Le 9 juin 2020 | Par Mélodie Faure, éducatrice spécialisée pendant 18 mois à Mayotte | Échos du terrain

Dans les yeux de Soirafina

Thèmes : Culture, Pratique professionnelle

La dame était venue tous nous chercher, ce matin. Tous, c’est ma mère, mon beau-père, mes deux frères et mes trois sœurs. Elle avait dû venir avec une deuxième voiture pour qu’on puisse tous monter. Mon frère Fanzddine était tout excité, il n’arrêtait pas de sourire et de regarder par la fenêtre. On ne monte pas souvent dans une voiture, alors c’était comme un jour très spécial. La dame souriait, elle aussi. Elle avait mis des lunettes de soleil. Elle semblait de bonne humeur et lançait parfois des petits coups d’œil à mon père. Elle semblait avoir envie de parler, lâchait par-
fois des phrases comme si elle n’avait pas pu les retenir, même si on ne comprenait pas vraiment. Elle s’est arrêtée devant une boulangerie. Elle parlait avec des gestes pour se faire comprendre de Papa qui, après une hésitation, a fini par hocher la tête. Elle est revenue rapidement, avec de gros sachets dans les mains. Elle nous a fait un clin d’œil à tous les trois, avant de reprendre le volant. La voiture s’est arrêtée plus loin. La dame a dit quelque chose et le ton de sa voix était si joyeux que j’ai hoché la tête. Ma mère et mes autres frères et sœurs étaient déjà installés autour d’une table avec la deuxième dame, aussi noire que moi, qui était très belle avec son foulard multicolore dans les cheveux et ses boucles d’oreille dorées. Elle nous a demandé, dans notre langue, de nous asseoir avec eux. Elle nous a expliqué que nous allions prendre le petit déjeuner ensemble.
La dame est revenue avec des petits pains sucrés. Elle nous a montré comment faire du chocolat à boire avec les différentes poudres : le cacao, le lait, mélangés avec de l’eau chaude. Madame Boucles d’Oreille a posé les petits pains sur des assiettes mais personne n’osait se servir. Elle a fini par en tendre un à ma petite sœur. Lorsque tout le monde fut servi, la dame s’est enfin assise, à côté de moi. Elle m’a souri en me posant une question, je crois qu’elle voulait savoir si j’aimais les pains. Alors, j’ai dit oui. Je buvais mon lait, en la regardant. Elle avait l’air contente d’être avec nous. Mais, elle semblait fatiguée aussi. Un pli barrait son front, comme si elle réfléchissait sans cesse à quelque chose.
Elle a regardé mon bracelet en tissu et m’a dit qu’il était très joli. Elle s’est adressée à Madame Boucles d’Oreille, pour pouvoir nous parler. Madame Boucles d’Oreille traduisait, au fur et à mesure, les mots qui sortaient de sa bouche. Elle disait qu’elle était heureuse de partager ce moment avec nous. Que ce rendez-vous était important, puisqu’on allait discuter de ce qu’on ferait ensemble. Elle a parlé d’un papier à signer, de son chef qui allait venir. Elle a dit de ne pas s’inquiéter. Elle a parlé aussi des tests que nous avons passé pour pouvoir aller à l’école. Charifou a dit que c’était très dur, j’ai hoché la tête. Les questions étaient très difficiles, et j’ai pensé très fort que si c’était ça, l’école, ce serait trop dur. Elle m’a regardé comme si elle m’avait entendu et elle a dit que c’était juste pour trouver une classe qui nous irait bien. Quelque chose en moi se rassura. Ensuite, elle est sortie et est revenue avec des caisses dans les bras, qu’elle a étalées dans un coin de la pièce. Elle a appelé Dhoifati, ma plus petite sœur, et Fanzddine. Dans les caisses, il y avait des jouets ! Elle a expliqué à Papa, par Madame Boucles d’Oreille, que les enfants pouvaient jouer pendant le rendez-vous.

L’Entretien

Un grand homme est alors arrivé, avec des papiers à la main. Il nous a dit bonjour et s’est assis à côté de la dame. Il avait des lunettes toutes rondes, aussi rondes que son crâne chauve et sa tête toute ridée. Il me faisait penser à une tortue. Son gros ventre le rendait immense. Lorsqu’il a commencé à parler, l’ambiance détendue a disparue tout à coup. J’ai même senti que la dame, assise à côté de moi, se redressait sur sa chaise. Elle ne souriait plus et regardait l’homme presque avec méfiance. L’homme parlait en courtes phrases, pour se faire traduire par Madame Boucles d’Oreille, qui était très concentrée. Il se présenta comme le chef et nous demanda à tous nos prénoms. Il essayait de rire, de temps en temps, mais cela sonnait faux. Il était très concentré sur son papier, a expliqué que c’était la loi de le signer, que nous devions définir des « objectifs ». Et il a utilisé plein de mots compliqués que Madame Boucles d’Oreille semblait avoir du mal à traduire. Je ne comprenais pas bien. Il a fini par dire qu’il laissait la jeune dame parler puisqu’elle nous connaissait mieux. Elle a expliqué, en reprenant son sourire, que chaque enfant était important et qu’elle allait aider tout le monde, pour nous trouver une école, pour aider Dhoifati à avoir son extrait de naissance. Elle a dit que des associations pouvaient nous aider pour manger mais qu’eux ne pouvaient pas nous donner d’argent. Je me suis dit que c’était faux, parce que la première fois qu’elle est venue à la fruit à pain à manger pour le soir. Peut-être qu’elle n’avait pas vraiment le droit de le faire ? La dame a continué en disant qu’elle n’avait pas de baguette magique, mais qu’elle allait tout faire pour nous aider. Elle nous a demandé si nous avions des questions, et que même les enfants maison, elle a donné des sous à Maman, lorsqu’elle a vu que nous n’avions qu’un pouvaient en poser. Personne n’a osé parler. Charifou riait parce qu’il était un peu gêné. Le chef s’est mis alors à dire plein de choses un peu méchantes, que si les parents ne nous donnaient pas assez à manger ou ne s’occupaient pas bien de nous, il pouvait écrire au Juge pour qu’on soit enlevés de la famille. J’ai vu Papa serrer les dents et dire oui avec la tête. La dame, à côté de moi, fronçait fort les sourcils en regardant le chef, elle ne semblait pas contente du tout qu’il dise ça. Elle a rajouté qu’il n’y avait pas de raison à ce que ça arrive. Le chef a paru fâché, mais j’étais contente qu’elle ne soit
pas d’accord avec l’Homme- Tortue. Ensuite, on a tous signé les feuilles de papier : c’était rigolo de mettre nos signatures les unes à côté des autres. Puis le chef est parti et la jeune dame à côté de moi a retrouvé son vrai sourire. Elle a demandé à Madame Boucles d’Oreille de nous dire que tout s’était bien passé, qu’elle nous remerciait d’être venus jusqu’ici. Elle a dit aussi qu’elle allait essayer de nous amener à la plage et qu’elle nous appelait bientôt pour donner des nouvelles des écoles. Elle a passé sa main dans les cheveux de Fanzddine. Elle m’a dit à bientôt, en me regardant droit dans les yeux et j’ai cru voir un peu de tristesse dans son sourire. Mais je ne comprenais pas bien pourquoi. Elle nous a regardé partir et je lui ai dit au revoir en souriant très fort, pour qu’elle ne soit plus triste. Sur le bout de la langue, j’avais encore le goût du chocolat chaud.
J e les regardais s’éloigner avec un nœud dans le ventre. Ils rentraient chez eux, dans ce logement en tôle d’une seule pièce, au fond des champs de bananiers. Je les ai imaginés, un instant, serrés les uns contre les autres, à la nuit tombée. J’ai pensé à l’espoir de ces deux parents qui ont pris le risque de défier l’océan indien sur une embarcation de fortune, pour un avenir meilleur. Je suis remontée à mon bureau, comme vidée d’énergie, écrasée par l’impuissance. J’ai relancé par mail le service chargé de la scolarisation des enfants nouvellement arrivés, espérant sans trop y croire que quelqu’un me réponde dans la semaine, puis j’ai glissé les Projets Personnalisés d’Accompagnement que nous venions de signer dans le dossier. Le regard souriant de Soirafina ne cessait de réapparaître devant mes yeux.