N° 843 | du 7 juin 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 juin 2007

Handicap : attendre le paradis pour connaître le plaisir ?

Propos recueillis par Katia Rouff

En avril 2007, l’association Coordination Handicap & autonomie organisait le colloque « Dépendance physique : intimité et sexualité ». Marcel Nuss [1], son président, souligne l’urgence à organiser et encadrer l’accompagnement sexuel en France, comme l’ont fait d’autres pays européens

Ce colloque, organisé au Parlement européen avec l’Association française contre les myopathies (AFM), Handicap international et l’Association des paralysés de France (APF), a réuni plus de 200 participants dont une quarantaine de personnes très dépendantes. Quel accompagnement érotique ou sexuel leur propose la France ? [2]

En France, les propositions d’accompagnement érotique ou sexuel sont quasi inexistantes, parcellaires et illégales. Sans cadre juridique adéquat, cet accompagnement dépend du bon vouloir et de la générosité des directeurs d’établissements ou des aidants qui acceptent de servir d’intermédiaires entre une personne en demande d’assistance sexuelle et une personne prostituée. Si le Code pénal n’interdit pas la prostitution, il considère toute forme de racolage comme du proxénétisme. Ainsi, celui ou celle qui accepte le rôle d’intermédiaire prend le risque d’une poursuite judiciaire, ce qui bloque la situation. L’accompagnement sexuel souffre également d’un autre frein : la mentalité franco-française, très catho de droite, sorte de fausse pudeur reposant sur une culture de la pitié sacrificielle. Une personne handicapée est censée attendre de gagner le paradis pour connaître le plaisir. Un travail d’éducation et de sensibilisation du regard porté sur les personnes handicapées est vraiment nécessaire.

Et les autres pays européens ?

Les Pays-Bas offrent la possibilité aux personnes handicapées de bénéficier d’un accompagnement sexuel depuis 1980. Il est assuré par des professionnels formés pour pratiquer un accompagnement pouvant aller jusqu’au coït, comme le permet le cadre juridique. Des personnes bénévoles, hommes ou femmes mariés, pratiquent aussi cet accompagnement sexuel dans un souci humanitaire. En Allemagne et en Suisse, le cadre juridique est également plus souple. Les professionnels formés proposent un échange, un dialogue, une écoute, des caresses, des massages, éventuellement une masturbation. Cependant, lorsque deux personnes se retrouvent dans l’intimité - si elles sont consentantes - elles font ce que bon leur semble.

Quel type d’accompagnement sexuel préconisez-vous pour la France ?

Il est bien entendu inenvisageable d’importer ces modèles étrangers sans les adapter à notre culture. Contrairement aux Pays-Bas, la France n’est pas prête à ce que la Sécurité sociale rembourse l’accompagnement sexuel des personnes très dépendantes. De plus, nous ne souhaitons pas que cet acte soit considéré comme un soin. En revanche, nous pensons possible d’envisager son remboursement partiel ou total par le biais de la prestation de compensation du handicap. Il est tout aussi inconcevable de demander à des bénévoles de pratiquer cet accompagnement. Les personnes qui souhaitent le faire doivent bénéficier d’une formation, tout comme les personnes prostituées désirant se reconvertir dans ce travail. Il s’agit d’un accompagnement érotique qui englobe la parole, l’écoute et le partage.

Ce colloque réunissait professionnels, personnes handicapées, parents et politiques. Qu’ont-ils souligné ?

Pour la première fois, des personnes très dépendantes étaient réunies autour de la table avec des professionnels de l’accompagnement de différents pays, des directeurs d’établissements, des psychologues, des assistants sociaux… pour échanger sur ce thème durant deux jours. Chacun s’est accordé à dire qu’il y aurait un avant et un après colloque.

Différents ateliers abordaient des thèmes spécifiques : les attentes des femmes handicapées, des personnes homosexuelles, des conjoints…

Nous souhaitions n’oublier personne. Dans nos contrées machistes, nous avons tendance à penser que seuls les hommes souhaitent bénéficier d’un accompagnement sexuel. Or, lesfemmes ont bien entendu aussi des attentes, même si elles sont différentes. Elles parlent notamment beaucoup de leur désir de maternité. La formation des accompagnateurs devra donc être très pointue et englober la spécificité des attentes de chacun(e). Les discussions ont été ouvertes et franches, les problèmes abordés sans fausse pudeur ni réticence. Les professionnels ont été bouleversés par la profondeur des échanges. Pour l’instant, il existe plus de gêne, de malaise et de fuite face à l’écoute de telles souffrances que de prise en compte. Les directeurs d’établissements ou les aidants qui s’impliquent sont plutôt rares, même s’ils existent, certains prenant le risque de se mettre en porte à faux avec la justice. Lors du colloque, tous les points de vue se sont rejoints. Nicolas About, sénateur UDF et Catherine Trautmann, députée européenne socialiste se sont engagés sans détour à soutenir notre projet, ce qui est important car sans l’aval d’élus, nous n’irions pas loin.

Quelles réponses apporter aux aidants sollicités par les personnes accompagnées ?

Nous les encourageons à prendre des risques afin que l’accompagnement érotique devienne une réalité. Aucun directeur d’établissement, aucun soignant ayant servi d’intermédiaire entre une personne handicapée et une personne prostituée n’a jamais été poursuivi par la justice. Je pense qu’il serait difficile de condamner un délit d’humanité. Nous voulons également proposer une formation à ceux et celles qui souhaitent soulager les personnes handicapées dépendantes. Elle leur donnera les moyens de bien comprendre le problème, de l’aborder en sachant que cet accompagnement n’est pas anodin et nécessite un véritable équilibre personnel. En Suisse, sur 80 postulants à la formation, seule une dizaine est retenue. Ce sont les personnes qui savent garder le recul, la maîtrise de soi, l’humanité qu’implique un tel accompagnement.

La sélection très rigoureuse doit éviter de mettre la personne handicapée en danger mais aussi protéger des accompagnateurs qui, trop fragiles, se mettraient en péril psychologiquement. Nous avons donc le devoir de proposer un cadre et une formation très pointus. Notre premier objectif est d’obtenir un assouplissement du Code pénal. Une fois obtenu le soutien des ministères concernés, nos quatre associations en créeront une nouvelle pour mettre en place une formation adaptée. À la fin de ce colloque, nous avons pris l’engagement de rendre effectif l’accompagnement sexuel en France dans les deux ans à venir.

Qu’en sera-t-il pour l’accompagnement sexuel d’une personne handicapée mineure ?

En France, l’âge du premier rapport sexuel se situe vers dix-sept ans en moyenne, c’est à dire avant la majorité. Il nous est difficile de nous engager à apporter une réponse à cette question en l’état, mais nous travaillerons de manière à ce que différentes attentes des personnes handicapées dépendantes soient prises en compte.

Qu’en est-il de la sexualité entre personnes très dépendantes dans les institutions ?

Durant le colloque, une éducatrice soulignait que cet accompagnement est très spécifique puisqu’il s’agit d’aider deux personnes à avoir un rapport sexuel. Là encore, une formation est nécessaire pour éviter le malaise ou le voyeurisme (lire l’expérience d’une association suisse).

Les nouvelles technologies virtuelles (Internet, téléphonie…) ont-elles apporté quelque chose aux personnes très dépendantes ?

Internet et les blogs représentent des moyens d’échanges intéressants et efficaces car derrière un écran, chacun peut se présenter comme bon lui semble, même si cela n’est pas sans danger car des pervers profitent aussi de ces technologies. Cependant, il ne s’agit pas de moyens de satisfaction, même s’ils permettent de compenser un sentiment de solitude et de mieux cerner ses attentes sensuelles. Cela dit, lors du colloque, une femme handicapée et son compagnon valide ont témoigné de leur rencontre, via le Net, voici cinq ans.

Qu’a apporté la loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, du 11 février 2005 ?

Elle promeut l’autonomie, la citoyenneté, il semble alors impossible d’exclure la sexualité. Comment parler d’autonomie sans donner aux personnes qui le souhaitent la possibilité de trouver un équilibre sensuel et sexuel ?


[1Auteur de : La présence à l’autre. Accompagner les personnes en situation de grande dépendance, éd. Dunod, 2005 (lire la critique)

[2Coordination Handicap & Autonomie - La Maison des associations - 1A, place des Orphelins - 67000 Strasbourg. mail : info@coordination-handicap-autonomie.com


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