N° 843 | du 7 juin 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 juin 2007

La sexualité des personnes très dépendantes

Katia Rouff

Thème : Sexualité

Les quarante-cinq jeunes adultes infirmes moteurs cérébraux (IMC) vivant dans la résidence Passeraille de Magny le Hongre (Seine-et-Marne) ont chacun leur studio, leurs projets et leurs désirs, notamment en matière de vie affective.

Véronica [1], vingt-trois ans, nous fait visiter son grand studio aménagé avec son mobilier personnel. Atteinte d’une infirmité motrice cérébrale, elle vit dans la résidence Passeraille, créée en 2004 par l’Association pour l’éducation thérapeutique et la réadaptation des enfants infirmes moteurs cérébraux (Apetreimc) [2]. Ce lieu de vie adapté permet aux jeunes de tendre vers une autonomie maximale selon le degré de leur handicap [3]. Si les handicaps sont plus ou moins importants à Passeraille, les résidents ont en commun des souffrances physiques liées à l’infirmité motrice cérébrale : douleurs musculaires et tendineuses, douleurs très vives parfois associées à des mouvements involontaires les aggravant.

Aussi bénéficient-ils de soins individualisés dans la structure (kinésithérapie, ergothérapie…), pratiquent-ils des sports adaptés pour se dépasser (boccia, sarbacane, tir à l’arc…), se retrouvent-ils pour des moments de détente et de bien-être avec des personnes extérieures à la structure (relaxation, sophrologie, yoga…) La recherche du plaisir est constante à Passeraille. Une esthéticienne propose régulièrement des soins et du maquillage pour améliorer l’image de soi, les activités choisies procurent du bien-être : « La balnéothérapie libère le corps de sa coque et permet le relâchement musculaire dans une ambiance chaleureuse, illustre Gérard Sauzet, le directeur. Nous proposons également des moments d’expression, de plaisir et de sensations, comme le théâtre ou la danse. L’équitation, elle, met le corps en mouvement autrement, le cavalier est entraîné par un autre dans l’imprévisible. »

Pour les repas, l’équipe privilégie la recherche de saveurs et de couleurs pour une alimentation souvent mixée et parfois douloureuse (problèmes de mastication, risques d’étouffement…) Les équipements techniques favorisent le respect de l’intimité, comme les déplacements par rail de plafond grâce auxquels le jeune peut accéder avec le plus d’autonomie possible à la salle de bains adaptée pour éviter ou limiter l’aide à la toilette.

Et l’amour dans tout ça ?

« Les personnes IMC se connaissent ainsi depuis l’enfance et ont souvent eu un rapport compliqué et douloureux à leur corps. Il a souvent été pris en charge par leurs parents jusqu’à l’âge adulte et elles n’ont pas pu avoir d’investigation de l’ordre du plaisir, telle la masturbation », souligne Gérard Sauzet. Quelle recherche ont-elles alors par rapport au plaisir physique ? « Aborder la question de l’intimité avec elles demande un effort de notre part car nous n’avons pas les mêmes références. Nous réfléchissons ensemble, avec l’aide des psychologues de la structure afin de comprendre comment les choses se sont construites pour elles et ce qu’elles nous demandent. »

En effet, les personnes valides peuvent aller trop vite dans l’interprétation de la demande des jeunes. « Si deux résidents souhaitent une aide pour une relation physique par exemple, les professionnels se posent plein de questions alors qu’ils demandent peut-être simplement à être déshabillés et placés côte à côte, ce contact sensitif étant pour eux bien en amont d’une relation classique. » À Passeraille, les discussions autour de la sexualité ne semblent pas taboues. « Les jeunes nous disent : chez nous, deux choses marchent bien : la tête et le sexe ! », s’amuse le directeur. La question de la sexualité des résidents est parlée en équipe, les aide-soignantes et les aide médico-psychologiques peuvent être confrontées à des situations vécues comme gênantes (une érection au moment de la toilette par exemple), en parler leur évite de plonger dans la confusion ou la culpabilité (lire le point de vue d’Elisabeth Zucman).

Le directeur aborde aussi la question des éventuelles relations amoureuses entre résidents et soignants. « Il me semble important de préciser que valides et handicapés peuvent tomber amoureux l’un de l’autre. Le regard sur la sexualité des personnes handicapées étant encore très angélique. Cependant si un couple se forme, il devra trouver une solution pour vivre hors institution. » La question de la sexualité entre résidents est également discutée mais semble compliquée. « Si deux résidents nous demandaient une assistance pour une relation sexuelle, nous devrions mettre en place un protocole, décrire avec eux ce qui va se passer de bout en bout - ce qui enlève du charme à l’histoire. Comment déshabille-t-on ? Comment positionne-t-on les corps ? À quel moment pose-t-on un préservatif ? Les amoureux doivent donc aller vers une clarification intellectuelle de leur désir. Cela me semble compliqué pour eux, même si, du fait de leur dépendance, ils n’ont pas d’autres choix. Bien entendu cette assistance doit être réalisée par une personne extérieure à l’institution proposant une intervention fine et respectueuse. »

Pour les résidents qui n’ont pas d’amoureux, quelles solutions d’assistance sexuelle l’équipe peut-elle proposer ? « Aucune, en tout cas légalement. Si nous les mettons en lien avec une personne prostituée, nous risquons une condamnation pour proxénétisme. De nombreuses institutions accueillant des personnes handicapées le font quand même. Si l’on considère qu’elles ont les mêmes droits que les valides, nous devons aller jusqu’au bout de notre éthique professionnelle et franchir la ligne jaune. Il est temps d’en parler. Des chemins s’ouvrent en France par rapport à cette question mais dans beaucoup de têtes les personnes handicapées n’ont pas de désirs érotiques. Il nous faut cheminer et les écouter par rapport à cela. »


[1Le prénom a été changé

[2Depuis plus de 20 ans, cette association de parents se bat pour l’intégration de ses enfants dans la cité

[3Passeraille réunit dans un même lieu une maison d’accueil spécialisée (MAS), un foyer d’accueil médicalisé (FAM), un foyer d’hébergement (FH) et propose cinq places en accueil de jour. Tél. 01.60.04.22.24


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