la pathétique reproduction du rapport de domination des hommes dans notre société, il se doit de participer à la déconstruction des mentalités, en commençant par ses propres représentations. Si certains professionnels s’autorisent à traiter ces jeunes de «  putes  » en réunion, leur pratique professionnelle auprès d’elles s’en trouve forcément impactée. Interrogeons-nous plutôt sur ce qui les pousse à vendre leur corps à 13 ans : n’y a-t-il pas là une quête de reconnaissance et/ou de réparation, une recherche d’une valeur inexistante par ailleurs ? À nous, professionnel·le·s, d’offrir des réponses différentes à ces adolescents et surtout de questionner LA société dans son ensemble. Si nous ne pouvons mettre en lumières ses zones d’ombre, qui s’en chargera ?