| Par Jean-Luc BOERO, cadre ASE | Espace du lecteur

Comment en sommes-nous arrivés à ce silence ?

Thème : Télévision

Revenir sur un fait divers dramatique ayant impacté la protection de l’enfance doit permettre de réfléchir aux conditions qui éviteraient de reproduire l’engrenage qui y a mené. Un cadre appartenant à l’un des plus de cent services de l’Aide sociale à l’enfance que compte notre pays réagit ici, en tant que citoyen, sur les leçons qui n’ont pas été tirées de l’Affaire Laëtitia.

Tirée du livre d’Ivan Jablonka, une série a été diffusée les 21 et 28 septembre sur France 2. Cette série, très bien montée, éclaire bien la question de la monstruosité humaine dans laquelle certaines personnes sont broyées à tout jamais.
Heureusement, la protection des enfants existe. Cette série est quelque peu approximative sur le fonctionnement des institutions de Protection de l’Enfance et montre par là-même l’ignorance dans laquelle nos services de Protection de l’Enfance restent. C’est probablement par pudeur, par crainte de déformation, par volonté de protection des enfants et des familles, par éthique, par refus du sensationnalisme mais aussi par honte du travail mal-fait que nous ne parlons pas. Ce silence vient parfois amplifier la défiance à l’égard des services sociaux, d’autant plus que les faits divers viennent mettre en avant des dysfonctionnements voire des défaillances de nos systèmes de Protection de l’Enfance. Montrer un Assistant Familial en électron libre dans une forme de toute puissance, sans aucune concertation, ni règle institutionnelle vient bien pointer un dysfonctionnement, même si c’est largement une exception dans notre secteur. Nous sommes souvent dans une invisibilité, car nous ne voulons pas que nos propos soient déformés et réduits à la petite phrase, alors que la complexité dans laquelle nous agissons ne peut se réduire à une logique binaire. Et puis, comme nous sommes souvent des exécutants, nous avons intégré cette position basse qui nous cantonne au silence. Et le cirque médiatique dans lequel nos hommes publics se débattent, se repaissent pour certains, ce n’est pas notre tasse de thé. Bref, nous avons fait du silence et de la fragilité de nos usagers notre quotidien.
Certains collègues vont jusqu’à ne plus parler chez eux de ce qu’ils vivent, car ils ne savent plus par quoi commencer tellement la charge est intense et se fait avec un manque criant de moyens. Et lorsque les médias parlent des dysfonctionnements, nous faisons le gros dos, comme si nous étions coupables. Est-on coupable de mettre des gamins fracassés dans des lieux d’accueil inadaptés ? Oui, si des solutions répondant aux besoins des enfants existent. Mais, malheureusement, la pénurie de possibilités d’accueil nous conduit de plus en plus à nous rabattre sur des orientations par défaut. Cela produit de la honte et chez certains d’entre nous, cela conduit à de la résignation. Un mouvement de fuite se fait dans notre secteur, car nous travaillons en mode dégradé et nous savons que les enfants et leur famille en pâtissent. Communiquer sur un travail mal fait est difficile. Vous me direz que j’exagère, que bon nombre d’enfants sont dans des lieux adaptés, bienveillants, professionnels. Certes, c’est le cas, mais la pénurie s’est installée.
Les pronostics d’avenir de nos modèles sociaux, de nos économies et des crises écologiques annoncées nous laissent sans voix, car nous ne savons plus de quoi sera fait demain. Les collectifs de travail se sont aussi étiolés et chacun est pris par une tâche de plus en plus lourde et infaisable. Le burn-out est devenu un fait indiscutable. Les professionnels de la Protection de l’Enfance sont dans une souffrance qui ne cesse de s’accroître. Nous ne sommes plus en périphérie d’une crise future que nos directions et nos élus pensent colmater à coup de mesurettes. Nous sommes au cœur de la crise. Nous vivons de plein fouet la politique de la rareté, de la rationalisation et de l’optimisation des moyens. Nos modèles organisationnels se sont hyper-complexifiés, reléguant l’accompagnement à une portion congrue. On fait de l’évaluation, de l’orientation et de la coordination le modèle dominant. On a hyperspécialisé les fonctions, ce qui entraîne des querelles de champ d’intervention à n’en plus finir… et pendant ce temps on ne parle plus de sens ou de clinique ! On vit dans une confusion des compétences et cette gouvernance enchevêtrée conduit à faire porter la responsabilité des manques à d’autres échelons administratifs. Bref, cela arrange bien l’État ou les départements que cela ne change pas, car se poserait alors la question : qui devra mettre la main à poche ? Ce sont bien les enfants et les familles qui en font les frais. Ne nous étonnons pas que des dysfonctionnements existent, lorsqu’on travaille toujours à flux tendu, sans marge, avec des professionnels débordés et des solutions précaires pour répondre aux manques.
Alors oui, les Patron et autres tyrans ont peut-être de beaux jours devant eux ! Car, aujourd’hui, les plus disponibles, ce sont souvent les accueillants les moins professionnels, ceux qui disent oui à tout, qui nous servent de bouées de secours pour certains enfants, les plus abimés, ou pour les urgences lorsque nous n’avons pas d’autres solutions. La raréfaction conduit à cet immense gâchis : de l’usure prématurée chez les professionnels et l’usage de lieux non-adaptés aux risques de la maltraitance.
Pour autant, l’intégrité, la compétence, la moralité de l’immense majorité des professionnels de la Protection de l’Enfance est bien loin du portrait de Monsieur Patron. Ne jetons pas la pierre à tous ces professionnels qui, quotidiennement, se battent pour que soit assuré un avenir aux enfants. Ne nous trompons pas de responsables sur ces dysfonctionnements largement prévisibles, même si le risque zéro n’existe pas.