N° 1010 | Le 17 mars 2011 | Jacques Trémintin | Critiques de livres (accès libre)

Dans les coulisses du social. Théâtre de l’opprimé et travail social

Mado Chatelain


éd. érès, 2010 (220 p. ; 12 €) | Commander ce livre

Thème : Pratique professionnelle

Dans les années 1960, Augusto Boal sillonne le Brésil avec sa troupe de théâtre, proposant la mise en scène qu’il a inventée : la dramaturgie simultanée. Présentant une pièce illustrant un problème inspiré de l’actualité, il interroge les spectateurs pour connaître leurs propositions de modification du scénario. Puis, ils demandent aux acteurs d’improviser, à partir de ces suggestions. Un jour, une spectatrice n’étant jamais satisfaite du jeu proposé, il finit par lui dire : « Venez sur scène et jouez-le vous-même. »

Le théâtre forum venait de naître, directement inspiré par la pédagogie de l’opprimé de Pao-lo Freire, qui ne se contente pas de transmettre un savoir, mais aussi et surtout de trouver la meilleure manière de transformer le monde. Mado Chatelain fait connaissance avec cette technique au début des années 1980, quand elle travaille pour le planning familial. Elle l’utilise alors comme méthode d’intervention sociale. Puis, elle va se consacrer entièrement, avec des groupes de tous horizons, à l’élaboration de spectacles conduisant à une représentation publique. Les thèmes abordés sont diversifiés : l’école, les conduites à risque, l’enfance maltraitée, la prison, la vie dans les quartiers…

Puis, à partir des années 1990, elle se centre sur les usagers et les professionnels de l’action sociale. Mais, fidèle à l’esprit initial du théâtre forum, elle refuse d’en faire un instrument normatif pour mieux communiquer ou pour mieux adapter les acteurs au monde tel qu’il est. Ayant toujours navigué à contre-courant des positions dominantes, elle propose alors de débusquer la violence et la banalisation des abus de pouvoir dans les situations conflictuelles entre usagers et travailleurs sociaux.

Tant qu’il s’agissait d’améliorer les pratiques professionnelles, en permettant aux participants d’apprendre à mieux connaître leurs limites et leurs blocages et en découvrant leurs ressources et leur créativité, les commanditaires ne voyaient guère à redire dans les spectacles qu’elle échafaudait. Mais quand les usagers, comme les travailleurs sociaux, se sont mis à monter sur scène pour dénoncer les injustices de l’action sociale ou les impasses institutionnelles, rien n’allait plus. La jubilation à subvertir l’ordre des choses, le plaisir à dévoiler les injustices et l’énergie à résister à l’arbitraire, parce que contagieux, provoquèrent des réactions outragées appelant au devoir de réserve ou criant à la caricature.

Mais rien n’y a fait : le théâtre forum étant basé sur le postulat que tout opprimé est un subversif qui sommeille, sa force réside bien dans sa capacité à permettre que tout spectateur soit l’acteur de sa propre libération. Ce que décrit bien l’ouvrage de Mado Chatelain qui démontre que la résistance est encore possible.


Dans le même numéro

Critiques de livres