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Publication n° 877 du 20 mars 2008

Thèmes : Pratique professionnelle.

Témoignages de professionnels sur la supervision

Quatre assistants sociaux du service des adoptions du conseil général de l’Isère réalisent des enquêtes auprès de candidats à l’adoption et rédigent un rapport destiné à la commission consultative d’agrément. Ils participent à 1h 30 de supervision tous les quinze jours

- « Notre mission est de s’assurer que l’enfant ne court aucun risque et qu’il pourra trouver sa place dans la famille qui veut l’adopter. Parfois on est sûr de nous, mais d’autres fois on doute, on perçoit à la fois des facteurs de risques et des éléments positifs, on ne comprend pas toujours ce qui peut se jouer autour de cet enfant. C’est ce genre de doutes, de situation délicate qu’on amène en supervision, pour avoir un éclairage psychanalytique, des éléments d’analyse supplémentaires qui vont nous aider à nous positionner dans un sens favorable ou défavorable. La supervision est devenu un besoin pour le service, pour prendre du recul par rapport à des situations chargées de beaucoup de souffrance. »

- « Je me souviens d’un couple qui avait déjà un enfant biologique souffrant d’une maladie génétique et souhaitait adopter. La mère avait été abandonnée et élevée par sa grand-mère, elle en avait beaucoup souffert mais avait pu se reconstruire. Or il me semblait que la mère avait peu de souvenirs de son enfance et s’interrogeait peu sur son histoire. Cette situation posait plusieurs questions auxquelles on a tenté de répondre en supervision : comment cette femme va-t-elle pouvoir accueillir cet enfant abandonné ? A-t-elle pris suffisamment de distance avec sa propre histoire ? Comment l’enfant va-t-il trouver sa place dans cette famille avec un grand frère handicapé ? Après réflexion, travail en commun et formulation d’hypothèses, nous avons estimé que la mère avait dépassé le traumatisme de l’abandon, que le couple avait été capable d’accepter un enfant handicapé et serait sans doute assez solide et souple pour accueillir cet enfant abandonné. »

- « Dans notre métier on a tendance à focaliser beaucoup sur les risques. On a une culture de la prudence, de la protection de l’enfance et on sait qu’il y a beaucoup de demandes pour peu d’enfants adoptables. Or le superviseur apporte un regard extérieur et bienveillant, il nous montre des aspects plus positifs et fait tomber certaines peurs personnelles. »

- « Une fois je m’interrogeais sur un couple qui souhaitait adopter alors qu’il avait déjà deux enfants biologiques et que la mère était enceinte d’un troisième. Je ne comprenais pas trop leur démarche et j’ai d’abord essayé de les dissuader. Après avoir abordé le problème en supervision, leur motivation de vouloir un enfant adopté en plus de leurs enfants biologiques m’a paru moins suspecte. Parfois on un a priori très négatif – face à un couple qui revendique un « droit à l’enfant » par exemple – ou, à l’inverse, on est très en empathie avec une familledont l’histoire nous touche, et on perd notre vigilance. Dans les deux cas le superviseur nous aide à prendre du recul par rapport à ces émotions, à nos représentations conscientes ou inconscientes, et nous évite de tomber dans la subjectivité. »

- « Les demandes de célibataires ou de couples homosexuels interrogent toujours et sont souvent discutées en supervision : quelle est leur motivation ? Quelle place l’enfant va-t-il prendre auprès de son seul parent ? Comment le couple assume-t-il son homosexualité ? Comment un enfant peut-il construire son identité auprès de deux parents du même sexe ? Comment va-t-il gérer cette « marginalité » de ses parents après avoir déjà subi le traumatisme de l’abandon ? Le travail réalisé en supervision imprègne notre manière de conduire les entretiens, d’écouter les gens, amène des questionnements nouveaux, un réflexe de poser certaines questions sur des points précis de l’histoire des gens : leur sexualité, leur adolescence, etc. Du coup, on recueille des informations importantes mais on n’a pas toujours les outils théoriques pour les interpréter. Donc on les ramène en supervision. »

Marie-Claude Guyomarc’h, directrice en MECS

- « J’ai souhaité instaurer une supervision d’équipes car j’en ai bénéficié quand j’étais éducatrice et je sais combien c’est important. J’aimerais que les chefs de service participent aux séances avec les éducateurs mais tout le monde y est pour l’instant réticent. La supervision est un lieu d’élaboration où le professionnel engage un regard sur son travail et construit le travail d’équipe en dehors de sa hiérarchie. C’est un espace de libre parole qui permet de se décoller de la vie quotidienne. Ce n’est pas une instance de décision, mais ça peut être une aide à la décision. L’analyse de la pratique constitue à la fois une analyse personnelle et une formation. Les éléments théoriques et le référentiel psychanalytique apportés par le superviseur permettent à l’éducateur de conceptualiser sa pratique et de travailler autrement. Je fais intervenir plusieurs superviseurs que je choisis en fonction de leurs références théoriques et de leur expérience. »

Nell Van Es Beeck, éducatrice spécialisée en MECS

- « En début de séance, l’un de nous expose une situation qui lui pèse, par exemple une relation difficile avec un enfant, à laquelle il ne trouve pas de réponse. Il exprime ce qu’il ressent – colère, détresse – et peut ainsi déposer les émotions qui parasitent son travail et prendre de la distance. Ensuite chacun de nous essaye de décrypter la situation : quelle relation l’enfant essaie d’installer avec cet éducateur, à quelle place il met l’éducateur, ce que l’éducateur représente pour lui. Puis on cherche ce qui, dans l’histoire de l’enfant, pourrait se répéter dans cette relation avec l’éducateur, comment il recrée ce qu’il a déjà vécu avec un autre adulte. Le superviseur donne des pistes d’interprétation, donne une lecture « psy » du comportement de l’enfant à la lumière de son histoire personnelle. En fin de séance on propose des solutions pour agir sur ce trouble. Par exemple on a parlé d’un enfant qui est dur avec les éducatrices, les insulte, les traite de tous les noms. Il a visiblement un problème avec les femmes, or le fait d’être entouré par autant de femmes peut réveiller ses angoisses de castration. Le superviseur nous a conseillé de faire de l’humour avec lui du type : « Les vieilles sorcières vont s’occuper de toi ce soir », et le fait de verbaliser les angoisses de l’enfant avec humour permet de dédramatiser et d’apaser. La supervision nous a souvent permis d’ajuster nos pratiques quand on était dans l’impasse, d’essayer de nouvelles choses. On se sent épaulé, ça nous redonne de l’énergie. »

Frédéric Duhem, moniteur éducateur en MECS

- « Il n’y a pas de solution miracle, on n’a pas toujours les réponses, mais au moins on comprend pourquoi un enfant ou une famille dysfonctionne. Par exemple, quand on apprend qu’une mère maltraitante a été aussi maltraitée, que c’est une personne malade, en souffrance, on change notre regard sur elle, notre façon de travailler, et le comportement du gamin s’améliore. L’intérêt de la supervision dépend aussi beaucoup de la maturité de l’équipe et de la personnalité du superviseur. Ce qui m’intéresse le plus, c’est surtout le travail d’introspection de l’équipe : comment aborder une situation en tant qu’équipe. C’est un travail différent de celui qu’on fait dans l’institution car la supervision est un espace confidentiel, où l’on se sent assez en sécurité et en confiance pour dire certaines choses. Par exemple, que la pratique d’un collègue me dérange. Récemment, une jeune fille a fait une crise d’angoisse, deux éducatrices se sont occupé d’elle pendant que la troisième se retrouvait seule avec dix enfants. Cette dernière a très mal pris la chose, persuadée que la gamine jouait la comédie pour monopoliser l’attention. Si on ne discute pas du problème, le ressentiment s’accumule et ça peut vite tourner au conflit d’équipe. En supervision on analyse ce qui s’est passé pour éviter que ça se reproduise. Cela permet d’avoir un regard extérieur, d’une personne neutre, hors hiérarchie. Ces séances nous permettent d’évaluer et d’améliorer notre travail d’équipe, on en sort enrichis et plus performants. »

Propos recueillis par Mariette Kammerer

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