N° 1198 | Le 5 janvier 2017 | Jacques Trémintin | Critiques de livres (accès libre)

Enfance bafouée

Isabelle Le Boulanger


éd. Presses Universitaires de Rennes, 2015, (209 p – 16 €) | Commander ce livre

Thème : Abus sexuel

Si la monographie d’Isabelle Le Boulanger est passionnante, ce n’est pas en raison de sa plongée dans l’univers sombre, glauque et nauséabond des abus sexuels, mais pour sa description des mœurs d’une époque. Étudiant minutieusement 349 des 11 000 dossiers pénaux ouverts dans les cinq départements bretons, entre 1811 et  1911, pour attentat à la pudeur et viol sur mineur, l’auteure nous décrit la façon dont étaient vécues alors ces agressions.
Pendant longtemps, l’enfant fut réduit à un sous-être sans aucun droit et soumis corps et âme à la puissance paternelle. La sexualité fait alors l’objet d’un véritable tabou laissant les jeunes générations dans l’ignorance de son fonctionnement. Le mode de vie villageois, quant à lui, est dominé par des rapports de force fondés sur la réputation et l’honorabilité. Ces trois caractéristiques pesèrent sur les comportements des protagonistes de ces crimes. Les petites victimes, d’abord, qui vivaient leur agression avec stupéfaction, craignant la colère de leurs proches, pouvant aller jusqu’à les soupçonner d’avoir été peu ou prou consentantes. L’agresseur, ensuite, perçu avant tout comme un criminel d’un jour que la pression et la mise sous surveillance par l’entourage décourageaient sensément de toute tentative de récidive. Les familles, enfin, qui craignant surtout d’être frappées d’infamie et d’y perdre leur honneur, considéraient son propre rang social, celui de l’agresseur ainsi que les répercussions possibles, avant de réagir. « L’abus sexuel et une affaire villageoise avant d’être une affaire familiale » (p. 77).
Leur première attitude potentielle était le silence : mieux valait alors se taire que perdre la face, bousculer les fragiles équilibres au sein de la communauté et engager un cycle de mésentente. La deuxième option consistait à négocier un arrangement financier. Troisième solution qui marquait l’échec des fonctions d’auto régulation de la communauté : la dénonciation à la justice. Mais, avant de témoigner, les villageois mesuraient le retentissement, les réactions en chaîne potentielles et le risque d’éventuelles représailles.
Sous l’effet d’une législation qui se durcit, le non dévoilement s’étiole progressivement et l’indulgence à l’égard des agresseurs se délite. Les mises en accusation passent de 83 en 1825 à 615 en 1951. À compter de 1860, l’opinion publique commence à manifester de l’empathie envers les petites victimes. Progressivement, le traumatisme de l’enfant sera pris en compte plutôt que l’atteinte à la morale publique.


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