N° 1353 | Le 16 janvier 2024 | Échos du terrain (accès libre)

Dis-moi comment te défends-tu ? Les a-teliers thérapeutiques

Psychologue clinicienne et psychanalyste, nos expériences respectives en institutions nous ont appris que le suivi psy classique ne convient pas à tous, notamment aux adolescents et aux enfants en grande difficulté. Inventons d’autres dispositifs.

Par Géraldine Michaux (à gauche) & Alice Davoine (à droite), psychologues cliniciennes, co-gérantes de Petit-a



Les discours modernes conçoivent les symptômes comme des troubles à éradiquer. À contre-pied, nous les considérons comme ayant une fonction singulière pour chacun, fonction qu’il s’agit d’élucider avant de la contrarier. Une phobie scolaire peut être une solution pour se protéger d’un sentiment de persécution, d’une impossibilité à s’intégrer, ou d’un risque de se faire maltraiter. Dans tous ces cas, la phobie traite une part de mal-être et enraye le risque de passage à l’acte auto ou hétéroagressif. Ça n’est quand même pas rien ! Ainsi, nos constats nous ont amenés à inventer Petit a afin de proposer un ensemble de dispositifs permettant des prises en charge adaptées aux différentes situations que nous rencontrons dans notre cabinet. Notre intention, avec les ateliers thérapeutiques, est d’accueillir et de traiter ce que nous entendons déjà en consultation, le mal-être, le symptôme, le «  c’est plus fort que moi  » auquel chacun a affaire, sous une forme plus accessible et plus «  pop  ».

Les écrans sont-ils si méchants ? Les a-teliers Minecraft et moi

En ce sens, l’atelier «  Minecraft et moi  » part du principe que l’objet numérique auquel l’adolescent s’accole n’est pas une addiction à éradiquer, mais bien une solution qu’il a trouvée pour faire face à une impasse, à un mal-être. «  Minecraft et moi  » s’adresse, entre autres, aux enfants et adolescents qui présentent des troubles du comportement, des addictions, des phobies ou qui ont affaire à du harcèlement.
Dans un premier temps, lors d’une séance d’évaluation, nous apprécions au cas par cas le statut, la fonction logique, voire la dimension inventive des jeux vidéo, des réseaux sociaux et plus généralement des écrans : est-ce que cette affinité au numérique l’isole du monde ou à l’inverse lui permet de se connecter aux autres ? Est-ce que faire couple avec l’objet numérique participe d’un traitement de son image ou au contraire favorise une dissociation de son corps ? Sa manière singulière d’investir cet objet est-elle transmissible à d’autres ou non ?
Puis, nous nous laissons enseigner par les trouvailles et usages singuliers que chacun fait de l’écran. Tel Youssef (1) pour qui les pièges à base d’explosions massives de Minecraft constituaient initialement son unique protection contre le monde extérieur. Au fil des ateliers, sa stratégie va se civiliser via la construction d’une maison sophistiquée dans laquelle on ne peut pénétrer que si l’on connait les passages secrets. D’agresser l’autre mortellement à devenir inviolable, de savoir se défendre plutôt qu’attaquer, l’usage de Minecraft par Youssef, accompagné de nos interventions aura permis un autre traitement de la persécution. Ce jeune garçon de huit ans qui ne pouvait se détacher de sa tablette finira par l’oublier pour venir à l’atelier.
Notre approche se spécifie donc d’accueillir ce que les méthodes, les protocoles, les conseils, les injonctions, voire les sanctions, ont échoué à déchiffrer et résoudre. Car s’il convient de tempérer l’investissement initialement excessif de l’objet élu par certains enfants, il s’agit surtout de tenter de le sophistiquer, qu’il ne soit plus seulement un outil de protection, mais une véritable compétence permettant de se faire une place dans la société. Car c’est à partir de l’objet investit que l’on peut tricoter et aider à construire un «  escabeau  » qui fait briller le sujet.

Trouver sa place dans le monde : l’a-telier Trouve ton style

Cet atelier s’adresse aux adolescents se sentant perdus et aspirants à trouver à travers leur style une place dans la société.
L’adolescence étant la confrontation à l’énigme du corps qui change en même temps que la chute d’une place d’enfant, le sujet se sent vulnérable. La honte est l’affect majeur de ce passage et elle porte le plus souvent sur ce qui singularise l’adolescent. À l’instar de Malo, pétrifié par le regard des autres au point de ne quasiment plus sortir de chez lui, ou alors muni de son appareil photo - derrière l’objectif, on le voit moins, nous dit-il.
La solution qui émerge pendant les ateliers ? La musculation. En effet, la couche de muscles permet le passage du «  être mal regardé  » au «  se faire voir  ». Malo reprend les commandes quant à ce qu’il subissait – l’angoisse, la solitude, l’errance – par une discipline sportive quotidienne qui traite à la fois son corps et le regard de l’autre et qui donne un sens à ses journées, lui permettant de continuer la photo avec d’autres photographes.
Cet atelier repère, nomme, peaufine, s’appuie sur la petite différence pour trouver sa place. La photo, le dessin, mais aussi Tik Tok et Star Wars comme autant de supports pour «  augmenter ses ressources  ». Au terme des six sessions, Jean, 15 ans, nous confie la fonction qu’aura eue pour lui cet atelier : «  avoir des discussions matures, faire des débats pour ne plus être pris pour un con par les copains et ne pas me laisser embrigader dans leurs théories.  » Jean qui n’était parvenu à trouver sa place au sein d’une bande de potes qu’au prix d’en être la risée, prend désormais au sérieux sa parole, fort d’un esprit critique qui marque son style.

a-teliers entre parents

S’il y a un domaine où l’idéal promu par notre société est mis à mal, c’est bien celui de la parentalité.
Confrontées chaque jour à des parents déboussolés par des injonctions permanentes et contradictoires, nous avons voulu réinjecter de la joie et du désir dans cette expérience inédite d’être parent. Élever des enfants seul ou à deux est très contemporain et occidental, ce qui entraine une grande solitude et beaucoup de culpabilité. Demandez à une femme africaine ce qu’elle en pense ! De modèle idéal, il n’y en a pas, de méthode à toute épreuve encore moins. Nous discutons ensemble et de façon très libre ! - de ce que pères et mères rencontrent chaque jour, sans que cela ne relève nécessairement du soin : les écrans, les devoirs, le brossage de dents, les colères, le sommeil, la séparation. Nous partageons ensemble les solutions, trucs & astuces pour sortir de la solitude de ses impasses. Pour cela, nous avons choisi une approche par le jeu (jeu de carte DIY), l’invention, l’humour (couverture de magazine décalée), la poésie (catalogue d’enfants façon Claude Ponti) pour tenter de subvertir toute conception normée, moralisatrice et culpabilisante. Nous invitons ainsi les parents à s’intéresser aux affinités de leur enfant et aux leurs pour opérer des connexions plutôt que de s’en remettre aux recommandations. Glisser du parent parfait/expert au parent vivant/bricoleur qui compose avec ce dont il dispose, voilà ce que nous visons.
Nous initions cette année des ateliers psychopédagogiques : Fanny Audren, enseignante en ITEP, rejoint Petit a. Nous proposons aussi un atelier «  T’as tout toi : entrer dans l’écrit par le tatouage  », pour ceux qui restent étanches aux approches traditionnelles d’enseignement de la lecture et de l’écriture. Nous faisons le pari que le tatouage donne une consistance au corps tout en se nouant à l’écrit, en s’appuyant sur le désir de l’enfant et de l’adolescent d’être un sujet unique dans la communauté des tatoués !
Un accueil vivant, engagé et joyeux pour civiliser son symptôme, voilà ce que Petit a propose !


(1) Prénoms anonymes