N° 1295 | Le 11 mai 2021 | Par Charlène Cordova, éducatrice spécialisée/Auteure et Audrey Simon, Psychologue clinicienne | Échos du terrain (accès libre)

De l’éducatrice à la conteuse : une Aventure

Thèmes : Éducateur, Pratique professionnelle

La médiation par le conte permet d’accéder à une autre temporalité, à un temps hors du temps, ainsi qu’à un lieu qui est hors de tout lieu, facilitant les échanges entre l’enfant et l’éducateur.

Il était une fois une éducatrice qui s’appelait Charlène travaillant dans une grande institution qui accueillait des enfants de la protection de l’enfance. Elle aimait les contes, les histoires et surtout les raconter aux enfants et aux adolescents. Un jour, sur son chemin, elle fit la connaissance d’un jeune garçon placé qui avait de grandes difficultés d’endormissement et un grand besoin de retrouver un lien de confiance avec l’adulte. De cette rencontre et de l’imagination de cette éducatrice, naquît Piratata. Raconter ses aventures et ses rebondissements permet d’accompagner ces enfants dans la recherche de leur sommeil. Quand la professionnelle se mit à travailler avec l’une des psychologues de l’établissement, Audrey, celle-ci se mit à relire ces récits, attentive à ce «  que l’enfant perçoive une situation initiale claire, un déroulement structuré, une situation finale réparatrice qui l’apaisera.   » (1)
Ainsi, commence une Aventure à plusieurs voix.
Mon attirance pour le conte vient de mon intérêt pour les extrêmes. C’est en exerçant dans un foyer d’accueil d’urgence de la protection de l’enfance, souvent premier lieu d’accueil des enfants placés, que j’ai côtoyé une réalité frustrante non maitrisable et surtout imposée.
Aucun de ces enfants n’a la liberté de choisir ou de refuser le placement. Les angoisses nocturnes errent dans les couloirs, loin des odeurs et des repères familiaux. Le travail en équipe est indispensable dans une prise en charge et les outils de chacun permettent de fabriquer des relations fantastiques. Quand d’autres choisissent le sport ou bien la magie, moi c’est le conte, parce qu’il propose une sortie de secours. Il permet de choisir, de rêver, d’idéaliser… et surtout d’espérer. Je vois l’éducateur comme un passeur qui éduque avec DES mots, des attitudes et des émotions. Je préfère les métaphores aux théories et les images aux photos. Je racontais dans les espaces transitionnels, avant de dormir, avant de partir, avant l’école. Lorsque j’accompagnais le début des rendez-vous d’un enfant avec Audrey, le conte venait souvent lancer la conversation sur les troubles du sommeil. C’était un moyen de parler de souffrance en passant par des chemins indolores. Certains enfants étaient étonnés de retrouver dans son bureau les livrets des aventures de Piratata : «  quoi, tu connais toi aussi ?  ». Dans ces cas-là, toujours à leur initiative, cela donnait lieu à des échanges : qu’est-ce qu’ils pensaient de tel personnage, de tel évènement… ? comment ils voyaient la suite ? Des ponts pouvaient se tisser entre leurs quotidiens du groupe (lieu de vie) et cet espace à visée thérapeutique, même si, bien sûr, rien n’était révélé sur ce moment d’échange privilégié, sur ce plaisir partagé entre enfant-adulte. Là où l’articulation de mes deux casquettes a grincé, c’est face à la question : «  mais, est ce qu’elle est vraie cette histoire ?   » Je me dépatouillais alors en répondant : «  on me l’a racontée, donc je te laisse y croire ou non  ».
J’adapte des univers aux individualités des enfants et adolescents que j’accompagne. Tous mes personnages et leurs aventures sont inspirés de mes rencontres avec eux et les murs, les planchers et les matelas qui ont porté, supporté, écouté et bercé tant d’entre eux. L’espoir est la base de toutes mes histoires. Si Piratata est une pirate et fière de l’être, elle refuse de voler ! Elle vient montrer la possibilité d’appartenir, sans reproduire. L’importance d’oser, d’être créatif sur la manière dont on veut exister. Porter un nom de famille ne nous enferme pas dans une reproduction obligatoire d’habitudes, de coutume, de religion, et même de culture… Cette liberté mérite d’être racontée. Dans mon album «  Moutons de poussière   », j’aborde les jolies rencontres de la vie. C’est l’histoire d’une petite vendeuse qui propose des chaussures guidant le pas des gens vers les souhaits les plus profonds ! Quoi de mieux que d’avoir des pantoufles «  courage  » quand on a peur du noir ! La petite vendeuse représente l’éducatrice, la voisine, l’enseignant ou simplement l’ami, cette belle personne qui, un jour, nous indique le bon chemin.
Comme l’explique bien Audrey, les contes sont là pour accompagner les Hommes et donc les enfants : ils délivrent des messages, des interdits, ils font rêver, ils font peur… Le récit devient sens et procure une force organisatrice de la pensée. Le but, dans un conte, est d’être raconté et d’être écouté. Il y a toute la dimension de partage. De plus, ce qui émerge dans l’après-coup est aussi important : les questions, les étonnements, le souhait de changer la fin, etc… Le conte permet aussi à l’enfant de s’identifier à des personnages capables de maîtriser les situations psychologiques auxquelles il doit quotidiennement faire face. Dans les aventures de Piratata, tout pourrait être source d’identification. Cette petite fille évolue au sein d’une famille, à bord d’un bateau de pirates où la différence générationnelle est présente et repérée. A travers ses aventures, elle découvre de nouvelles contrées et se révèle à elle-même à cette occasion. Au fur et à mesure qu’elle grandit, elle s’interroge et construit son rapport aux autres. C’est une quête personnelle. Son journal en est le témoin et le réceptacle tel un contenant psychique. À la lecture de ces aventures, l’enfant ou l’adolescent peut donc s’identifier au personnage qui lui «  parle  », au sens où il l’interpelle. Il peut alors interroger le fait de grandir, d’appartenir à une famille (et pas n’importe laquelle), les liens en son sein, la place de chacun, mais aussi la différence, l’acceptation de ses choix par sa communauté et les relations d’amitiés extérieures… Et c’est cela, au fond, ce qu’une histoire amène aux enfants : au mot «  FIN  », ils peuvent, faire, créer et inventer une suite, mettant au travail leur capacité de rêverie.
Je suis devenue auteure quand j’ai compris l’importance de laisser la trace de mes personnages qui existaient seulement du «  bouche à oreille  ». Les enfants m’interrogeaient avant de partir du foyer, pour savoir où trouver Piratata, parce qu’un jour ils allaient oublier l’histoire. Pour remédier à cela, je passais un temps fou à imprimer des petits livres pour les offrir aux enfants avec leur album photos. Je me devais d’être éditée, au moins pour eux, mais aussi pour mes collègues qui m’ont convaincue de le faire ! Lorsque j’ai signé mon premier contrat d’édition en 2016, j’ai négocié une belle condition : que mes livres soient offerts à tous les enfants du foyer d’accueil d’urgence !
Actuellement, je suis responsable d’un site scolaire en collectivité territoriale. Les cours de récréations sont devenues d’excellentes sources d’inspiration ! Je m’émerveille de pouvoir diriger, en tant qu’éducatrice spécialisée, des structures dites «  ordinaires  » et partager mon quotidien avec des équipes notamment d’animation qui transmettent magnifiquement à travers le jeu. Nous abordons de nombreux sujets pour protéger l’enfance, préserver l’inclusion, lutter contre l’isolement, le harcèlement… et surtout faire des passerelles avec les familles et les enseignants. Je crois qu’il n’y a pas de cloison entre les métiers : là où il y a des enfants, il y a besoin de tous les professionnels de l’enfance. Mes histoires nées au foyer sont aujourd’hui aussi racontées par des familles et des enseignants en classe.
Alors j’y crois et j’espère : demain il y aura des éducateurs à la vie scolaire !


(1) LAFFORGUE P. (1 995), Petit Poucet deviendra grand, Petite Bibliothèque Payot, p. 14.