N° 1305 | Le 16 novembre 2021 | Par Laetitia Innocenti, éducatrice spécialisée en libéral et Marie-Claire Ruiz Petitmengin, éducatrice spécialisée de formation initiale, fondatrice de l’organisme de formation Création Théâtre-Forum (CT3i) et sa formation professionnelle Handy Love. | Échos du terrain (accès libre)

Et si on en parlait…

Thèmes : Sexualité, Pratique professionnelle

« Tu n’as pas le droit de dormir avec ton copain, c’est écrit dans le règlement  » ; «  Vous voulez avoir une chambre avec un grand lit ? OK mais si un jour vous n’êtes plus ensemble ? Et à nouveau ensemble ? etc. où va-t-on ?  » ; «  Mon fils est handicapé, c’est un ange, il n’a pas de sexualité !   » ; «  Bravo ! À cause des groupes de parole sur la sexualité, ils ne parlent plus que de ça dans ce foyer !   » ; «  À force de parler d’amour à ma fille, elle dit être amoureuse d’un garçon de l’âge de son père !   » ; «  Sonia et Lydia elles disent qu’elles sont des amoureuses mais c’est dégoûtant et c’est interdit !   » ; «  Je voudrais bien avoir un bébé dans mon ventre mais ma mère veut pas, il va être handicapé, elle dit   ».
Les exemples ne manquent pas ! Oui, les équipes accompagnent au mieux des personnes fragilisées, dites vulnérables, mais nos institutions les paralysent parfois dans des fonctionnements si éloignés d’une vie ordinaire ! Nos premiers émois amoureux ont-ils fait l’objet d’un point en réunion où chacun a pu donner son avis et exprimer ses propres projections ? Sous prétexte de vouloir les protéger, ils sont maintenus dans une forme d’ignorance, de non droit, de non-vie !
Lætitia Innocenti, cheffe de service puis directrice adjointe d’un foyer de vie durant seize ans dans le Alpes-Maritimes, tenait à intégrer la thématique de la vie affective dans les ordres du jour des réunions hebdomadaires. Même si cela suscitait de la colère, des silences et souvent de la gêne. De nombreuses heures de négociations ont été nécessaires pour arriver à la mise en place d’initiatives individuelles, car les équipes, comme les cadres, y opposaient de fortes résistances. C’est ainsi que, par ses fonctions, elle a été le témoin et le réceptacle d’interrogations, de situations parfois dramatiques vécues par les équipes, les familles et les adultes accompagnés. À cette «  époque  », la quête éducative se résumait à la recherche d’une réponse concrète à leur apporter alors, qu’en fait, il en existe des milliers, adaptables à chaque situation ! Il a fallu chercher des éclairages, des partenaires, participer à des colloques pour aborder cette question concrètement et sans tabou, et surtout tenter de développer auprès des Personne en situation de handicap (PSH) ce que l’on nomme l’auto-détermination. C’est-à-dire : « La capacité à agir et à gouverner sa vie, à faire des choix et à prendre des décisions libres d’influences et d’interférences externes exagérées  » (Wehmeyer et Sands, 1996). «  Avoir la capacité de faire des choix, de les exprimer avec ses moyens, et d’être entendu ! C’est la nécessité de développer les capacités des personnes en leur donnant la possibilité et les moyens de faire des apprentissages. La personne doit recevoir du soutien pour agir de manière autodéterminée   ». «  Il est primordial de donner des occasions aux PSH de s’exprimer et d’affirmer leurs besoins en groupe. Ces exercices aident les accompagnants à passer de la protection à la possibilité de prendre des risques et permettent aux personnes avec une déficience intellectuelle de se constituer leurs propres expériences. Prendre ces décisions à plusieurs permet de progresser dans ce sens et de considérer les étapes pour conduire vers une réelle autodétermination   » (Michèle Ortiz, Fondation Ensemble).
L’opportunité d’une ren­contre professionnelle a permis de construire ce double pont pour aborder différemment la thématique de la vie affective et sexuelle en établisement social et médico-social.
Marie-Claire Ruiz Petitmengin est directrice de l’association Création Théâtre-Forum des 3 i (CT3i), spécialisée dans le champ de la prévention sociale et de la citoyenneté avec la création de spectacles interactifs issus des techniques du Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal (1). Toutes thématiques sociales et sociétales sont abordées depuis juin 2000 au sein, entre autres, des institutions. Et ce sujet «  brûlant  », elle y a été confrontée en tant qu’éducatrice spécialisée et se reconnait encore à travers les difficultés soulignées par les équipes en réunions partenariales. Son expérience et ses compétences en techniques de théâtre-forum lui soufflent en 2011 qu’il serait temps de transmettre à ses pairs mais comment ? En innovant, en inventant, en créant ce qui n’existait pas encore sous cette forme, en termes d’enrichissement des pratiques pour ouvrir sur de nouvelles compétences. Ainsi, à partir d’une idée et d’un savoir-faire soutenus et nourris par un comité de pilotage, est née la formation Handy Love (2) avec comme spécificité pour les équipes la découverte, l’expérimentation et l’application des principes du théâtre forum à partir d’une mallette pédagogique, dont un DVD interactif. Et ce, pour favoriser l’accompagnement et l’épanouissement de la vie intime, affective et sexuelle des PSH dans une perspective d’émancipation. Le concept «  Handy Love  », porté par CT3i (récemment certifiée QUALIOPI), propose ainsi des formations professionnelles depuis 2015. Et cet intermède ne se veut pas publicitaire ou marchand mais propose l’opportunité d’échanger et de partager sur une volonté devenue réalité. L’objectif n’est pas de forger une pensée unique sur la manière d’accompagner ces questions de vie intime, affective et sexuelle, mais bien de reconnaître leur singularité. Les outils ne s’opposent pas, ils se complètent. De nombreux événements (2) permettent aussi d’enrichir les pratiques de chacun(e). Pour exemple, un salon (3), fruit d’un travail important, a pu rassembler une partie des initiateurs de projets innovants sur la thématique de la sexualité : professionnels partageant leurs «  trouvailles  », PSH en consultation avec la sexologue Sheila Warembourg (4), conférences, tables-rondes. L’ensemble avec un point commun : l’amour… mais aussi la conscience des défis restant à relever et des portes à enfoncer.
La question de la sexualité est complexe et plurielle. Elle touche l’intime et à ce titre, il semble difficile de l’aborder et pourtant l’éviter peut entraîner des situations dramatiques. Alors parlons-en, mais pas n’importe comment ! Pas avec n’importe qui et n’importe où ! Considérer l’autre comme «  autrement capable  », il ne fera pas nécessairement comme nous et alors !!! S’aimer en institution, dans un groupe, n’est pas simple. C’est la question de la liberté individuelle s’opposant à la liberté du groupe. Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. C’est avoir le droit de tout faire ou rien, sous prétexte que le cas particulier ne se gère pas. Sous le couvert de l’équité ? Pourtant, la vie n’est pas équitable, chaque situation est unique, comme chaque être humain ! Donc comment faire pour mettre l’usager au centre du dispositif ? Comment évaluer le consentement éclairé ? « Ce que je sais, c’est que je ne sais rien…  » Socrate.


(1) Metteur en scène brésilien et père fondateur du Théâtre de l’Opprimé https://fr.wikipedia.org/wiki/Augusto_Boal (2) http://handylove.org/ (3) Quelques exemples : Festival Ma sexualité n’est pas un handicap CRÉDAVIS - https://www.credavis.fr/ Journée d’étude Sexualité & Handicap : Quels outils pour accompagner la sexualité ? APARSA - https://bit.ly/3jL18qT (4) Salon Amours & Handicaps - APF France - Délégation du Var https://www.apf-francehandicap.org/ (5) https://sexualunderstanding.com/